KREISLERIANA

[Le choix de ce sous-titre, qui ne paraît pas être de la main du Gluckman, est en référence au cycle de courtes pièces pianistiques de Robert Schumann. Le sous-titre est grossièrement inadéquat, et renforce les doutes quant à son origine, vu que l'agencement formel du livre ne répond en rien au recueil de Schumann. Ceci indique peut-être que la structure présente fut calquée à posteriori, à partir d'une collection de pièces courtes et disparates. Quoiqu'il en soit, l'unité profonde de l'ensemble, en dépit d'éléments constitutifs si ecclectiques, n'est rien moins que du génie.
Le sous-titre n'est tout de même pas entièrement gratuit: On sait en effet l'admiration obsessionelle que le jeune Gluckman portait à cette musique, et plus généralement la puissante attirance que le mythe Schumann exerça sur sa vie. Les Kreisleriana, peut-être mieux qu'aucune œuvre musicale, peut servir d'emblème à la fantaisie apparement non-structurée dont sont empreintes les œuvres de jeunesse du Gluckman, qui voyait particulièrement dans la dernière pièce du cycle un exemple frappant de l'ecclectisme dont il s'était fait le champion, ceci bien avant que ce style ne devienne une figure convenue de la mode. Dans cette dernière pièce, un thème ludique et enfantin vient interrompre avec l'insistance de l'obsession des épisodes musicaux à l'écriture paroxistique et fougueuse, à mettre en parallèle aux fascinantes dissonances du présent recueil, entre le ton naïf et vulnérable de l'écriture et son sujet.
Par ailleurs, selon l'auteur lui-même, ce serait
Erwartung d'Arnold Schœnberg qui aurait également servit de modèle à ce recueil. On y sent en effet la même urgence viscérale de composition, le foisonnement intense et rapide d'idées et de tons souvent contradictoires, tout en tentant d'aboutir à une structure d'ensemble cohérent, mais sans jamais s'appuyer sur une forme définie. La structure de la narration est souvent fracturée, à l'image de la Klangfarbenmelodie des Viennois. Gluckman, et on reviendra là-dessus, portait une admiration sans limite à la musique de Schœnberg, à son intensité de chaque note, de chaque instant, où il échoit à l'auditeur de ne jamais perdre le fil.
Cela dit, et de son propre aveu, Gluckman est loin d'atteindre ici ce genre d'intensité, avec notamment de longues sections qui jouent sur des répétitions excessives et agaçantes, ainsi qu'à l'usage humoristique de leitmotivs Wagneriens. Également en contradiction avec les théories de Schœnberg, on remarquera la construction en "
rondo" du présent livre, se réfugiant de nouveau dans les formes classiques: On y découvre en effet l'apparition régulière d'un refrain ("Uncle Harry") encadrant une série d'épisodes de tons et de couleurs diverses. Ces "divertissements" successifs sont autant de "coups de boutoir à l'assaut de la fiction" (selon les propres mots de l'auteur), qui éventuellement conduiront à son échec, à son rejet complet, irrémédiable. Ce développement est doublé une nouvelle fois d'une vaste structure symétrique (qui rappellerait plutôt Alban Berg), dont l'axe est évidemment le panneau central du Triptyque. C'est à la tentation trop pressante d'imposer une structure à la "forme libre" que cède l'auteur, une solution d'une certaine facilité, divergeant sans doute de son projet initial. Plus loin dans l'œuvre, le problème formel sera résolu de toute autre manière: On se contentera pour les pièces courtes d'une structure unique et simpliste, de manière à se débarasser définitivement du souci formel, se libérant ainsi pour se concentrer sur le contenu, à la manière de Scarlatti ou Chopin. Enfin, malgré ces fréquentes références a l'École de Vienne, on notera qu'au bout du compte le ton se rapproche bien plus du dilettantisme ironique de Stravinsky (post "le Sacre du Printemps") que de l'intensité paroxistique et grave de Schœnberg.]










Dear Uncle Harry




Pièce nummer zwei.
La gare de St Michel était
Nous avions dit que tu allais dans le désert pour le boulot je restais ici garder les enfants. Et c'était pour de rire.
Puis ce n'est plus si drôle.
Ton silence est comment dire außgeinquiétant comment dire.

Tout chez lui passe par le corps.

Ensuite il relut ses lettres d'où toute trace d'amour avait progressivement disparu (progressivement?)






[Plus que tout autre, le texte qui suit, bien que de jeunesse, représente l'apogée du Gluckman Flamboyant, ou première manière. L'auteur lui-même le considérait comme favori parmi ses écrits de jeunesse, et le désigna comme une des manifestations les plus claires de sa méthode littéraire. À ce titre, l'emploi dans le récit du nom "
Waldstein" (qui a remplacé le Bobillot de la version originale) est un signe qui ne trompe pas: En faisant allusion à la sonate essentielle de Beethoven, Gluckman indique qu'il a trouvé ici une forme nouvelle, dont il se satisfera pour un temps, même si ce postulat présomptueux ne devra être jugé que dans le cadre de l'œuvre elle-même, non dans le contexte général de l'évolution des arts.
L'artiste s'y met en effet crûment à nu, exposant avec une caricature particulièrement cinglante la maladresse, la naïveté, la limite tragique des moyens artistiques, tout en ne pouvant renoncer à l'impérieux besoin d'expression.
La popularité de ce texte n'a en rien entamé l'effet saisissant qu'il produit, encore de nos jours, sur le lecteur. Le malaise naît de la dissonance entre le style et le propos, entre la tragédie et le ridicule du sujet. Composé originalement en isolation, le texte fut plus tard augmenté de deux autres qui constituent le célèbre triptyque, charpente de ce recueil. On trouvera également utile de se référer à ce texte pour éclairer les œuvres de la maturité, où la méthode conceptuelle deviendra plus complexe, moins évidemment apparente.]





TRIPTYQUE (Panneau de Gauche) -

Je franchis la porte de l'école avec mon père qui m'accompagne. Un grand bruit pas stéréophonique domine tout: Cela est l'année nouvelle. C'est la première fois que je entre dans cette école à laquelle je me suis inscrit précédemment. Dans une cacophonie, nous entrons dans une salle et je découvre en cette grande confusion que je suis dans la classe de "Mise-à-niveau Arts Appliquées". J'entre dans la classe (je ne donnerai aucun détail car ceux que je pourrais donner sont sans importance) et je découvre que Mr le Professeur s'appelle Waldstein. Il coiffe ses cheveux en arrière. Il dit souvent "quelque part". Durant la matinée nous faisons très peu de travail et j'apprends que nous serons de sortie une fois tous les quinze jours le Vendredi après-midi (je donne ce détail car il aura beaucoup de l'importance comme on le verra par la suite). Les jours qui suivent n'ont aucune importance: Je mène tranquillement ma vie d'étudiant et tout marche bien. Je travaille bien, tout va. Je saute plusieurs semaines à un Vendredi matin. Nous aurons sortie cet après-midi. À deux heures nous prenons le car pour aller au cimetière Montparnasse. Nous allons là faire des croquis, dessins vites et simples. Nous prenons un chemin et nous arrivons sur une grande pelouse et nous décidons de jouer au football. Je suis placé arrière avec une fille nommée Florence. Un coup de sifflet donné par Mr Waldstein (notre professeur de sport) débute le match. Mon meilleur ami de classe (André) est dans l'équipe adverse. Je l'ai déjà dit je suis a l'arrière avec une fille nommée Florence. Cette fille doit avoir 21 ans, un an de moins que moi. Elle avait des cheveux noirs pas très long, elle est d'ailleurs très mignonne et a, je dois le dire, beaucoup de "charme". Quant à son caractère, elle aimait bien rire et a toujours pas mal de choses a dire. Il ne se passe pas grand chose à l'arrière ce qui me permet de parler avec elle et de mieux faire connaissance bien qu'elle fût dans ma classe. Nous nous amusons beaucoup ensemble et nous ne faisons pas bien attention au match. J'aime assez cette fille. Elle parle un peu de toutes les choses drôles qu'elle trouve à dire et de mon coté j'essayais de faire pareil. Nous éclatons de rire à chaque plaisanterie que l'on fait. Le match une fois fini, je parle à André de Florence, il me dit que lui aussi il la trouve gentille et qu'ils se connaissent déjà depuis assez longtemps. Plusieurs sorties se déroulèrent ainsi: Nous dessinions ensemble la même chose et on s'amusait bien. Puis elle, ses dessins sont naturellement beaux, moi c'est plus souvent laborieux, ou pas satisfaisant. En classe, Florence restait avec ses amies, je reste avec les miens. Dans toutes les filles, c'est elle que je préfère. L'année se finit, les vacances de Noël débutent. Elle habite pas à Paris alors elle rentre chez elle. Je dis rien sur les vacances parce que c'est pas intéressant et je passe directement à l'année d'après, la rentrée. C'est le deuxième trimestre et on va plus étudier la même chose. Tant mieux ça devenait difficile. André et Florence sont toujours là et j'en suis content. Je commence déjà à être amoureux de celle-ci, tout particulièrement pendant les sorties. Un peu plus tard (le 22 Janvier), c'est l'anniversaire d'André. Il invite pas mal de ses amis dont Florence et moi. Nous nous amusons tous très bien. André reçoit pas mal de livres de peinture dont il est passioné. Je dois dire que je suis aussi passioné de peinture que lui. Florence aussi, mais pas la même peinture, je crois. Moi c'est surtout les impressionistes et les surréalistes, et la musique de Eric Satie. [On notera ici l'emploi de ce que Gluckman considérait le "goût commun", méprisable dans la rhétorique Gluckmanienne, comme caractérisation cinglante du narrateur.] Elle je ne suis pas si sûr. Elle a pleuré en voyant Van Gogh, elle a dit. Je dis discrètement à André que je suis amoureux de Florence et que je ne sais pas si elle est amoureuse de moi. À part André personne ne sait que je suis un peu amoureux de Florence. Les jours passent. Je regrette d'avoir dit cela à André, mais il a apparemment vite oublié ce que je lui ai dit. Et puis j'avais besoin de parler à quelqu'un parce que c'est un peu douloureux. Ce n'est que vers le mois d'Avril que je tombe réellement amoureux de Florence: Je pense beaucoup à elle et je suis distrait de tout à cause de cela. Au travail je n'arrète pas de la regarder. Elle a un polo rayé et on devine ses beaux seins en dessous. Elle est très belle. Mais bien sûr je l'aime pas que pour ca. Un jour elle me fait une grimace comme ci ça la dérange que je la regarde. Je suis choqué par cette grimace et je suis très triste. La nuit, je ne dors pas, je pense à elle et il m'arrive assez souvent de pleurer. Une nuit, j'ai meme pensé qu'elle était morte. C'était très horrible. J'ai essayé de chasser cette idée de mon esprit sans y parvenir. J'ai alors imaginé que, arrivant sur la pelouse devant l'école, je vois que Nathalie (une fille qui est avec nous) pleure, je lui demande pourquoi, elle me dit que Florence est morte. Puis je cours a l'intérieur dans le hall en cherchant André pour lui expliquer le malheur. Dans mon lit je pleure aussi beaucoup. Cette illusion m'a tellement choqué que, le lendemain, en arrivant a l'école, je m'attends à voir Nathalie m'annoncer la triste nouvelle. Heureusement, il n'en est rien. Une autre nuit, je m'imagine qu'elle est partie pour toujours et qu'elle ne m'aime pas, et qu'alors je me tue. Puis je vois la classe et quelqu'un demande pourquoi je suis pas là et Mr Waldstein repond que je suis parti à l'étranger mais en fait il sait que je me suis suicidé alors il a du mal à retenir ses larmes. Et André et Nathalie, ils fondent en sanglots, parce que eux ils savent que je suis mort parce que j'aimais Florence. C'est horrible et moi je pleure beaucoup dans mon lit en pensant à tout ça. Je suis très amoureux de Florence. D'ailleurs je commence à être jaloux. En classe, nous commençons à faire du travail en équipes et je vois que Nicolas (un garcon de ma classe) fait le travail avec Florence. Je crois que Nicolas est amoureux de celle-ci et je suis certain qu'elle tombera amoureuse de lui et certainement pas de moi. Je suis désespéré, surtout que je ne vais plus dans les sorties avec Florence, parce que deux groupes se sont formés et on est pas dans le même. C'est vraiment pas de la chance, surtout que nos deux noms de familles commencent par la même lettre et que comme les groupes ont été faits par ordre alphabétique on aurait tout de même dû se trouver dans le même. Je maudis le destin qui fait ça. Le pire c'est que l'année prochaine je ne serais pas avec Florence parce qu'on va nous envoyer dans des écoles différentes. Moi j'ai été sélectionné pour Plasticien d'Option Surface alors que elle reste en Publicité, dans des écoles différentes. Parcontre Nicolas sera sans doute toujours dans son école à elle. À midi, j'écoute la musique du Lac Des Cygnes de Tschaikovski et je pleure car ce sont des musiques d'amour. Je sens que mon cœur monte dans ma gorge ou bien qu'il descend dans mes talons. Je suis désespéré, je suis pris dans un énorme cafard, je ne tiens plus debout, je suis soudainement épuisé. C'est horrible. Je pense particulièrement à la publicité pour Fun (le déodorant) parce que les vêtements rayés y rappellent ceux de Florence, et il y est question de Venise, sa ville préférée, son inspiration. Comme j'ai précédemment vu deux films marquants (West Side Story, Orfeu Negro), j'y pense et je me rappelle que tous les deux se finissent très mal. J'espère que ça ne va pas se passer comme ça dans la réalité, mais je le crains bien. J'ai vu aussi Autant En Emporte Le Vent et ça me fait pleurer encore plus. Je trouve que je ressemble vraiment à Clark Gable. Mes cheveux sont gominés à la salive. Puis un énorme changement s'est opéré en mon caractère. Habituellement, j'aime bien rigoler et m'amuser; là au contraire, c'est tout le contraire. Je suis sérieux, calme, impassif, j'ai beaucoup de sang froid, je reste toujours les bras croisés et je pense que à Florence. Il est une heure et demie et je vais à l'ecole. En arrivant là, je remarque que Florence est déjà là à discuter avec d'autres gens et j'essaye de ne pas la regarder. André arrive et je lui dis qu'il y a quelque chose dont j'ai vraiment par dessus la tête. Il me demande de quoi. Je lui dis calmement et simplement, avec mon sang-froid qui me caractérise, que je n'ai pas a répondre à cette question!... Il me trouve bien mysterieux et bizzare, et impassif, mais je lui dis pas pourquoi. Le week-end arrive. J'aime pas parce que je ne la verrai pas avant Lundi prochain. Je dis à tous que je voudrais venir à l'école tous les jours et ils doivent me croire fou mais ils ne peuvent pas comprendre. Pendant la nuit de Vendredi à Samedi, je désespère encore plus, mais plus tellement sur la question de Nicolas car je ne crois plus qu'il est amoureux d'elle. Je crois donc m'être fait une illusion. Mais je m'inquiète car je suis rendu au 1er Mai et si je veux que Florence devienne amoureuse de moi, il faudrait au moins qu'elle sache que je suis amoureux d'elle. C'est vraiment affreux. J'ai envie d'écrire un livre et ce sera un chef d'œuvre et les gens verront bien combien je souffre. Quelle horreur! C'est alors que je me dis que je peux pas rester comme ça, il faut agir. Je décide donc que Lundi, je dirai à Nicolas que je suis amoureux de Florence et je lui demanderai s'il peut le lui dire discrètement. Mais je veux que André le sache aussi et je décide que demain je l'inviterai chez moi à l'apéro. J'essaierai de lui faire deviner mon amour envers Florence. Le lendemain, à deux heures et demie, il vient chez moi et nous allons au Cimetière Montparnasse. Nous décidons là-bas de faire une promenade. Nous passons devant la pelouse où tout a commencé. Je propose de s'y allonger, un peu a l'écart des passants. Moi et André discutons sur les problèmes de la classe. Ma conversation est peu abondante et peu garnie et le sujet s'épuise rapidement. C'est alors le silence total. J'essaie dans ma tête de reconstituer dans ma tête cette première sortie où Florence et moi on étaient ici ensemble, et je pleure un peu. André ne semble pas le remarquer. Je murmure plusieurs fois ces paroles: "C'est ici que tout a commencé"... André s'en intrigue mais je refuse de lui dire ce qu'il y a vraiment. Je crois pourtant qu'il a deviné que j'étais amoureux d'elle. Nous repartons, cette fois, c'est moi qui conduis, malgré mon état. Je suis tellement triste que j'ai envie d'écraser les piétons avec la voiture, être condamné pour meurtre. Je n'ose pas. Je chante la musique du Lac de Cygnes. Je remarque que ça fait pleurer André aussi bien que ça me fait pleurer déjà moi. On pleure tellement que je suis obligé d'arréter la voiture. Je crois que cette fois André remarque que je pleure. Lui aussi il pleure un peu et c'est tragique. Puis enfin j'arrive a redémarrer. Une fois chez moi, je demande a André s'il a aimé l'apres-midi. Il me répond que non... Il ne veut pas me dire pourquoi! Peu de temps après il repart chez lui. Je pense alors à ce qu'il m'a dit. Je crois qu'il a deviné que je suis amoureux de Florence. Je crois même que lui aussi est amoureux d'elle, puisqu'il a pleuré aussi. Je me fais les pires idées. En plus ils s'entendent plutôt bien ensemble, eux deux. D'ailleurs, elle est plus souvent avec lui qu'avec moi, mais moi je croyais qu'il en profiterait pour m'aider un peu. Mais maintenant je vois tout autrement. Quand je pense à tout ça je me dis que c'est tellement horrible que je n'ai plus envie de vivre, je veux mettre fin à mes jours.









Le métro faisait fit un bruit de tonnerre en dans le.






Tout se passe comme si donc c'était le loup lui-même qui avait avalé la clef des cloches pieds pieds. ANALYSE
GRABOW n'ent___était pas a son premier clientèle.A.
a a a a
GRABOW en avait plutôt envie de faire l'amour ce qu'il arrivait lui environ environ tous les cinq ans périodiquement (meme s'il détestait ça).
PAS À PLAINDRE.




Pas pour une fois qu'ils y allaient franchement alors là

La lutte pour le pouvoir






AVENTURES DANS LE PASSÉ

CHAPITRE I
DANS LEQUEL UN DES


C'était Bordeaux en l'an 2007 aux alentours de au 354 de la rue étage porte. Franchissons la porte et observons: Nous arrivons immédiatement dans une pièce ronde, sans angle et circulaire, une pièce, ronde, garnie de tableaux électriques, c'est à dire spécifiquement de grands rectangles lumineux, qui dessinent des dessins jamais reproduits plus de trois fois, ce qui aura son importance, ainsi qu'on le verra par la suite, de 400 volts chacun, environ, en alternance impaire, c'est à dire. Au fond de cette immense salle. Cela voulait dire Sonnez avant d'Entrer. Et il fallait aussi dire que cette demeure était occupée par un homme du nom de Karl Cimoné. J'étais convoqué chez lui d'urgence pour une mission à accomplir. Il me fit asseoir cordialement.
Plutôt je n'osai aller au delà de l'ouverture. J'aurai très bien pu aller au delà de l'ouverture mais je ne le fis point, car, si je l'avais fait, j'aurais été immanquablement électrocuté. En effet, cette ouverture était munie d'un appareil électronique qui électrifiait les atomes. Ceci était obtenu sur une distance de trois mètres environ par l'appareil environ électrique qui les chauffait aussi, à leur tour. L'appareil envoyait des rayons électriques (comparables à des éclairs, en quelque sorte) qui, non seulement électrifiaient l'air, mais faisaient également vibrer les atomes à cause de la puissance électrique, chauffant ainsi l'air ou tout corps qui d'imprudence se serait aventuré au travers. C'est par ailleurs le même système qui est utilisé pour le chauffage.
Il fallait donc que je sonne et je le fis. Une grande lumière rouge s'alluma s'éteignit. Cela alluma sur le pan de mur adjacent un panneau hémisphèrique sur lequel on pouvait lire "patientez, j'arrive", ce qui voulait dire "patientez, j'arrive". À ce moment précis, je regardais l'ouverture. Derrière elle, il y avait un vif couloir extrèmement long avec une série de portes automatiques sur les côtés du couloir. Il y en avait dix, c'est à dire cinq de chaque côté, en vis-à-vis. Le couloir se terminait par un énorme tableau électrique qui marchait à 2000 Volts.
L'une des portes s'ouvrit automatiquement (exactement la cinquième sur le côté gauche pour être précis) en tournant comme sur elle-même, et il en sortit un homme de 47 ans environ, aussi haut que large, portant un petit menton à la barbe, des cheveux mal peignés sur la tête. Cet homme vivait avec Karl Cimoné. Il portait une large robe de Taffetas gris sans emmanchures, sur laquelle se trouvait un gigantesque panneau lumineux fonctionnant à 32 Volts environ. Cet homme était un peu le serviteur de Karl Cimoné. Cet homme s'appelait Dick Handerson. Il était Américain (des États Unis d'Amérique) comme son accent prononcé allait me le révéler par la suite. De caractère, cet homme était très courageux, avec une imagination si grande qu'on se demandait comment son cerveau pouvait la contenir. En effet, sa tête n'était pas très grande et d'ailleurs il n'était pas très intelligent. En revanche, il était extrèmement fidèle à son maître et se serait brulé vif pour lui. Il lui tenait aussi bonne compagnie car il était fort bavard.
Il sortit une clé rectangulaire de sa poche (où l'on trouvait de tout) et ouvrit une boite rectangulaire où se trouvait un gigantesque panneau lumineux marchant à 2500 Volts rectangle. Un cadran avec une aiguille mobile indiquant la puissance électrique de l'ouverture voulue. C'est à dire, 110 Volts, 220 Volts, 440, Volts, 880, Volts, 1760, Volts, et enfin 3520 Volts, Volts. Bien sûr on pouvait aussi tout simplement couper le courant en abaissant le levier central et c'est ce que fit Dick Henderson. On aurait d'ailleurs dit qu'il écrasait le bouton plutôt que de le pousser tellement il était fort (et vigoureux).
Je pus m'introduire alors dans le couloir et dès que je l'eus rejoint, Dick Handerson me dit:
"Nous allons d'abord visiter l'appartement et nous finirons par la pièce où se trouve mon maître.
- D'accord," lui repondis-je de mon sang froid habituel.
Nous commençâmes donc par la partie gauche du couloir.
"Voici la première pièce, dit-il, c'est une bibliothèque."
Il faut tout de même qu'avant de poursuivre cette histoire, je me décrive en grand détail: J'ai 47 ans environ, aussi haut que large, portant un menton à la barbe, des petits cheveux mal peignés sur la tête, moyennement longs et blonds, ni trop gros ni trop maigre, les yeux vifs et l'air pensif et mélancolique. De caractère je suis très intellectuel et beaucoup trop curieux, mélancolique mais d'aspect brave, d'un sang froid impassible. J'aime bien bavarder avec mes compagnons même si je suis typiquement très réservé, et je n'ai pas du tout le sens des affaires. Enfin, je m'appelle Benoit Cotman.
Donc, je rentrai dans cette bibliothèque, qui était pleine de livres, et là, je fus émerveillé. En effet, une pièce de 100 mètres carrés environ, soit à peu près 10 mètres sur 10, s'étendait devant mes yeux. Sur le côté gauche de cette pièce haute de 5 mètres environ, il y avait quinze étagères, avec un immense panneau lumineux marchant à 3700 Volts, destinées à des livres, principalement de Shapo Baseball, un de nos auteurs favoris. Il y avait là aussi des livres de Mac Baxter, également écrivain à succès, Victor Hugo, Jono Nash etc. COLLECTION HARLEQUIN. Sur la gauche des livres en Anglais comme, aussi des ecrivains plus récents avec. Et bien d'autres encore, ce récit ne suffirait pas à. Au milieu enfin, il y avait un espace de 49 mètres carrés environ, soit 7 mètres sur 7, qui ne contenait que des livres de science posés sur des étagères mobiles disposées juste aux limites de l'espace de 49 mètres carrés environ. Parmi ces livres de science, on trouvait des hommes scientifiques tels que Alphius Schœnstein, qui a découvert la puissance du four atomique chauffant (à atomes), Alfred Newton, qui a inventé la loi, quelques livres de moi-même ce qui fut flatteur, tous les ouvrages bien sûr de Karl Cimoné en personne, etc. Comme ces étagères formaient comme une barricade et que l'on ne pouvait avoir accès à l'intérieur que par le four, une ouverture avait été prévue à cet effet, et, à l'intérieur, il y avait 7 fauteuils disposés symétriquement en croix autour d'une table ronde circulaire. Puis, Dick Henderson me conduisit hors de cette pièce et la porte se referma automatiquement derrière nous.
Alors, nous arrivâmes à la seconde pièce, et Dick Handerson me dit:
"Cette seconde pièce est une discothèque."
J'entrai et je vis une pièce de 85 mètres carrés environ, soit à peu près 5 mètres sur 17, qui s'étalait sous mes yeux, devant moi, me trouvant à la porte. Comme dans la bibliothèque, il y avait des étagères disposées de la même façon à peu de choses près, sauf qu'à la place des livres il y avait des disques. Sinon, tout était approximativement semblable. Je ne vous cite pas les noms de tous les compositeurs car ce serait trop long. Au milieu de la salle il y avait une très bonne chaîne accoustique haute-fidélité avec un énorme panneau lumineux marchant à 2742 Volts, où l'on pouvait écouter tous les disques librement.
Nous sortîmes de la salle et nous passâmes à la troisième pièce. Celle-ci était une cinémathèque où l'on trouvait toutes sortes de films et surtout des comédies musicales. Cette pièce faisait 81 mètres carrés environ, soit à peu près 9 mètres sur 9. Nous regardâmes rapidement cette pièce et nous passâmes directement à la quatrième.
Celle-là était un cinéma qui pouvait recevoir toutes sortes d'écrans du plus petit au plus grand, toutes sortes de sonorités phonétiques, du son stéréophonique au son normal, toutes sortes de sonorité musicales de la chaîne haute-fidélité au petit tourne-disque (pour les anciens films). Cette pièce était disposée en rond, ou plutôt en oval, et bien sur, cette salle était immense: Elle contenait mille places. C'est precisément là que Mr Karl Cimoné, qui cherchait des moyens de voyager dans le passé, tenait ses films scientifiques.
"Passons à la pièce d'après, qui est ma chambre", me dit Dick.
Nous passâmes à la chambre de Dick qui était fort bien meublée. J'entends dire par là: À gauche, un très beau lit recouvert d'un édredon vert. À côté, une charmante table de nuit en bois de chêne avec un incommensurable panneau lumineux marchant à 2 Volts, avec une petite lampe verte dessus. Puis un petit rideau qui fermait une charmante salle de bains (lavabo, douches, baignoires) entièrement bleue. Face à la porte qui reliait la chambre au couloir, il y avait un placard et juste à côté, une fenètre garnie de petits rideaux roses.
Nous sortîmes de la chambre de Dick Henderson et nous visitâmes la salle d'après qui était à droite du couloir. C'était une salle de conférence qui contenait 1741 places environ, en y ajoutant la place que tenait l'homme qui entretenait la conférence. Cette énorme pièce, qui mesurait environ 800 mètres carrés, soit à peu près 200 mètres sur 400, était l'endroit où Karl Cimoné donnait ses conférences. Nous ne visitâmes pas la pièce d'après car Karl Cimoné était à l'intérieur. Mais Dick Handerson me précisa tout de même qu'elle mesurait environ 1460 mètres carrés, soit à peu pres 730 mètres sur 730, avec un infini panneau lumineux, marchant à 2.5 Volts.
Nous allâmes donc à la pièce suivante. Cette pièce était un magnifique salon garni de dix fauteuils situés en rond autour d'une table rectangulaire de 25 mètres sur 32, avec un effroyable panneau lumineux, marchant à 33 Volts. Il y avait juste ensuite un meuble où l'on trouvait des boissons de toutes sortes et un peu plus loin, un meuble où se situaient des instruments de musique. Au milieu se trouvait un gigantesque piano. Enfin, cette pièce mesurait 60 mètres carrés environ, soit à peu près 30 mètres sur 30. (Je ne donne pas ici tous les détails car cela prendrait trop de temps).
La salle qui suivait était une très belle salle-à-manger. Une table ovale, en marbre, se trouvait au centre de cette pièce et l'on voyait autour de cette table quinze chaises disposées en carré, symétriquement. Au dessus un très beau lustre, très ancien, datant de l'an 19 avant la "réforme", grotesque panneau lumineux, 425 Volts.
La dernière pièce était une cuisine très simple (c'est-à-dire pas compliquée), d'une grandeur moyenne, avec un grand four atomique au centre (en utilisant le procédé électrique du chauffage, c'est-à-dire en faisant vibrer les atomes, l'on peut obtenir une châleur tellement intense (environ 2000°C) qu'elle peut chauffer les aliments. C'est ainsi que marche le four atomique à panneaux lumineux intégrés.)
Alors vint le moment tant attendu.
Nous allâmes d'un pas ferme néanmoins calme dans la pièce où se trouvait Karl Cimoné. Je vais vous raconter cela en detail: Dick Henderson appuya sur un bouton et la porte s'ouvrit.
Je fus devant une chambre carrée garnie de tableaux et où se trouvait un lit. A côté, il y avait une table de nuit et aussi une très belle fenètre garnie. Une salle de bains se trouvait juste à droite et, plus loin, il y avait une porte avec un panneau lumineux ridicule marchant à 425,2 Volts. Nous franchîmes cette porte et nous vîmes une pièce qui servait de salle d'expériences à Karl Cimoné, et là, je vis, debout à côté d'un panneau lumineux mythique marchant à 42 Volts, un homme de 47 ans environ, c'est à dire à peu près 23.5 mètres sur 23.5 mètres, aussi haut que large, portant un petit menton environ, des petits cheveux mal peignés sur la tête, moyennement longs et blonds, ni trop gros ni trop maigre, grand, maigre, sec, ses yeux cachés sous de gros sourcils noirs et des lunettes carrées, avec un innommable panneau lumineux marchant à 2 ans environ, c'est à dire à peu près 1 mètre sur 1. Il portait une blouse blanche (qu'il ne quittait jamais à l'exception des heures de sommeil). Cet homme était très avare en paroles et avait le sens des affaires.
"Bonjour, monsieur Cotman, me dit-il de son sang-froid habituel.
- Bonjour, repondis-je avec mon calme coutumier.
- Quand je vous ai dit "mission à accomplir", je me suis trahi emberlué. Il ne s'agit point d'une "mission", mais de venir avec Dick et moi.
- Où ça, s'il-vous-plaît? fis-je de mon sang-froid habituel.
- Dans l'ère mésozoïque, ou aire secondaire de la période Jurassique.
Cette période dura de 180.000.000 Volts à 135 000 000 mètres carrés avant J.C. environ. L'on y trouvait des animaux tels que le rhamphorhyncus, l'archéopterix, l'iguanodon (que l'on trouvait aussi à la période Crétacé), l'allosaure, le scélidosaure, le plésiosaure, le brachiosaure, le stégosaure, le diplodocus, le brontosaure, et enfin le stégosaure.



CHAPITRE II
OÙ L'AUTEUR N'A PAS BESOIN DE PRÉSENTER LES PERSONNAGES CAR ILS SE PRÉSENTENT EUX-MÊMES.


Je fus malgré tout légèrement surpris par cette proposition, sans toutefois perdre de mon calme légendaire environ.
Sur ce, Karl se retira, parfaitement impassible, et je restai seul avec Dick. Celui-ci me consola, puis me conseilla de me retirer, avec son sang-froid imperturbable. Et c'est exactement ce que je fis, en réprimant sans peine l'excitation qui aurait pu me gagner. Je rentrai chez moi et je racontais d'une voix sans trace d'émotion à ma femme l'étonnant projet dont m'avait fait part Monsieur Cimoné.
Le lendemain, je reçus un coup de télé-(phone). (Le télé-(phone) est une télé-(vision), télé où l'on a l'impression d'être dans le film que l'on regarde en étant victime d'une vision, et où l'on entend et voit le personnage à qui l'on a affaire, avec un imperturbable panneau lumineux marchant à 80 Volts). Cette fois-ci, ce fut Dick Henderson. Il me dit d'une voix qui ne trahissait pas son émotion malgré l'heure matinale:
"Venez tout de suite ici, Karl vous attend.
- D'accord!", lui répondis-je, complètement de marbre.
Je partis donc immédiatement chez Karl Cimoné où j'étais attendu. En effet, je fus très bien reçu. Karl Cimoné me dit froidement:
"Je vous présente deux personnages qui nous aideront à construire notre appareil et nous accompagneront dans notre périlleux voyage.
- Et qui vous dit que moi je ferai part de votre voyage? demandai-je calmement.
- Vous-même, me répondit Karl Cimoné avec son sang-froid calme et imperturbable légendaire. Vous aimez les aventures et vous viendrez, j'en suis sûr.
- Soit, vous avez raison, fis-je imperturbable, je viendrai."
Alors un des deux hommes vint se présenter:
"Bonjour, me dit-il. Je m'appelle James Hint. Je suis ingénieur et je suis très courageux et vigoureux."
L'autre s'avança vers moi et me dit:
"Moi, je me nomme Bernardo Clams."
"Nous sommes des ingénieurs, me disent-ils, nous sommes courageux nous sommes vigoureux, nous sommes prêts à vous aider à faire la machine et à vous accompagner."
Je me contentai de sourire froidement, et







Ce jour là elle avait encore plus de rouge a lèvres que d'habitude. Il la regarda longuement d'un regard imbécile, elle fit de même.
Toute la haine stupide était là (Bande d'Imbéciles).

Grabow n'ent____était pas à sa première expérience sexuelle comment dire.
Il fit donc avec grand soin ce qu'il avait à faire.






Notre histoire débute en ces temps remots où le Prince de la *** s'apprête à prendre une décision fort cervaude. L'ultime urgence de la situation ne lui laisse qu'étroitement étroit la place (bien qu'obvieuse). Il ne reste donc plus de temps pour se perdre en vaines conjections urjuctures.
Ce qui précède étant somme toute assez tédieux, disons plutôt que notre histoire commence au moment où le Prince s'apprête a pénétrer la marquise de Duchesse de F. Précisons tout de même qu'il a fait le trajet à pied. Et que ce soir là il pleut.
Il se fait annoncer par un obscur valet, sans grand succès. On le pose valeureusement sur le boudoir. Il se fait et attend. Quoiqu'aggravé, il fait des efforts pour se recapturer hors la nerveuse. Mais rien ne transparait, bien sûr, c'est un homme du monde.
La Duchesse apparait. Le Prince se frappe en l'air de révérences, et s'y perd. Il se rassoit d'un geste gauche, et sur la bouderie encore. D'humeur mégamale, la Duchesse,
"Le but de ma visite n'est que trop clair, vomit le Prince en proie aux affres.
- Évidemment," fait la Comtesse, ignorant les affres (résolument).

(La suite dans l'épisode de Juin).




Notre histoire commence au moment précis où le Prince du K*** franchi le seuil de son amie la Baronne.
C'est une matinée d'Aout. Malgré la chaleur, il fait froid. Et la Baronne n'est pas en état de recevoir.
"Et qu'a dit le médecin?", demande le Prince au fidèle Fernandin, fraichement rentré de vacances.
"Prince Ivanov, répond le robuste domestique, la vérité étant le privilège des rois, n'espérez jamais de moi que des mensonges."
La fenètre grande ouverte amène une douce brise de l'exterieur, soulevant gentiment ses longs cheveux blond soyeux (au printemps).

Ce jour là, Georges nous apporta, entre autres surprises, un tapis vaguement moyen-âgeux, que certains des invités prirent maladroitement pour une peau de bison.

Ce fut bien sûr la fin de l'entretien.





Dear Uncle Harry,

I've been skiing here all summer and everything is just fine. Or so it seems. In my previous letter, I forgot to mention the raindrops episode, but I am beginning to wonder whether that has any importance at all. Mother bought a huge pie yesterday morning for breakfast but it turned out to be too saturated with soap. We finally had it for lunch, and noone (including Grandma) dared show any disappointment. I can't quite bring myself to go to bed now, though sleep would seem like a rather nice thing. Benjy is doing fine with his mathematics, even though his computer caught fire last night. He was immediately sent to bed after that, but preferred to weep alone in the wilderness. He only came back home this morning, with three frogs in his raincoat pockets, and it seems to all of us that he was in an unusually buoyant mood. We will probably get a new computer soon, so that he can get his training started in earnest.
The carpet in my room has been badly stained, so I hid it in my bed, because I know Mother will get angry if she ever finds out about it. I suspect Greta to have spilled her coffee over it, but I can't bring myself to question her. Anyway, I'm sure she wouldn't say a word. I was hoping to get a lengthy confession from aunt Hatty about her former life as a barmaid, but she always avoids the touchy topic. I shall endeavor to make a much more subtle attempt very soon, and I'll let you know if she says anything about this mysterious part of her childhood.
How are you at home? Don't you feel too lonesome? I hope that you'll succeed in making as much money as you hoped (and deserve), so as to come back with us here in Waldhoff as soon as possible. I miss you very much, since you are the only member of the family I ever really loved. I imagined your death yesterday night, and I couldn't help crying a lot. I kept repeating in my imagination the scene where aunt Hatty, unable to conceal the news any longer, finally told me you were dead, and tears poured out from my eyes. Please write to me if you are still alive.
The nature around us is of a great influence upon my mood. When walking in the forest, I always feel very much in love, either with Ida, or with Begrühn, our neighbor's younger daughter. When I come out into the open, I normally feel like committing suicide since I know I can't talk to any girl, especially as pretty as Begrühn. But as I finally reach the old barn, I gather hope again, and then begins my anxious waiting for the next day. But nothing ever really happens of course. I have tried to work yesterday, in vain. We had a violent storm, and my hands started trembling so much that I just couldn't do a thing. Mother bought me a hat a week ago, and I look a lot better with it. Unfortunately, I can't wear it outside, since the wind keeps blowing it off my head.
I have become deeply involved in religion. I pray very faithfully every day, though all I get from it is an ambiguous sense of guilt. I can't understand any of that Latin anyway, but God probably knows what it means. Have you attended church recently?





Mesterday on Frühtz.


Dear Uncle Harry,

Things have grown a lot worse lately. Or so it seems. I have been in bed all day, but they say I should recover very soon. I spent most of the day looking at the portrait you sent me, and the more I peruse it, the more unreal it gets. Do you really look like that now? There is also a characteristic fragrance in this room that keeps me busy most of the day.
Beegrühn came to visit us yesterday night, for the Chinese New Year. She told me she would be leaving Waldhoff by the end of the week. I answered I didn't care, which strangely, is probably true. We later went for a walk in the woods, but I was so scared of meeting some scoundrel that I couldn't utter a single word. When we came back, she spent another hour in my room, telling me what difficulties she had to express herself, and how painful it was to lead an aimless life. I did my best in answering that she badly needed an ambition of some sort, but I wasn't too convinced myself, so it probably sounded stupid.
Ann was here yesterday, and I also told her she needed a goal, obviously my theme for the week. We had a very long conversation during which I mostly listened. She told me all about her life, though I couldn't understand a word of it. I tried to explain my own job at the Frehbrücks Haus but obviously, she wasn't in the least interested. Anyway, I wouldn't have much to tell. I was embarassed at first when she started crying, but since I could do nothing, I soon let my mind drift onto other more important thoughts.
I'm quite obsessed with my job at the Fabrick, though I'm not able to talk about it yet.
Fuck you, Harry.






Dear Uncle,
I ran into Tom Yesterfrüh, so please send me my Schlagzeug back ohne delay.



Dear Uncle Harry,
Today, I was so tired that I spent the whole day in bed contemplating the postcard you sent me. This week has been an unpleasant one. All these people at the Frehbrücks are going crazy, and dragging me along. I'm sorry I can't write anymore than that. Has this week been so unpleasant? Why aren't you here with us, to bear witness to all the events? Why are you so fucking stupid in the first place? I don't need you any more than I need anyone else, so stay out of all this.
Dear Uncle Harry,
Please let me write to you some more.


Dear Uncle Harry,
Today I was so weak that I spent the whole Früh in the Matinbad.








Ébonite: Se dit de toute personne plus particulièrement versée dans l'opéra "Lulu" du compositeur Ebon Berg, lui-même n'étant pas de la race des chameaux.




Uncle Harry,

I was out in the woods this morning, but had to come back, extremely tired. I'm now in bed, with nothing more to do than try to remember what has happened recently, and find out if I haven't forgotten anything. This has been my constant obsession over the past few weeks: What if I have done something I can't remember?
Stop writing to me like this Harry, you know I can't stand it, it's killing me.
Farewell, my love.











Je ne cesse d'écrire maintenant. Je suis à ma table et ne m'interromps que pour le bain.









Dear Uncle Harry,


I have been very agitated today, and the only thing that soothes me is listening to rhythmical brazilian batucada music, but then I dance, which exhausts me further.
Sunny weather is here at last, but I haven't been out today. I have come to realize that I have been here in Waldhoff for over a year now, and wonder if my life will truely go on like this forever. My job at the Frehbrücks is still interesting (we've accomplished great things lately, which I'll write about later), but is this really what I want for myself? I see my childhood vividly, and that's why I don't go out, recalling the past. Beegrühn has been back from the States for a week. She has married there, but doesn't seem to get along with her husband. He sells Shwargebaren by-products for an oil company, and seems a nice man, almost aggressive in his good humor. He's asked me twice to dinner but I declined, scared by his buoyant friendliness.
He even came to visit me at the Frehbrücks last Wednesday, to show me a complete Schwargebaren color scale, asking my opinion about it. I didn't know what to say. In spite of being quite an artist, this isn't so much my field, I told him. But he insisted on my demonstrating my expertise in matters of color. In vain.
(Later in the day) -
I have been home here in my room for the last five days, feeling a bit sick because of the rainy weather outside. They phoned from the Fabrick, and I told them I had pneumonia, and would probably be back next week. There isn't much to do out there anyway, when you think of it.
I've been staying most of the time in bed, and haven't seen Beegrühn or her husband for over a week.
The only thing I have accomplished during these restful days is this poem. I'm dedicating it to you:

In die Uwigkeit bringt
Die Kühle Brühle umgebietet
Über eurem Wrächt darum
Des Übergeseßenhaftes

Es wird niemal gehandelt
Gefrörene Formel
Um die ganze Werdschaft zu schicken
Fürchtlicher Angst

Einem Grobe da frütten
Ob Grüber geroben
Des Menschenheites zum klopfen

Oder ist es von riesendem gefallen
Daß es fur Wiegen entfallen wird
Daß es mit Entwerden ging

Heilige Leidenschaft
Du hast die Heruntergefrütten geschickt
Leiden wir so mit die Probe
Daß er wenigsten herumgeplickt

Am meisten ist es auch für uns nicht
Recht mit dem Butterbrot
Die es doch nachgegrübelt hätte
Einem Schlagzeug zu überlocken

Oder sind sie auch damit Fröhlich
Daß es ein wirkliche Parode wird
Eine Parode des Geseßenschaftes
Oder danach am Östemhaftes

Ob die Liebe gemieten wurde sein
Des stretzt und strotzt der gehabersei
Meinem Schwöringen Blömen
Etwa gebrüden mit Gebrudersei

Mann hat geriedelt mit dir
Meinem Schwarzes Magali.


Even though you don't understand the language, please let me know your honest opinion of this poem, it's incredibly dear to me.
Hoping to hear from you soon.





Dear Uncle Harry,

I was in bed last night when Beegrühn called me on the phone. She wanted to see me about something, but wouldn't say what. I felt too tired to go out so I refused. But curiosity overwhelmed me and I couldn't sleep. What could Beegrühn want to say, at such an hour, why did she call at home with so dramatic a voice? I haven't seen her at all today, and now I hope she's going to call back tonight. Did she have an argument with her husband? Or is it something else I couldn't suspect? I've been sitting in my room for three hours, anxiously contemplating the Schwargebaren color scales that her husband left me, wondering what happened, and waiting for her to call. This situation puts me in great agitation, though my nervousness seems to grow dimmer as the hours pass and nothing happens.
Beegrühn has changed a lot since she went to the States and got married. She now has breasts.


Harry Harry
I've been eating Schwargebaren by-products for the past five weeks, in my bed. (They just came out with a new diet-Schwargebar). I hate it, it sticks to my mouth, my fingers, my fingers.
I cannot write. I cannot write.



















CHAPTER I


I just had the time to club my snodges back into shifting position when they suddenly fell down the throbhill, rumcha and all, and an instant later I could see but a thick haze down below, barely concealing a motionless grupka, slovotnik and all, which seemed rather tired at the moment. So much for Harry's party, I thought, no human being can withstand such a downright fall.
This was certainly no news to Magruschka, but she didn't seem to acknowledge the fact. She just stood there, marooning me with straight blue eyes, a careful overtune hanging between her lips. She may have been in love with me, I thought, but didn't care to say so. Oblivious of such glorious beauty, I ring patched a nose pitcher from my bag and took another look at my ankle. It didn't take a diplomed Medic to say it was broken, but that was all right, for now. Harry would never of had the time to complain about a broken ankle anyway.
"What's the big noise about down there?", Barnsfield's gloomy voice came from above, "any hurt?".
Magruschka's unfathomable eyes hadn't left mine, so I had to go into the answering business.
"Slippery steps", I said, tersely.

CHAPTER II


"There's one thing I don't understand, Doctor Springfield."
We were now in the main cabin, where two uniformed slovotniks were desperately dialing 2-4-0 in half secrecy, careful to conceal their gestures, and Barnsfield's voice sounded as gloomy as ever. It took me some time to realize I was the one spoken to, the name Springfield just not fitting me so well, and took a smiling pause, expecting more questionning.
My smile may have made me look like a raucous hoolf, and Barnsfield's voice trailed off. He wouldn't have recognized a friendly smile anyway. Magruschka was sitting next to him, now wearing a light green skirt, without seeming to notice the freezing cold bites in the cabin. She may have been in love with me, I thought for the second time, but it was of no comfort now. I knew from their stern look that the only way out of this purushkins of a place was to let them have the whole story, or at least a story credible enough to account for the presence of a 9mm automatic Bubshkin in my left hand night purse, which I knew they were bound to discover sooner or later, while searching my cabin for the vinegar.
I lowered slowly my face, as in deep humility (this would have seemed unusual to anyone who knew me), and started talking. My two friends showed no sign of emotion whatsoever, but I could feel I had all their attention riveted to me now, just as if a wild Parchka bear had walked straight into the room, and helped himself to a daily routine of Slovonian Whiskey.
"You've probably found out by now that I'm not the British horse doctor Colonel Waspers claimed me to be."
Whether they had found out or not, they would not indicate.
"My presence here is a matter of great secrecy, but since I need your ability with the outside wangsters," I made it sound as a confession, "and that I feel I can trust you men", (men wasn't exactly the right word, for to the best of my knowledge I had at least one woman - a lovely one at that - among my audience, but she didn't feel like protesting it seems), "I guess I ought to give you the whole story".
"You've already told us many stories, and we may not buy this one either." Barnsfield didn't bother underlining this faint humor note with the beginning of a smile, but took a balmstick from the cringer below, and started drumming military opera favorites on the Vlodstock table, to show how his jarbling impatience was rising. Magruschka didn't show if she approved any of this, still looking at me as she had done continuously for the past five weeks.
"She may be in love with me", I thought again, but that clearly wasn't the issue at hand. I was in a rather sticky situation. Men like Barnsfield don't always behave like they're hiding their jarbsticks socialwise.
"I am B.S.O, whatever that means, and I am here to investigate on a case of plain murder. Harry's painflipping downcast as an angel was no accident, believe me, so we have a murderer on the grovootchka, and a ruthless one too."
I got the first look from Barnsfield I was ever going to get, and it was one of bewilderment.

CHAPTER III


"Impossible", he exclaimed, through half parted lips.
"My groovey on it", I said, now acting openly proud. "Didn't it strike you as most unbelievable that qualified men like Harry and party could have gone out nostrils open in this holy freezing fucking wilderness? After all, he was a self-proclaimed specialist, right? Someone must of jammed his earbrush during the night, someone who didn't want Harry to examin the frozen slovos downstairs."
"What with them Slovos?". Barnsfield wasn't mush of a highwire fiddledancer.
"I'm not sure yet, but they may never have been frozen. Perhaps just handbound or such"
"What in the Devil for?". Superstition wasn't clad to his ears, but litterally pouring out from under his snow boots. I knew I had him.
"This polar grafting unit has nothing to do with the PRO program. That was a fake, but the VIPs from Washington wanted you to believe that, at least until now. It really is the most advanced part of a vast prechecking program, the P.N.O.2, designed to investigate on enemy monitoring devices throughout the North Pole. We believe the Russians have been letting the Nubians in on this, ever since their Moloschko fireworks failed to land in Siberia. You know what this would mean to the free world?"
He didn't.
"The Russians would have in their hands a greater Slovotchka than the Americans could ever dream of, with pin particles the size of a hooflum, as tiny as a singlehanded dolldrum, a weapon which, in the hands of those irresponsible communists, could leave most human form on the planet unable to whitewash for at least fifteen years. And that's optimistic."
"I can't bear the thought of it". And Barnfield clearly couldn't. He collapsed in a pile, his face showing an expression of internal overshock, which I didn't think possible until that moment. But a man like Barnsfield knew how to overcome this. After all, he was Barnsfield for a reason...
"I have never heard of such a horrifying prospect", he said, his lower lip subtly quivering, yet slowly regaining his usual moonstuff composure. After all, this is what he had been training for.
This was no surprise to me either, since I hadn't heard much about it myself until now. But anything goes in emergency situations.

CHAPTER IV


We were out in the cold, and the wind threw large molasches into our faces. We weren't surprised not to find anyone sunbathing, since the temperature was well below freezing, and besides, this was a very dark night. This noctune expedition was Barnsfield's idea, but I could have thought of it in the first place. Magrutschka had volunteered to join, and her voice had all the boorings of an angel's, megginwise and such. I was glad to have her with us.
This was hardly a good place for winter broothing. Ice cubes were high enough, but the unfriendly aspect of the throw-in glimmering barzey hunglicks would have discouraged even the best of winter broothers. Our minds weren't on holidays anyway. We were here to find Machgeben's team, hopefully still alive and smiling, their last SOS having been heard twelve hours ago as we were still drinking cuppernaut tea in Polly Dune's heartbeef whore-salon in Portland. At the time, I thought Magrutschka was one of the girls but found out differently soon afterwards, with great dismay. I wonder where P.R.O Unglebooth's service picks up such brilliant agents.
The nature was far more than hostile. All the vegetation had migrated south for the terrible winter, and it took men like Barnsfield to be able to go boobpedal-riding in this. But boobpedal he did, and at a mighty jolly pace what, and I had no objection to it whatsoever, it being much faster than the usual delldram's routine.
My ankle has been wittbathed all afternoon, or so it felt. But that didn't make our long journey any more comfortable. Peeked blinkwire ice sparticules crept through my windshoe mask, burning my neighboring flesh from toe to toe, and, under my frolick, where my stomach had once been, there lay but a bereaval notching of spines, all frostbitten and such, quite a site, really. But then you wouldn't expect to sustain cold like this without a bum or two.
I could have touched Magrutschka's hair simply by lowering my left arm slightly, but kept fiddling matter-of-factedly with my right hand a lolly tune of my homey place, which happened to rest gently against my crotch. Magrutschka seemed to observe me through her vegetable span glasses, or else she may have been sleeping.
Barnsfield wasn't really smiling either, but then I didn't expect him to be. After all, Harry had been one of his best friends, if such men ever do have friends.
The unexpected laughter of the boobpedal called us to an abrupt halt, and I was thrown brutally off guard on the right wing package nocher, large billowers falling on my head and such. I emerged from this featherlike burial just in time to realize Barnsfield's anguished look, and that sure couldn't be an encouraging sign. Men like Barnsfield don't worry unless there is a reason. There was no point in my inquiring what had happened, the whole blavoshnik showing unmistakable signs of total wreck.
"The damn thing is broken, spat Barnsfield with contained anger, we'll have to walk to Machgeben's hut."
"In this fucking weather?"
That didn't really call for an answer, and besides, there was no time to argue. The only reply I got was a cold look from Barnsfield, the second one in the day. I knew all but too well that we had little choice. Staying here meant immediate death, with all the Schwatskas already flying around.

CHAPTER V


How we ever managed to reach Machgeben's hut I could not tell. But there it was, tall and slender, a sheeplike shadow in the surrounding swift icy whitedraft. It took us a full hour to catch our breath, leaning huddled together miserably on the spurrogate wall. Magrutschka had been able to keep warmer than us men, and I could feel the cosey heat of her mellow fleshy parchocks, through the unbuttoned shlaboovah of my trumphead trousers. I would have held that way a few moments more, but Barnsfield walked earnestly into the light, to the door, in an unusually sleek businesslike gait. Magrutshka followed closely behind for cover, a 16mm automatic Botchless firmly in her hand, and the unmistakable intention of using it if necessary on her own face. I tried to do much the same, making my way to the door, but my feet were caught in the whinegroves under the snow. This saved my life, but of course I didn't know it then.
Barnsfield pushed the door.
"Empty."
His voice had come to me through my Vanker windshield, as gloomy as ever. No wonder he was nicknamed Eeyore back home.
"The whole damn place is empty", he repeated, as if to acknowledge the fact for posterity.

CHAPTER VI


We had a nice fire rumaning in there. Machgeben's hut may not have been a mediterranean outplook, but it sure was more comfort than we'd had in months. With the exception of Barnsfield who wouldn't leave his usual bootchy mask, and I can certainly understand why, we set ourselves for bedtime.
But Barnsfield wouldn't have looked happy even if his own sister had come all the way down from Public Library with the man Malkus himself in one of his repairmasks. Barnsfield facial expression didn't matter much to me any more, though this was something altogether different. By now, Barnsfield must have known that I had lied, and he didn't seem too happy about it either. I figured he would soon launch into another of those little talkshow seances. Military men never seemed to trust me.
I therefore peacefully waited for Barnsfield's investigation, having nothing better to do, but I had it obviously all wrong, for Barnsfield suddenly threw himself at me, all hookers out, and launched a terrible double-fengled fist at my face, smashing a smatchy Volgian vase on the floor to pieces, flowers and all. We were both locked, violently gorggled, hurkling at each other's punny parts, swearing like two Gonchka drivers, trying to clasp the boochney leggers above us on the shelf, with declared hostile intent. But in an instant Magrutschka was upon us, and I could feel the wam swollen thrill of her intimate heartynips, as she fell heavily on my left hand. Her deep gorgeous breathing was close to my face, as she twisted us in true Bangee style, her sweating muttocks heavily stomaching my face with a puffy flesh sound. Whether she did that to protect me, attack me, or simply to separate us, I shall never know, for we were all suddenly halted in our nosebreaking flurry. A man was standing at the door, lethal weapon in hand.
"Uncle Harry!"

CHAPTER VII


We were on the ground, my head still buried inside Magrutshka's feminine gommaschlucks, going up and down with her panting, but even the feel of her luxuriant goopyfurs between her two abundant powkas didn't manage to soothe me now.
Harry was alive. Harry was dangerous.
We carefully undid the Bangee knot, and were able to stand to our feet, for the first time in days. I was close to Magrutshka, too close perhaps, her clothes were in boging disorder, and from where I sat I could guess at her wonderfully abundant blooming moonhead barms, which now appeared barely concealed beneath a thin dainty layer of Rubath silk. She was still looking at me with her worldwool blossfull dark eyes, her smooth lips parted in a slight mooseles smile. But she should really have been looking at Harry.
"Harry, dear friend, you're alive and well", but there was no joy in that. Barnsfield had gradually realised that his dead companion wasn't quite what he held him to be.
"Ask so-called Dr. Springfield here, Harry answered in a minkish overtune, I'm guessing he has the whole story."
I knew of course a bit more than Barnsfield, but I felt nonetheless hardly qualified for giving any kind of explanation. I hadn't known about this Harry being alive. Not until now that is.

CHAPTER VIII


Subtly, Magrutschka moved a little closer to me and I began to feel her tender fullhand goomsters pressing lightly against the open slat of my fathole gummysticks. She walked slowly by, her rearbum dwingling matiously, her booms seemed to caress softly my bogful hoggywashed suit, just enough where my hand lay open like a boonful blisstrack. She went to the other corner of the room, arranged the wargian braces neatly on the chimney pot, took a rubber plastic paper and handed it over to me, her typically slowatsian moops almost in contact with my hairy mallowitz. She looked at me more intently than ever, and I was conscious of the hoogly shape of her firm lebards, half guessing through the light linen she was wearing on her gracile Lumka, under which the agile lines of her mouthful bloobyponster seemed to ride to any malchucks' fulfilled gleam, her stomach in hard laced tremor with moody hippybows, gorgeously breathing under the round gummyfawcks where the glimmering palick lurks, an aperture in the slight schollduck of her burned mammyfrocks revealing the pulp of her two mewchinglike swaftbows.

CHAPTER IX


It was still snowing slowly outside when Harry took us out, his 16mm automatic pocket Boggles and Brewster steadily pointed at our backs.
I walked next to Magrutschka, her hand rapidly catching mine whenever she lost balance on the sharp icy footstocks. The storm was so violent, that we couldn't see all but white frenzied snow ahead of us. The shrieking wind sent ice pingy needles deep down into our barooshkas, stinging our flesh like burning fungysticks. We were all severely frostbitten, and I didn't think much of our chances over the next hour.
"I'm tired of this here wainwalking, Harry", Barnsfield yelled as if reading my thoughts, "do you seriously think we can make it back to the ship on all four figgyforks?"
Harry didn't bother to answer. He was a mysterious man, with a typically hairy undercoving. But Barnsfield was not one to be easily discouraged.
"In such a horseboack bullshit weather, noone gets back to the ship! We all die on the way, morsebacks up and such!"
"Clam up, Ed," was Harry's successful attempt at a concise answer, and my hearing Barnsfield called Ed for the first time since January.
Anyway, Ed, or Barnsfield, or whatever it was now, was right about one thing: We would never make it alive. The temperature was much lower than anything I had ever experienced here in the Arctic, and we had far too many chances of getting lost. Besides, my injured ankle was worsening by the minute. My left foot dangled at an awkward angle from my right leg, so that walking was becoming increasingly uncomfortable. The slathow around my ankle had become of a redyullish type, which meant I was bound to lose my foot in no more than an hour. As it turns out, this would save my life, but of course, I didn't know that then. As my walking was getting more painful still, I suddenly felt Magrutshka pull up my arm around her shoulder, and thus we continued our hazardous journey, the two of us hubbled moorvingly together into a ball.

CHAPTER X


"Climb up there, Ed, and tell me what you see." Harry's voice came faintly to me through the shrieking windchimers. We had been walking for some eight odd hours, and I would have fallen to my knees many times if it hadn't been for Magrutshka's incredible resistance. She eased me gently to the ground as I prepared to die next to the other two, and I could feel genuine concern in her eyes through her dark opaque glasses. I pressed her hand gently, to tell her I was OK, which was a bit of an ile, my left leg feeling like a lucrous shrim-in-the-box.
Even though Barnsfield didn't like being ordered about, he did exactly what he was told, and was up the grand ice kabblock in record breaking time.
"Come up, the ship's here!".
I had never heard excitement in Barnsfield's voice, and would never hear it again.
I was so weak that Magrutshka had to carry me up the steep begooney, but we made it safely up. The ship was underneath, warmly shleathed in molassing harbowax, her patooned frontlights glowing blurish in the endless night. It was a comforting sight of course, although this is where real trouble actually began. What was a frantic killer like Harry going to do once on board the ship?

CHAPTER XI


We were never to find out.
Both Barnsfield and Magrutshka leaped for Harry's hotchers, while I attempted to tear off the lumpers from his feet. Harry soon lost balance, and Barnsfield's sharp surgical goofersnap caught him on the way down. He had his pantyfrockies down by now, his balloonish blots exposed to the cold suddenly becoming violent blue. Magrutshka projected her thinger-fork readily through his parbbles, which sent Harry howling like a hound. I was fiercely biting the loose part of his mellow grapock, a strange taste of cheese in my bloody mouth, when Barnsfield and Magrutshka caught him by the shoulders and threw him down the icy bullstock. I was about to spit the stale grapock flesh from my mouth, when I was drilled by the piercing cry that immediately followed the pluffed sound of Harry's squashing body some hundred yards below. I looked up just in time to see Magrushka losing balance, her mouldy hand vainly seeking mine, falling down the bangees with frenzied mathbows. With suddenly revived energy, I was down the steep icy barbock in no time, next to her. It didn't take a great medic plumdoctor to know what the awkward position of her slavoned bygoon neck meant.
"She's dead", I said, and through her torn pale blue harlowitz, my hands were faithfully cupped on the wondrous beauty of her now motionless darbbles, under which her yet cold slitty ingo boomer beated no more.










Life without Estelle
(A Philippe Gluckman Film)


Living without Estelle


Few days without Estelle
Day without Estelle
Days without Estelle

...


Years without Estelle?






Alexander Omstein était un jeune homme ploumide et mou (mais souriant). Se tenant le plus souvent penché en avant. Il a vingt-et-an ans à l'époque où démarre notre histoire. Quelle histoire?

Giacomo de la Frütten était un veillard de quarante ans environ, barbe, stature imposante, pose le plus souvent, un rire sonore. C'était là le maître à penser là-bas, s'aperçut-on (par la suite). Ceci est la genèse de l'œuvre de ce siècle. Mais restons en là.







Une journée sans Estelle
Journées sans Estelle
Sans Estelle



Années sans Estelle?





Journées sans Estelle
Le roman de cette fin de siècle (mais court)

I
Journées sans Estelle.

Alexander Omstein était un jeune homme ploumide et mou. Elle blusha violemment quand il lui proposa, et c'était pour le soir même. Plus tard: autour d'un verre. C'est la deuxième fois que je te ferai rougir pensa-t-il, avant d'entamer un discours préparé de longue date.






Journées sans Estelle
(Version 1820, d'après un livret original de Brent et Schopflin)

Plus tard dans la soirée, ils se retrouvèrent autour d'un verre, à la Rhumerie, dans la salle du fond, qu'elle avait choisie, n'aimant pas l'agitation du Boulevard. Le théâtre d'une société bruyante et agée, mais qui ne resta pas. La salle se vida enfin, mais le bruit continuait de venir d'à coté.
Il était question de chaussures.






(Journées sans Estelle - Suite- )

- Et tu n'as pas été emportée par le vent?
Cette phrase, soigneusement élaborée l'avant-veille, ne la fit pas rire suffisament.
Puis ils parlèrent, comme beaucoup ce jour là, de la tempête qui venait de ravager Paris. La vieille femme transpercée par un volet dans le Val de Marne n'avait pas été sa grand-mère, on en fut soulagé. Il raconta l'échafaudage écroulé dans sa cour, le bruit que cela avait fait. Puis, il n'eut rien à dire.
Enfin, enfin, il servit, avec méthode, le discours cent fois répété, appris auprès d'Esperanza, ces sempiternelles variantes, le discours, sur son amour.
La jeune femme rougit.





Journées sans Estelle
(neuer Fassung)

Elle refusera, gentiment, mais elle refusera.
La scène se passera rue des Rosiers, dans un appartement, petit. On entendra au loin le son lointain d'une synagogue. Il fera chaud. La fenètre sera entrouverte. Elle dormira, ou fera semblant de dormir.





Journées sans Estelle

La tradition entre eux voulait qu'il lui racontât au moment du déjeuner le rêve qu'il avait eu d'elle la nuit précédente. Au besoin il le fabriquait (maladroitement).





Dear Uncle Humbert,

Ayant du garder le lit ces six derniers mois en raisons d'ennuis de santé somme toute mineurs, j'ai enfin pu reprendre le travail sur mon double roman, figurant deux thèmes radicalement opposés, et qui me semblent prometteurs, meme si je n'y avance qu'avec peine égale. Le premier met en scène un Alexander Omstein, ce nom m'étant particulièrement agréable. Le second, dont le titre ne sera pas arrêté avant quelques mois, idéalise un personnage fictif de jeune fille, Estelle.





Dear Uncle Humbert,
Il pleut ici, et le bruit dans ma chambre est insupportable (peut-être le Frigidaire), si bien que j'ai dû abandonner mon roman, ne parvenant pas à me concentrer.

(Neuer Fassung)

Dear Uncle Harry,

Il pleut ici, et le bruit est insupportable (peut-être le Frigidaire), aussi ai-je dû abandonner mon travail.




ATHLET: ...
TUCHBAND:
ATHLET, (tendrement): Parle-moi donc.
TUCHBAND: Mais.
ATHLET, (rapide): Nous pouvons parler de cela. On est entre amis. Tu es si discrète. Tu es si belle. Tu.
TUCHBAND: Bien sûr. Je ne disais rien. J'habite Place des Fêtes. J'habite Rue des Rosiers. J'habite à la Station Volontaires. J'y habite essentiellement le week-end.
(Gros yeux de l'Athlète).
ATHLET: Le week-end? J'avais senti quelque chose de ce genre. Malgré ta discrétion.
TUCHBAND: Discrétion?
ATHLET: Tu n'en parles jamais. Pourquoi ne parles-tu jamais?
TUCHBAND: J'écoute les autres. C'est souvent comme des oiseaux. Pourquoi donc parlerais-je?
ATHLET (reprenant, à bout d'arguments): Nous pouvons nous dire. Nous sommes amis. Nous sommes amis?
TUCHBAND (sourire): Nous sommes amis.
ATHLET: Évidemment. Et c'est la vie. Ta vie, m'interesse, Estelle.
TUCHBAND: Je ne suis pas Estelle.

On nous apporta du Champagne Cuvée Club et les convives se mirent à boire. Aussitôt les langues se délièrent.

(Un temps)
ESTELLE: Je ne suis pas Tuchband.





Dear Uncle Harry,
Aujourd'hui j'ai enfin pu consacrer trois heures pleines à mon nouveau roman "Journées sans Estelle".
J'avance bien, même si l'ampleur de la tâche m'effraie parfois.





A part ça, il fait beau.






dear uncle harry
(Fin du premier livre)



























TRIPTYQUE (Panneau Central) -

J'écoute l'Art de la Fugue de Jean Sébastien Bach. C'est l'interprétation de Hermann Scherchen et l'orchestration. La musique de Bach me fascine. J'y reviens toujours. Là, c'est l'orchestration de Hermann Scherchen, et c'est lui qui dirige aussi. La musique n'a été écrite que pour quatre portées, la musique a été écrite pour quatre lignes musicales. On ne sait pas pour quel instrument. Ici c'est Hermann Scherchen qui l'a fait pour orchestre, et c'est lui qui joue, c'est très romantique. Il joue très lentement, beaucoup de sentiment, très, comment dire. Je reviens toujours à la musique de Bach. Ce qui est incroyable avec la musique de Bach, c'est que sa musique marche dans tous les sens, on peut la mettre à tous les styles, et ça marche encore. Ça m'est égal, c'est bien qu'il y a des puristes qui jouent la musique exactement comment elle devait être dans le temps, mais aussi j'aime qu'on peut essayer autre chose, beaucoup d'autres choses, et ça marche encore. Pour moi l'interprétation presque idéale de Bach c'est celle d'Alfred Brendel, mais hélas il n'a fait qu'un disque. Et puis j'aime bien que toutes les autres interprétations sont possibles aussi, et ça marche encore. Ça éclaire la musique de plein de choses différentes. Parfois, ça montre des choses qu'on n'avait à peine entendues, des nouvelles possibilités. J'ai discuté l'interprétation de Scherchen avec Nicolas, il m'a dit que ça ne le derangeait pas, que c'est aussi intensément sentimental, aussi romantique. Alors je sens que je peux aimer sans faire une faute de goût. Bach n'a pas fini l'Art de la Fugue. Cette musique n'est pas pour instruments, elle est abstraite. Pour moi c'est là le sommet de l'achèvement humain. (Peut-être aussi les sonates de Beethoven?). Un jour j'ai entendu Alfred Brendel jouer l'op.111 [la dernière sonate pour piano de Beethoven]. Qu'est-ce qu'il aurait pu jouer après ça, en bis, je me demandais, peut-être rien. Le grand homme décida de jouer le choral "Num komm, der Heiden Heiland" de Bach. Quelle grande intelligence! Quoi d'autre aurait été possible, que Bach? N'est-ce pas révélateur que Beethoven, à la fin de sa vie, s'est lui aussi mis à écrire des fugues, dans ses dernières sonates et quatuors? Bach est toute la musique, on y trouvera l'indication de tous les styles, on le revisitera plein de fois, et à chaque fois on y trouve des choses nouvelles. Bach n'a pas fini l'Art de la Fugue. La fugue était vraiment sa forme favorite, celle qu'on associe toujours à Bach. L'Art de la Fugue est probablement le couronnement. Il composait la dernière fugue quand il est mort, elle est restée inachevée. Je n'aime pas quand la biographie du compositeur vient polluer la pureté de la musique, mais cet exemple est si frappant. L'Art de la Fugue, la fugue était la forme préférée de Bach. L'Art de la Fugue est deux heures de musique faites à partir de juste un sujet simple de huit notes. Bach est mort en composant la dernière fugue. C'est une triple fugue (à trois sujets). D'abord, il y a une fugue qui est basée sur le sujet de tout l'Art de la Fugue (mais un peu différent). C'est lent et majestueux, avec Scherchen, c'est chaud, très lent, et cuivré, une sonorité très pleine, un peu comme le Walhall-motiv de Wagner. Puis cette première fugue s'éteint, et se fond directement dans la deuxième fugue, les voix disparaissent pour laisser place à juste une voix qui fait seule le second sujet, puis est rejointe par les autres. Ça est un sujet plus rapide (mais pas trop), plus agile et coulant, et Scherchen a mis ça aux cordes. On continue la fugue et puis il y a des moments incroyables oû les deux sujets se superposent, le gros sujet de la première fugue, solennel, qui soutient le sujet plus delié de la seconde fugue, et puis à chaque fois que ça arrive, Scherchen joue vraiment ff, et vraiment très lent. Enfin, tout s'éteint de nouveau, c'est un peu le silence, et puis extrèmement lent, ça arrive la dernière fugue, elle est toute simple, très simple, en fait...











...c'est les lettres du nom B.A.C.H. qui font le dernier sujet. La lenteur de Scherchen est incroyable. Plusieurs fois on entend B.A.C.H., une voix après l'autre, avec une incroyable lenteur, et un mélange de vents et de cordes. Et puis ça continue un peu comme ça, et puis finalement la musique prend un tout petit peu de vitesse et d'ampleur, et un peu plus fort, et puis à ce moment là on sent qu'on se dirige vers quelque chose de grand, et, introduit par le deuxième sujet, on arrive à la récapitulation, la superposition des trois sujets...











...d'abord le sujet deux, toujours aux cordes, puis très fort le sujet un aux cuivres, faisant une assise très forte, et enfin couronnant tout B.A.C.H. au dessus de tout ça, l'ensemble...











...qui enfin aboutit de toute l'œuvre, mais alors que ce n'est même pas fini, les voix s'arrètent...











...et la ligne du deuxième sujet se trouve à continuer toute seule un tout petit peu, mais elle aussi s'arrète en plein vol, sans finir et...











...se dissout dans le néant, et puis c'est le silence. Je crois son fils, qui prenait la musique en dictée, a écrit quelque chose comme "en composant cette triple fugue dans laquelle les lettres B.A.C.H. sont utilisées comme sujet, le compositeur est mort." Et dire qu'il y a des cons qui finissent cette fugue! J'écoute ça encore. Je suis dans le silence après la fin. Je sens qu'il n'y a plus rien. Je prends un couteau de cuisine. J'essaie de me trancher les veines. J'ai une artère qui est une malformation, qui pousse au dessus du pouce. Je l'attaque au couteau de cuisine. Mais ça ne marche pas très bien. J'ai fait des traces de rouge mais il n'y a pas vraiment le sang que je croyais qui allait sortir. Et puis ça fait mal, et je commence à pleurer trop en pensant que je serais mort.



























(Second livre.)


Mesterfrühtz am Platz (juni august)
Mon Bon Monsieur Harry,

Mon oeuvre est un âbime vertigineux. Plus je m'y plonge, plus il s'agrandit. J'ai donc decider de.

Bien à vous,




(Quelques machins plus tard:)

Figurant (fredonne): Je suis un petit garçon; je suis mignon je suis con;
Rideau





Philippe Gluckman - La période alpestre

En Montagne

[Le texte qui suit est le seul survivant d'un recueil plus large de récits montagnards, constituant la période dite "alpestre" de notre auteur. De toute évidence, les expériences de montagne firent une impression indélébile sur le jeune Gluckman, qu'il devait porter sa vie entière, et dont on retrouvera les traces les plus nettes dans les fantaisies cyclistes de la maturité.
Il apparait que Gluckman aurait visé un effet similaire à celui produit par certaines œuvres d'Igor Stravinski, post-"
Sacre du Printemps", à savoir: où veut-il donc en venir? Le ton est-il sérieux, ironique, est-ce un hommage, un pastiche? Ces questions sans résolution laisseront le lecteur intrigué plus encore que les audaces les plus flamboyantes, ne sachant comment appréhender le texte, ressentant sans doute une frustration amère.
Si la caricature est donc ici moins bruyante que dans le livre précédent, qu'on ne s'y trompe pas: La maladresse affirmée des répétitions et clichés, l'approximation du travail de documentation, les douces incohérences du récit, sont autant de jalons impitoyables vers l'
"échec de la fiction", qui prendra sa forme irrémédiable dans les volumes suivants.]



En Montagne
Fantaisie Romantique Alpestre en Douze Parties Distinctes
par
Philippe Gluckman, sous le pseudonyme de Roger Favre ou Thévenet.

(1ère partie)

(Pendant la lecture entière de ce texte, on entendra discrètement le son des cloches.)

Chapitre I

L'auto Jeep de Régis Fabre stoppa net devant le bureau des guides. Régis en sortit de ce pas démesurément lent des montagnards, coupa soigneusement le contact, monta posément les marches du perron et entra un peu plus tard au bureau, l'air faussement jovial. C'était là une maison traditionelle batie en pierres de Lauze si plaisamment typiques du folklore local. Régis était bourru, et son frère Daniel, grand et élancé, l'y avait apparement précédé. Il était assis et se balançait nonchalament sur une chaise de bois, le dos atteignant une courbure peu réaliste. Il discutait lassement avec des clients potentiels qui imprudents n'avaient jamais mis pied en montagne mais se vantaient d'être cyclistes.
Au moment même où Régis entra, Daniel l'interpella avec cette vivacité étonnante pour un homme de son âge, mais qui ne saurait surprendre dans ces régions où l'air est raréfié.
"Oh, Régis! Tu emmenerais ces gens à la Levanna Occidentale?" Il avait un épais accent savoyard que nul ne parvenait à comprendre.
-Oui, dites oui, Monsieur Régis!" renchérirent simultanément les trois novices, tapis timidement dans un coin de pièce tant cette atmosphère bourrue des rudes gens de la montagne leur paraissait neuve et terrifiante.
"Bon. Admettons que je sois d'accord, reprit Régis qui ne parlait que peu, mais pas pour Samedi. Mercredi, j'emmène un couple de Parisiens à l'Albaron, Mardi deux célibataires au Charbonnel, et Samedi les Anglais de la Meije. Disons donc Vendredi. Vendredi, à la première heure environ."
L'affaire fut ainsi conclue dans une explosion de joie. Daniel inscrivit à la hâte les noms des trois clients sur un papier rose à lignes, puis le froissa machinalement. Le guide avait un sens approximatif des affaires.
La scène à laquelle nous venons d'assister se passait il y a fort longtemps à Bonneval-sur-Arc, petit hameau de Savoie de cent-cinquante âmes environ, niché au fond de la vallée de la Maurienne. Situé à 1800 mètres d'altitude environ, ce pittoresque village est l'une des portes naturelles du Parc National de la Vanoise et de l'alpinisme dans ces régions abondament boisées. On y rencontre des chamois.
Daniel et Régis Anselmet, que nous avons vu abondamment à la scène précédente, sont deux frères, et les deux seuls guides à Bonneval, qui en comptait pourtant jadis près de cent-cinquante environ. Ils organisent volontiers des courses de haute-montagne collectives, privées ou semi-privées. Certaines sont faciles, d'autres moins faciles, et quelques rares courses fort difficiles sont même réservées à l'élite. La Levanna Occidentale, comptant sans aucun doute parmi les plus faciles, avait pris la réputation, au moment où débute notre histoire, de passage obligé auprès des novices soucieux de s'initier à la haute altitude.

Chapitre II

Le Mercredi soir, par un temps hélas rendu pluvieux par le climat défavorable, Régis, de cette foulée longue, lente, régulière et rude dont s'affublent les vétérans alpestres et chevronnés, montait au refuge du Carro, pour effectuer le lendemain l'ascension de la Levanna Occidentale avec ses nouveaux clients. Il était exténué ce jour-là, étant parti le jour même pour une longue course avec des clients insuffisament expérimentés, qu'il fallait trop souvent retenir à bout de corde ou carrément héler à la force des bras. Après un bonne heure de marche environ, suant abondamment sous son épais tricot de laine rouge malgré le temps froid, humide et couvert, il arriva vers cinq heures environ au refuge, sous un soleil radieux.
"Tes clients t'attendent, Régis!, héla jovialement le gardien, dont l'épais accent savoyard se comprenait à peine. Voilà près de trois quarts-d'heure qu'ils sont là et n'ont pas même desserré la bouche. Et rien consommé de surcroit!" Le gardien, avare peut-être, avait toutefois un redoutable sens des affaires.
"D'accord! répondit Régis du même ton enjoué malgré la fatigue. "Apporte-moi une bière. C'est que, vois-tu, j'ai soif."
Régis promena sa démarche lourde et pesante dans la salle de réfectoire, où régnait une puissante odeur de chloroforme. Il chaussa ces chaussons en plastique si caractéristiques du charme pittoresque des refuges alpestres et isolés. Autour d'un violent feu de bois séchaient chaussures, chaussettes et piolets. Sans se faire prier, Régis fit connaissance de ses clients. Il se perdit en mondanités que son accent rendaient difficiles à suivre, et s'excusa de l'atmosphère rustique et humide du lieu, mais c'était là précisément ce que cherchaient les touristes. On parla voyages, un sujet apparemment cher à nos amis, qui relatèrent face à un auditoire captivé leurs experiences dans le Haut-Atlas Marocain, un périple mémorable dont ils avaient rapporté quelques cent-cinquante photos couleur environ, dont ils projetèrent les meilleurs moments. Régis lui, bourru, n'avait jamais poussé plus loin que Chambéry, où on disait qu'il avait eu une affaire de cœur. Les clients furent alors frappés par l'étrangeté de son visage. Son menton se détachait exagérément du reste du visage, se terminant par une fossette trop marquée, qui donnait à sa physionomie une teinte rendue plus disgrâcieuse encore par la lueur vacillante du feu. Ce fut là bien sûr la fin de l'entretien. On s'y habitua toutefois, et bientôt ce ne fut plus qu'un mauvais souvenir, la fète reprit son train.

Chapitre III

La soupe ne fut servie que bien plus tard, comme le veut la tradition, dans cette ambiance châleureuse si particulière aux refuges et si chère aux alpinistes qui jamais n'ont su la recréer dans la vallée. On échangeait des récits d'exploits édulcorés de mille et un détails, d'autres le Génépy aidant riaient de bon cœur aux plaisanteries les plus courtes, d'autres encore se tenaient enlacés malgré leurs piolets, pris de cette douce ivresse que seul peut provoquer le crépuscule en haute altitude. Régis enfin discutait calmement de la course du lendemain avec ses aimables clients, détaillant les ultimes préparatifs, gloussant avec délicatesse aux quelques drôleries autrement souvent écartées de l'atmosphère solennelle des hautes cimes. Daniel, l'autre guide, frère de Régis, était là également, soigneusement dissimulé dans la foule. Lui aussi devait tenter la Levanna le lendemain mais avec d'autres clients, et il avait été convenu que Régis partirait le premier. Il régnait là une gentille atmosphère bon-enfant qui seule peut se trouver dans cette société de montagnards, et que ne venait troubler que le vent soufflant en rafales sporadiques et glacées par la fenètre grande ouverte. Après avoir tant mangé, bien bu, bien ri, la conversation se fit enfin plus rare. Les alpinistes partaient un à un trouver leurs lits, de ce pas lents des montagnards, en vue de la journée du lendemain qui s'annonçait à la fois difficile et pleine de promesse.
Dès neuf heures et demie il ne resta plus que Régis et Daniel dans la salle à peine eclairée par le feu mourant. Tous étaient au lit, mais aucun ne trouvait le sommeil, exception faite des deux guides qui dormaient déjà à poings fermés, allongés sur le dos, le visage tranquille et confiant, comme deux grands enfants. Pour les autres, le lendemain s'annonçait à la fois si excitant et terrible que pas un ne trouva d'abord ce sommeil pourtant âprement désiré.

Chapitre IV

Le lendemain, le coq n'avait pas encore chanté que, vers trois heures du matin, Régis éveilla ses clients qui venaient pourtant enfin de s'assoupir. Un déjeuner abondant et grave les attendait dans la salle principale, qui offrait un aspect bien différent de la veille: Il régnait là une certaine austérité, dans laquelle se lisait l'angoisse de la journée à venir. On mangea dans un silence recueilli, en scrutant l'obscurité à travers les vitres embuées. La radio apportait des nouvelles confuses de la vallée mais on aurait préféré ne pas savoir. Les gestes étaient lourds, précis, comme le seraient tout à l'heure chaque pas dans la neige glacée.
Les clients de Régis étaient au nombre de quatre environ. Un homme d'une quarantaine d'années environ, chauve, s'était joint aux trois déja rencontrés au Bureau des Guides. Il parlait peu, ne semblait pas vouloir se lier d'amitié, ni même sacrifier aux plus simples exigences de la vie mondaine, sans pour autant paraître antipathique. On ne put rien savoir de lui, si ce n'est qu'il avait été médecin et heureux en mariage, et encore ces informations ne furent-elles révélées que dans la plus stricte confidence.
Puis on s'achemina péniblement vers le ratelier où, la veille, on avait soigneusement entreposé chaussures et chaussettes, les échangeant pour ces pittoresques chaussons de caoutchouc à semelle anti-dérapante si typiques des refuges alpins. Tout cela était gelé maintenant, les lourdes chaussures durcies par la fraîcheur nocturne, si bien qu'il fallut faire usage du piolet pour ramollir les chaussettes et y entrer le pied, gonflé de surcroit par une nuit de sommeil profond en altitude. Cette fois, plus un article de vêtement ne restait dans le sac-à-dos: Chacun s'emmitouflait de son mieux de toutes ses possessions, sentant par avance le froid mordant à l'extérieur, et qui par la fenètre ouverte s'engouffrait par bourrasques irrégulières jusqu'aux recoins de la barraque où il fallait balayer constamment.
Ils quittèrent donc la sécurité précaire du refuge peu avant le jour, à la lueur vacillante des lampes frontales. Les premiers pas furent pénibles: bien qu'essayant de suivre de leur mieux le guide à la trace, les novices trébuchaient fréquemment. La progression se faisait lentement sur une longue moraine, sous le double poids du pierrier et la tradition, aiguisée de cailloux ascerbes, qui allait mourir bien plus bas dans la vallée, se jetant dans la Maurienne, comme entraînée irrésistiblement vers l'Océan. Fort heureusement, ils quittèrent bientôt ces roches inhospitalières et trouvèrent des pentes plus douces que l'herbe n'avait pas encore entamées. Ici la neige était légèrement durcie par l'impitoyable gel nocturne, qui leur renvoyait doucement la faible clarté de la lune. Le bruit des chaussures et des piolets perçant la fine croûte glacée emprunta ce rythme régulier qui caractérise ces hautes contrées arides, que la pente croissante ne vint même pas altérer. Chacun était tendu, se concentrant sur les traces, sans oser regarder en arrière pour évaluer le chemin parcouru. Devant eux, terrible et magique, se dressant en silhouette avant même les premières clartés du ciel, la Levanna Occidentale, de ses 3591 mètres d'altitude, naine pourtant face au Mt Blanc plus fier encore mais aujourd'hui perdu dans la brume, paraissait surveiller leur approche.
Les cinq hommes atteignirent un vaste plateau rocheux, où ils se relâchèrent un instant. La marche d'approche les avait quelque peu réchauffés mais à l'arrêt le froid mordait tout de même. Régis engagea ses clients à manger et chacun fit de son mieux, en dépit d'une certaine nausée due à l'altitude. Le paysage se découvrait doucement, rendu confus par endroits par une discrète brume matinale. La pause fut brève. La marche reprit sur une pente neigeuse plus soutenue encore. Ils eurent tôt fait d'imiter à nouveau la lente cadence imposée par Régis, calant sur lui jusqu'à leur respiration. Tous avaient l'appréhension compréhensible du débutant, qui craint de regarder le vide et détourne vivement la tête dès qu'il serait en vue. Aussi fixaient-ils ardemment chaque pas, sans se lasser, laissant le rythme lancinant de la marche les envahir entiers. Heureusement le brouillard masquait la dénivellation jusqu'alors parcourue. Le souffle se faisait plus pesant, et bien que la lumière amenait maintenant une timide châleur, l'air brulait encore, à chaque inspiration. La montée se faisait en de larges zig-zags, comme le veut la tradition alpine. On attendait avec impatience croissante le prochain virage pour soulager la brûlure à la jambe avale.
À mi-pente, ils firent un second arrêt sur une minuscule vire rocheuse émergeant isolée de la vaste étendue blanche et discrètement ridée. Régis les força à manger de nouveau, puis patiemment leur fit chausser les crampons. La dernière phase de l'ascension était plus raide encore. Heureusement, encordés maintenant, ils purent s'initier à la marche en crampons, surnommés "crabes" par les gens de la montagne, ce qui ne fut pas sans mal. Évitant soigneusement de marcher sur la corde, les novices tâtèrent prudemment la neige, guidés par la patience infinie de Régis, qui visiblement n'en était pas à ses premiers débutants, et qui adoptait un ton de voix d'une douceur surprenante chez un homme de cette stature, comme si il s'était occupé de jeunes enfants.
Ils atteignirent enfin l'arète sommitale. Un vent terrible y soufflait, dispersant des paquets de neige en autant d'aiguilles brûlantes et acérées. Les nuages s'élançaient à l'assaut du ciel, comme projetés par dessus l'arète, courant le versant opposé de la Levanna, rendue plus terrible à cette altitude. La visibilité était nulle, ce qui du moins dérobait l'arète de son aspect vertigineux. Le froid devint plus rigoureux. L'altitude et la fatigue se firent enfin sentir, impitoyables. L'arète s'élevait en pente douce mais accidentée. La marche fut pénible sur ce relief inhospitalier. Le crampon venait parfois à buter sur un rocher dissimulé, cassant le rythme de la progression. Ils franchirent ainsi une série de monticules, croyant à chaque fois en la promesse déçue du sommet, les conditions ne permettant pas d'évaluer la longueur exacte de l'arète. Enfin, vers huit heures du matin environ, les six hommes atteignirent un dôme de neige sans prétention, coiffé d'une cage en fer - en fait une balise géodésique de l'armée suisse: Le sommet!
Ils furent d'abord trop fatigués pour célébrer dignement l'évènement. Il y avait pourtant lieu d'être fier. Sans parler de quelques menus incidents, l'ascension s'était déroulée sans anicroche. Le sommet était réduit et vertigineux, d'autant plus périlleux que les bourrasques de vent rendaient la station debout malaisée. Le ciel était clair, et l'on voyait jusqu'à la Suisse lointaine, où l'on croyait deviner de petits villages tranquilles, nichés dans leurs alcôves confortables et enneigées. Des blocs de granits noirâtres et sinistres plongeaient précipitamment vers le versant Italien, bientôt perdus de vue parmi les nuages abondants. Le guide s'installa sur l'une de ces roches, dodelinant nonchalamment les pieds d'un léger mouvement de balancier au dessus du vide. Les quatre novices se blottirent tous regroupés dans son dos, comme un passager aggriperait un motard, grelottant encore et saisis par la majesté du lieu. Le flot puissant et incessant des nuages donnait l'impression énivrante que la montagne se propulsait perpétuellement vers le bas.
Un oiseau léger et joyeux vint délicatement se poser sur le genou de Régis, qui en siffla une imitation si parfaite qu'on eût dit qu'il dialoguait avec l'animal. L'oiseau s'envola, alors qu'une autre cordée arrivait en chantant malgré le froid. C'était celle de Daniel.
Ce fut comme le signal du déjeuner. Tous passèrent à table avec un égal bonheur, oubliant un instant leur fatigue extrème et la peine qu'occasionne l'air raréfié de haute altitude. Les rations avaient été soigneusement mesurées, constituées essentiellement de fruits secs, et d'un mélange plutôt curieux fort en vogue chez les sherpas. Régis produisit lui-même une boite de Raviolis en sauce, une heureuse surprise qu'il fut pourtant seul à déguster. L'homme avait un appétit inépuisable, et mâchait de cette lenteur placide et bourrue qui marque les visages des guides. Le repas se déroula autrement sans incident, jusqu'à ce que Daniel créât l'évènement: Il avait dans sa gourde un mélange de thé et de vin dont il proposa une rasade à tous, mais qui fut unanimement refusé. Le vent soufflait tant qu'il n'était pas possible de verser le liquide, donc on but directement à la bouteille. Seul Régis ne s'étonna pas outre-mesure, tant il est vrai que les deux frères partageaient une intimité parfois acerbe depuis leur plus jeune âge. Ces pratiques étranges étaient alors courantes en Savoie, ainsi qu'on le verra plus loin.
De temps à autre, Régis jetait des regards furtifs vers le bas, enveloppé de brouillard, et pâlissait légèrement, malgré le vent. Il fit cette étrange grimace à plusieurs reprises au cours du repas, de plus en plus souvent, au point où sa personne entière ne fût plus qu'une suite ininterrompue de tressaillements semi-grotesques. Daniel prétendait ne rien remarquer de ce curieux manège, entretenant la conversation à grand peine, puisant dans son large répertoire de souvenirs de courses en haute-montagne, versant même par jeu une partie de sa précieuse gourde pour savoir si le contenu pourrait en toucher la paroi côté Autrichien. Il répéta l'expérience côté Français mais on se desintéressa de lui, alors que le vent éclaboussait le liquide sur ses knickers. On entendit au loin un grondement sourd d'avalanche qui, perçant le brouillard et porté sans doute par le vent, montait de la vallée invisible. Puis ce fut la sirène inattendue d'un camion, distante et confuse, et peut-être un cri d'enfant. Évariste-bas, Dieu du Vent des Montagnes, déposait là ses plus étranges trouvailles. Daniel s'était figé enfin, ne parlait plus, immobile, fixait intensément son frère Régis.
Ce dernier s'était dressé, lentement d'abord, puis debout, fléchi, le corps tendu comme entièrement porté à l'écoute. Subitement, comme répondant à quelque signal animal, avec une célérité surprenante chez un homme de sa robuste corpulence, il se libéra de ses crampons, se déchaussa, ôta sa veste, son piolet, la plia et la rangea dans son sac, trancha la corde d'un coup sec de son couteau Opinel, et en un éclair disparut en ramasse. (La ramasse est une technique de descente en vogue chez les montagnards, qui consiste à se laisser glisser sur la neige solidement campé sur les chaussures, en s'équilibrant du piolet comme d'une gaffe, imitant un skieur.) L'action était survenue si brève que Daniel n'avait guère eu que le temps de se précipiter pour l'apercevoir disparaître derrière un promontoire rocheux, avant d'être comme englouti par le brouillard. Daniel poussa un long soupir, son corps étrangement avachi exprimant tragiquement son dépit. Il songea un instant puis se recoucha, la neige étant si douce. Il fallait appeler Régis de toute la puissance de sa voix, mais se retenant tout juste:
"Si je hurle, je vais lui envoyer une avalanche sur la tête..."
Puis, plus haut, s'adressant aux clients:
"Ne vous inquiétez point... Cela arrive parfois... C'est dans sa nature d'agir ainsi, et, l'altitude aidant, le vent... Déjà petit, quand nous jouions aux alpages, plus tard même, une vieille histoire, il reviendra, après, aujourd'hui, ou sans doute de préférence dans la soirée, quand le vent sera tombé... Ne l'attendons pas ici, voulez-vous? D'ailleurs il n'a pas indiqué sûr s'il reviendrait. Il se peut qu'il descende maintenant dans la vallée. C'est une vieille histoire..."
Il se fit un silence marqué. Ce fut un moment rare de réflexion et d'examen pour ces hommes rudes et rompus à la tragédie. Daniel avait pour son jeune frère une affection démesurée, même si de nature particulière, et si on les sentait si profondément différents, il se gardait bien d'en trop montrer. Des souvenirs de leurs jeux innocents dans les alpages, leurs galipettes dans les fourrées ensoleillés, se pressèrent à son esprit. Il refoula aussitôt l'afflux torrentiel d'émotions, refusant de se gagner par la nostalgie d'un passé si longuement révolu. Après tout, n'avait-il pas suffisament payé? Il reprit calmement, et de nouveau c'était le guide, superbe et autoritaire, qui parlait:
"Il faut descendre. En partant maintenant nous serions vers une heure en bas environ. Il nous attendrons donc bien, à l'auberge des Mélèzes..."
Il les examina. Ils avaient tous froid maintenant, semblaient défaits, leur bonne volonté ne laissait toutefois aucun doute. Ça allait être plus dur que prévu. Avait-on déjà vu un guide avec deux cordées environ?
"Sans Régis, poursuivit-il sans révéler ses doutes, nous devrons former une cordée en octaèdre. Faites-moi confiance..."
Ils le regardaient encore incrédules.
"Vous avez appris le nœud de Bouline, n'est-ce-pas? Allons, tous, enlevons nos moufles!", et il montra résolument l'exemple.
Pendant que Daniel et ses clients amorçaient la longue périlleuse descente, laissant le sommet de la Levanna se perdre définitivement dans un brouillard épais et tourmenté, un être dont les yeux auraient pu percer le voile blanc aurait aperçu, bien en dessous, sous le flanc Suisse de la montagne, un corps perdu, divaguant apparement sans but.
(Le son de cloches, toujours distant, se fait plus insistant.)

(Fin de la première partie.)





En Montagne
Fantaisie Romantique Alpestre en Douze Parties Distinctes
par
Philippe Gluckman, sous le nom d'auteur de Roger Favre né Thévenet.

(2nde partie)

(Les cloches se sont tues, laissant place au drame.)

Chapitre I

Le lendemain matin de fort bonne heure, alors que le soleil effleurait à peine la vallée de ses premiers rayons, un des puissants propriétaires du village, Charles Blanc, se rendait d'un pas chaloupé et mesuré à l'épicerie Anselmet, située au beau milieu du village près de la pittoresque place de l'église, de cette allure lente si commune en ces régions, que forge l'habitude de la marche en haute altitude. Daniel l'avait entretenu la veille dès son retour de la Levanna Occidentale de la curieuse disparition de Régis, et bien que Charles se couchât ordinairement tôt et ne fût pas homme à soutenir Régis, sans doute pour d'anciennes questions d'argent ou d'héritage, il venait s'enquérir des nouvelles, si on n'avait rien appris pendant la nuit.
Daniel avait fort peu dormi, sa nuit hantée de nombreux rêves, où avaient resurgi nombre de ses obsessions enfantines (par exemple avec le nombre 23 environ), et s'agaça d'abord de l'interruption matinale. Puis reconnaissant l'aimable paysan, il lui offrit cordialement un reste de fondue. Charles, qui n'était pas homme à s'enflammer, se fit pourtant du souci pour Régis. La nuit, déjà glaciale au village, avait du paraître particulièrement rude en altitude. Daniel lui raconta en se douchant comment Régis était parti sans raison apparente, fuyant presque, du sommet de la Francezetti, dans des circonstances analogues douze ans plus tôt environ, par un jour de fort brouillard, aussitôt après avoir entendu le grondement terrible d'une avalanche. Il était revenu le soir même sans offrir d'explication. Les deux hommes, nus, se regardèrent longuement, perdus dans leurs pensées. Souvent le grondement des avalanches, ou même celui du tonnerre, avait rendu Régis méconnaissable: Il devenait animal, se figeant, le corps tendu jusqu'à la rupture, les oreilles dressées aux aguets, prèt à répondre à une force inconnue. Son visage ordinairement disgrâcieux revêtait alors une expression à la fois grotesque et puissante, admirable ou peut-être effrayante. Charles retournait ces évènements dans sa tête tout en frottant la peau de ses mollets, sans parvenir à bien comprendre. Peut-être Régis était-il appelé par Parma-haute, déesse des avalanches, dans l'étreinte mortelle de sa légendaire robe blanche. Cela s'était vu: Il se rappela d'Edgar, un jeune homme ploumide et mou qui, jadis, fiancé avec le vent, s'était jeté du haut de la Grand Casse, dans une ultime parade nuptiale. Charles rentra péniblement chez lui, d'un pas lourd, l'air égaré, passa au poulailler et se fit cuire des œufs à la coque.
Quelques mois plus tard, il se trouvait à Modane avec sa vieille Simca, dont c'était là un des plus longs voyages. Son but était d'affréter un hélicoptère pour effectuer une reconnaissance de la Levanna, car sa fortune, accumulée en fermage, le lui permettait. L'homme, malgré ses manières rustiques, était doté d'un prodigieux sens des affaires. Hélas, il y avait trop de vent ce jour-là pour que l'engin approchât suffisament la montagne. Hors de question dans ces conditions d'apercevoir un homme même en perdition, d'autant qu'un épais rideau de nuages se pressait contre les cimes. Fort heureusement, il put se faire rembourser une partie des frais de location, arguant avec conviction que l'appareil n'avait pas quitté le sol suffisament de temps, que l'expédition s'était soldée par un échec. Il ne goûtait de toutes façons pas ces machines volantes, les approchait avec une certaine superstition, et méprisait généralement ceux qui vivaient de l'aviation, qui à leur tour respectaient suffisament sa fortune reconnue pour tolérer ses humeurs.
Charles décida aussitôt de regagner Bonneval au plus vite, niché au fond de la vallée de l'Arve, et de partir à pied cette fois pour la Levanna, en empruntant le versant Italien, avec Daniel Anselmet. Tous deux, grâce à leur intelligence incomparable du terrain, seuls pouvaient réussir là où d'aucuns ne passeraient pas, et sauveraient Régis, s'il pouvait encore être sauvé. Daniel s'enthousiasma pour le projet. Il n'avait heureusement aucune course prévue pour le lendemain. Il accepta donc, et les deux hommes se mirent en route dès ce soir-là pour le col des Pariotes, de cette lente foulée si déterminée particulière aux montagnards.

Chapitre II

La température paraissait supportable bien que lourde. Charles qui à son habitude lisait parfaitement le ciel pressentait un orage prochain. Ce sinistre augure ne découragea pas les deux hommes. Le chemin était par endroit oblitéré par des éboulis récents, signe sinistre de drames imprévus, mais Charles et Daniel le connaissait trop bien pour pouvoir s'égarer. Ils se sentaient tous deux étonamment nerveux, pour des hommes de leur stature. Jamais ascension n'avait revétu aspect aussi tragique. La longue marche ne leur laissait que trop de temps pour retourner cent fois environ les évènements dans leurs esprits, et d'émettre cent hypothèses plausibles quant au destin de Régis, ou sur la cause drame. Se rendaient-ils donc là-haut à la recherche d'un cadavre gelé? Les mouches les assaillaient sans relâche, en bataillons serrés. De nombreux animaux s'égayaient sous leur pas lourd et lent, rendant parfois la progression malaisée. Le sol, saturé de boue, jonché d'herbes glissantes, semblaient se dérober sous les pesantes chaussures. Malgré leur incomparable expérience de la haute montagne, l'un en paysan l'autre en guide, Charles et Daniel n'avançaient que péniblement. L'Arc coulant impétueux à leurs pieds les assourdissait d'un grondement continu, que venait parfois interrompre quelque bloc de rochers qui venait s'interposer entre les marcheurs et le torrent, ou alors c'était le cri perçant de quelque choucas, cherchant une pitance trop rare, ou enfin les marmottes détalant sur les névés glissonant, dans une course folle vers la sécurité du terrier. De temps à autre, le cri aigu et bref d'une marmotte perçait l'atmosphère projetant instantanément des centaines de rongeurs environ dans une folle galopade vers la sécurité de leurs terriers invisibles, dévalant sur la neige.
L'essentiel de la marche se faisait sur la moraine accidentée d'un glacier situé en amont, sous le double poids du relief et la tradition, et dont on entendait parfois le fracas des séracs, s'abattant comme des tours surdimensionées. Parfois les deux hommes devaient traverser un névé accidentel, poste avancé de ces neiges éternelles qui les dominaient encore, au loin. Le col des Pariotes s'était rapproché. Il était presque Midi environ. Il paraissait peu raisonnable de vouloir atteindre le sommet de la Levanna le jour même, la neige trop molle et instable rendant l'entreprise périlleuse dans l'apres-midi. De plus, ainsi que Charles l'avait prédit, un orage s'annonçait, roulant par le Nord. Ils espéraient encore passer la nuit au refuge du Carro et remettre leur expédition au lendemain.
Les deux hommes attinrent le haut des Pariotes après une heure de marche environ. Ils traversèrent ensuite une vaste dépression tapissée de névés. Mais le ciel s'obscurcissait dangereusement, alourdissant l'atmosphère. Charles, se souvenant d'avoir entendu les abeilles annonciatrices de la foudre en cet endroit en de circonstances similaires, se fit plus urgent. Ils décidèrent donc de gagner directement le Carro, même s'ils en étaient encore éloignés ayant emprunté une voie d'accès à la Levanna qui évitait le refuge. Après le col, ils durent, en reprenant de l'altitude, contourner par le versant Suisse une montagne sans nom dont la masse imposante plongeait le plus beau de la vallée dans l'ombre. Malgré les nombreux chamois perchés sur les rochers environnants, signe qu'on pouvait passer là même si leurs rangs serrés rendaient le passage malaisé, le paysan et le guide se hâtèrent de leur mieux.
L'air se satura d'électricité. Un vent frais se leva, soufflant de violentes rafales, et soulevant des paquets de neige aigus et glacés. Les cimes s'enveloppèrent rapidement d'un épais manteau de nuages, des tornades de neige et de glace se soulevant ça et là, sporadiques et dansantes. Le vent prenait une vigueur accrue. En peu de temps, le blanc des névés se confondit avec le blanc du ciel. Charles et Daniel couraient maintenant, fuyant l'orage! Que n'avaient-ils écouté plus tôt l'instinct infaillible du paysan! Face à eux s'ouvrait un vaste cirque, à peu près visible encore malgré le blizzard. Tous deux le connaissaient parfaitement: Sur son versant Nord se nichait le refuge du Carro...
Les deux hommes ne se sentirent pas sauvés pour autant. Malgré leur expérience du terrain, trouver le refuge n'était pas une mince affaire. Le vent ne permettait pas une visibilité à plus d'un mètre environ. Tout était blanc.
Les visages congestionnés par d'incessantes bourrasques de neige, ils avançaient presqu'à l'aveuglette, tendrement enlacés. Daniel put sentir pour la premiere fois le corps rugueux du paysan, dont l'haleine exhalait un mélange d'Apremont et de Génépy là où leurs bouches se rejoignaient par mégarde. Ils parvinrent tout de même au centre du cirque et cherchèrent leur orientation, tant bien que mal. Malgré l'immense clameur du vent, ils percevaient à leur gauche, inaudible, la sourde rumeur du torrent étouffée sous les névés. Ce ne pouvait être que le torrent qui, coulant en bordure du refuge, court se jeter en aval dans les eaux tumultueuses de l'Arc et de là vers l'ocean. Se guidant ainsi à l'oreille, ils remontèrent le cours du torrent invisible, souterrain jusqu'à mi-pente, puis obliquèrent vers la droite et à tâtons cherchèrent le refuge. De nombreuses fois ils appelèrent, au plus fort de leurs voix; mais en vain: Leurs recherches restèrent longtemps infructueuses. Le froid devenait insupportable, la neige et la glace venaient s'infiltrer dans les moindres recoins de vêtement. Charles, bien que lisant le ciel comme un livre, n'avait pas deviné l'orage si rapide et si fort. On imaginait à travers le voile blanc la lueur des éclairs, le grondement presque continu du tonnerre se confondant avec celui de probables avalanches.
Les deux hommes ressentirent alors un bourdonnement. L'espace autour d'eux se prit d'une étrange accalmie. La neige scintillait soudain d'une lueur irréelle et fantasque. Une paix curieuse et fascinante règna, une profonde respiration dans la bourrasque.
"Les abeilles!" hurla Charles.
Les deux hommes coururent du reste de leurs forces, dévalèrent la pente en catastrophe. Il était temps: presqu'aussitôt la foudre pulvérisa l'endroit qu'ils venaient de quitter, et dans le même temps le tonnerre leur transperçait les tympans. Complètement abasourdis, les deux hommes, heureusement restés enlacés dans leur chute, se relevèrent péniblement. Daniel pour une fois avait omis le sac de couchage, si bien qu'un bivouac était hors de question. Il abandonna son piolet pour éviter que la foudre ne le trouve encore, mais il n'avait plus que quelques vêtements chauds de rechange. La situation semblait critique, même si les deux hommes n'en étaient certes pas a leur première alerte en montagne. Ils se composèrent et luttèrent encore contre les éléments déchaînés. Ils décidèrent de tenter de rejoindre le ruisseau pour reprendre leurs recherches avec plus de méthode. Ils tentèrent de retracer leurs pas, obliquant légèrement en biais vers l'amont, mais hélas leurs traces éphémères déjà étaient effacées. Daniel progressait devant, sa longue silhouette inclinée par le vent. Charles s'en tenait à ses traces, immédiatement derrière lui. Mais de leurs allées et venues il ne subsistait pas une empreinte, le vent ayant effacé toute trace de leur passage. Soudain, Daniel, qui pour mieux s'orienter s'était tourner vers l'aval, sentit sa chaussure encombrée de neige buter sur une masse compacte et sourde. Son regard se porta immédiatement vers le bas, accompagné d'un cri de joie: Il avait trouvé un caïrn, un de ces amas de pierres annonciateur du refuge, si typiques en Savoie. Alors, les deux hommes, réunissant leurs dernières forces, unirent leurs voix et appelèrent de leur mieux. La montagne renvoya à peine la réverbération affaiblie de leur cri, assourdie par la tempete, puis ce fut le silence, les éléments s'étant tus pour la seconde fois, inexplicablement. Seraient-ils entendus? Ne seraient-ils pas entièrement ensevelis de neige avant l'arrivée des secours?
Après une longue minute environ, ils crurent entendre claquer une porte, s'ouvrir une fenètre, cependant qu'une lumière fantasque et intermittente balayait le ciel enneigé en une danse endiablée. On s'était mis à leur recherche!
Ils appelèrent encore, et attendirent, immobiles, serrés l'un contre l'autre. Ils renouvelèrent l'appel, une quatrième fois puis une cinquième. Leur force les quittait. Il aurait été si tentant de s'allonger ensemble dans la neige. Ils crièrent encore, six, sept, huit fois environ. Enfin, ils virent comme une apparition une des serveuses du refuge (que l'on surnommait le cheval en raison de sa forme particulière de visage, qui se rencontre parfois dans ces vallées reculées), rendue méconnaissable par une grosse écharpe et un épais duvet, qui se dirigeait vers eux, une gourde chaude à la main...

Chapitre III

Alors que se déroulaient en altitude ces tragiques évenements, en bas, à Bonneval qui s'éveillait à peine, Juliette, l'épouse de Charles, s'était rendue d'un pas lent et pesant au restaurant la Pillenta, dont le propriétaire, un certain Dominique, avait offert ses services au couple paysan, téléphonant aux chasseurs alpins pour rapporter la disparition de Régis, ce à quoi les chasseurs avaient répondu qu'ils entameraient les recherches le soir-même, si on était toujours sans nouvelle d'ici-là, que d'ailleurs les effectifs leur manquaient pour ce genre d'opération, que peut-être il faudrait s'addresser au CAF, dont le bureau le plus proche était à Modane, et Juliette en honnète paysanne, un peu déçue sans doute, était revenue discuter avec Dominique dans la salle à manger du restaurant, d'ailleurs déserte à cette heure, et d'où l'on entendait le grondement constant de l'Arc qui coulait à flots bouillonants à quelques mètres en contrebas, poursuivant sa course folle vers l'océan.
Juliette s'était mariée très jeune à Charles, peut-être par arrangement, comme il était encore commun entre grandes familles de la vallée. Tout en cette femme commandait l'admiration des touristes: Son attachement à son mari, aux alpages... Le couple habitait de mémoire d'homme une de ces maisons typiques et pittoresques en pierres de Lauze, située en plein cœur du village. Charles et Juliette bénéficiaient d'amis fidèles dans la région, dont l'influence s'étendait jusqu'à Chambéry et au val d'Aoste, même si la féroce gouaille du paysan pouvait ne pas rencontrer partout l'unanimité. Ils aimaient à se retrouver entre hommes et chanter jusqu'à dix heures du soir environ, heure à laquelle il fallait rentrer pour la traie, à l'émerveillement candide des touristes. Le couple était également respecté pour sa connaissance sans égale de la nature montagnarde, ou encore pour sa réussite au sein de la haute-bourgeoisie Bonnivone. Charles, par une série d'opérations financières audacieuses, avait su s'assurer la propriété à lui seul de la quasi totatité des locations touristiques disponibles à Bonneval.
Dominique par contraste était mince, n'étant pas originaire de Bonneval, ni même de Savoie, et l'assimilation par les gens du village rencontrait encore quelque résistance. En dépit d'une constitution quelque peu chétive, il avait exercé de nombreux métiers - y compris dans le théâtre - dont certains comprenaient de hauts risques, et se plaisait à se raconter, parlant en particulier de son corps. Fréquemment il se laissait emporter avec les clients, et restait attablé trois ou quatre heures durant environ, expliquant le plus souvent en quoi ses différents emplois avaient affecté son physique et mental, jusqu'à ce qu'il envoyât tout ballader pour s'installer en montagne, où il se sentait enfin vivre. Ce restaurant perdu en Maurienne représentait certes pour lui une vie rangée, mais jamais il ne s'était sentit aussi bien dans son corps qu'à proximité des cimes les plus hautes, ainsi qu'il se plaisait à le répéter aux inconnus qui fréquentaient son établissement. Si d'aventure on lui demandait pourquoi il n'avait pas établi plutôt son commerce à Chamonix où les touristes sont plus nombreux, ils répondaient dédaigneusement que là-bas fréquentaient les snobs, une opinion que partageraient certes les deux guides du petit village. Seul étranger au village, il avait subi depuis son arrivée nombreuses vexations. On avait même incendié sa voiture et sa femme, blessée un soir en montagne, n'avait pu se faire ouvrir la porte du pharmacien. Il gardait néanmoins une immense aptitude au travail, résidait en cuisine comme en sacerdoce, se démenant comme un beau diable pour ses clients, pour la vitalité de son commerce, pour la promotion du tourisme dans la région, et plus généralement pour la place de la Savoie dans le monde, au point que l'on en vint à craindre pour sa santé. L'homme avait bien perdu dix kilos environ depuis son arrivée dans la vallée, mais ne semblait pas le regretter, tant une certaine clientèle lui restait finalement fidèle, même si certains devaient supporter des heures durant ses interminables complaintes. Le tourisme, l'apport constant mais saisonnier d'éléments incontrolés étrangers au village, le faisaient vivre. Auprès d'eux seulement pouvait-il réellement s'épancher, exprimer la difficulté de vivre au sein d'une communauté ancestrale et sous bien des aspects repliée sur elle-même. Son intérèt ne résidait pas tant en l'argent, car son restaurant en perdait volontiers, mais plutôt dans le caractère inconsciemment éthnographique de son expérience, et le besoin intense de se voir confronter au dépaysement du monde paysan. En fait, Dominique, tout en observant minutieusement autour de lui, s'observait avant tout lui-même, et documentait ses propres réactions en ce milieu. Après avoir assumé quantité de personnages au contact de métiers et environnements variés, il contemplait fasciné ce nouveau lui-même qui évoluait maintenant dans ce recoin presque secret des Alpes. Les touristes qui quotidiennement écoutaient ses interminables confessions n'en percevaient d'ordinaire pas toute la profondeur, à moins qu'il ne leur expliquât lui-même dans le détail dans un moment de rare lucidité. Il recevait souvent dans son bureau où un miroir lui permettait de se contempler, une image qu'il vérifiait à tout instant, laissant son regard diverger de son interlocuteur. Tout de même, l'intérèt désordonné et désinteressé qu'il prenait pour ses clients le rendait d'abord sympathique aux touristes, particulièrement ceux qui ne s'habituaient pas aux manières rustiques du village, même si certains avaient tôt fait de fuir la Pillenta et les barvardages interminables de son patron, pour trouver refuge dans la simplicité des alpages. Parce que étranger aux anciennes querelles familiales, la présence bienveillante et neutre de Domnique se trouvait parfois recherchée par certains paysans en quête d'une oreille apparement attentive et peu encombrante. Son statut dans le village changea du même coup. La Pillenta fidélisait au bout du compte une clientèle qui amenait de l'argent. On osa enfin visiter l'établissement au grand jour. On n'incendia plus sa voiture, on cessa de brimer sa compagne. On disait même que Charles lui-même l'aurait pris en amitié, s'il en avait été capable, et la caution tacite du puissant propriétaire suffit à le rendre soudainement aimable à tous. Dominique devint un personnage au sein de la petite communauté.
"Ces gendarmes disent maintenant qu'ils ne se déplaceront que si on est toujours sans nouvelles à la tombée de la nuit, dit Juliette en sortant bruyamment des toilettes. Après cinq ans dans la vallée environ, Dominique peinait encore à comprendre son accent.
- Ah! répondit Dominique, qui s'apprètait à nettoyer les chambres à l'étage, avant l'arrivée des secours. J'espère que Charles et Daniel l'auront trouvé d'ici-là."
Juliette le suivit docilement au dehors.
"Ils ne le trouveront pas aujourd'hui, tu peux me croire pour sûr, répondit-elle soucieuse. Il est tard dans la matinée, la neige est déjà trop molle et instable, même pour des gens de leur expérience, pour qu'ils osent s'aventurer sur le versant Autrichien. (Elle montrait le ciel d'un doigt autoritaire, plissant les yeux comme l'aurait fait son mari.) Je ne serais point surprise si un orage éclatait avant la fin de l'après-midi."
Le ciel en effet s'était plombé de lourds nuages, noirs et presque ovales, d'où s'échappaient régulièrement des éclairs, généralement précurseurs en Savoie de mauvais temps. Dominique, novice encore, leva le nez d'un air dubitatif. Il écouta attentivement les explications de Juliette, et en dépit du fort accent Savoyard, se mit a sangloter comme un enfant, à la pensée de ses deux plus précieux amis perdus en altitude sous un climat si menaçant. Mais Juliette n'avait plus cœur à le consoler. Elle lui tendit une serviette de la table que la serveuse venait de dresser. Il se mit à pleurer de plus belle, touché par la simplicité naïve du geste de la jeune femme, et bientôt ne se maîtrisa plus. Il aurait cherché refuge en l'épaule de la paysanne si elle ne s'était dérobée à temps. Tout Dominique etait là, naïf et sublime à la fois. Juliette atteint le bar, proposa une liqueur de Génépy à son ami.
"Jamais le matin", eut-il la force de refuser, se recomposant.
Il était à peu près sept heures environ; au même moment, Charles et Daniel abordaient la moraine qui les conduirait au col des Pariotes.
Juliette vida son cocktail d'un trait. Elle reprit sa position à droite de la grande fenètre, qui ouvrait sur les cimes un panorama spectaculaire, campée sur ses lourdes jambes paysannes, fixa obstinément son regard sur les sommets et le ciel, comme regardant au travers d'une lunette, cherchant à percer le mystère. En raison de l'humidité de l'atmosphère, les montagnes paraissaient anormalement proches. Résigné, Dominique avait repris son service, ne pouvant toutefois étouffer de douloureux soupirs, qui certainement n'auraient pas été compris des paysans, chez qui on n'étalait pas à ce point les sentiments.
La conversation dura ainsi plus d'une heure. Mais Juliette ne pouvait détacher les yeux du ciel. Celui-ci s'était encore fortement obscurcit, et vers la gauche, à l'Ouest, justement du côté de la Levanna, on devinait les signes avant-coureurs d'une véritable tempète.
"J'ai bien peur que le temps ne se gâte, dit-elle à Dominique. J'espère qu'ils sont déjà au Carro, ces nuages ne me disent rien qui vaille."
Nous savons dans quelles circonstances tragiques les deux hommes l'avaient finalement atteint, mais Juliette, ne le sachant évidemment pas, commençait à se faire un sang d'encre.
"Dans une dizaine de minutes environ, il va neiger là-haut, poursuivit-elle, jouant de son expérience supérieure de la montagne. Pour l'instant, il doit y avoir un vent terrible..."
Dominique buvait, béat. Il avait appris à ne pas douter la parole de ces femmes paysannes et austères, dont l'instinct des alpages ne faisait jamais défaut. Les larmes avaient cessé sur son visage. Il se tenait prostré, parfois traversé de discrètes convulsions nerveuses, qui pouvaient agiter son corps comme un pantin désarticulé. Les muscles de son visage ne lui obéissaient d'ailleurs plus tout à fait. Sa bouche se prenait de tremblements frénétiques. Le pauvre diable n'avait pourtant peu idée de la puissance des tempètes en altitude...

Chapitre IV

Au refuge du Carro, on avait posé Daniel et Charles, Charles et Daniel devant un poste de télévision, et n'aurait pu les en déloger. La propre belle-sœur, belle-sœur propre du refuge leur avait mitonné une soupe imbuvable mais chaude, pendant que les hommes vaillants s'étaient spontanément rassemblés en demi-cercle environ pour écouter le récit fascinant de leurs exploits. Nos deux amis détaillèrent donc la vilaine tempête, cette chienne de tempête, et furent écoutés avec un intérèt mal feint par une audience captive. Puis ce fut l'heure du journal télévisé, qui apporta enfin son lot quotidien de souci de la vallée. Une fois passablement réchauffés, les trois hommes avaient exposé au gardien toute l'horreur de leur situation. Tous ignoraient ici que Régis avait disparu, du moins en apparence. La nouvelle fit l'effet d'une bombe dans les cœurs généreux des braves montagnards. Pressé de mille questions environ, Daniel raconta l'affaire dans ses moindres détails, et plusieurs fois, omettant toutefois la fuite de Régis par le versant Suisse de la Levanna. Là-dessus s'engagea un débat échaudé, où l'on vit verser d'abondantes et nobles larmes.
Dehors, le vent avait quelque peu faibli, enfin. Comme l'avait prédit Juliette beaucoup plus bas, il se mettait à neiger. Du coup la température se radoucissait, par un de ces phénomènes paradoxaux de la haute altitude.
Daniel, Charles, l'assistance, voyaient leur inquiétude croître. Si la neige recouvrait le corps de Régis il serait à peu près introuvable, à moins d'utiliser les chiens. Ils se mirent à réciter de vieilles fables traditionelles des divinités alpines, espérant ainsi dissiper leur angoisse, et, le Génépy aidant, furent tôt endormis.
Vers quatre heures du matin environ, on cessa finalement de chanter, car le ciel semblait s'éclaircir au dehors. Daniel, Charles et les autres hommes revêtirent rapidement leurs vètements chauds et sortirent prudemment en file indienne. La neige avait pratiquement cessé mais le ciel pesait encore, lourd et gris. Le brouillard dévoilait une partie du paysage, seules les plus hautes cimes disparaissant encore dans un dense amas cotonneux.
Les dix-huit hommes environ ne firent qu'un tour rapide sans souffler mot. La neige gelée crissait sous leurs pas. Il auraient eu envie d'entamer les recherches immédiatement, mais c'eût été par trop imprudent, la nuit pouvant tomber brusquement d'un instant à l'autre, comme seul se produit en montagne.
Ils rentrèrent au refuge et se dévètirent, la mort dans l'âme.
Vers quatre heures trente du soir environ, le ciel s'obscurcit à nouveau et le vent se renforça. Mais à cinq heures moins le quart environ, le temps se dégagea enfin pour de bon, les derniers nuages de la vilaine tempète balayés derrière les hautes cimes, fuyant vers l'Italie. Hélas, malgré le soleil resplendissant, c'était bien trop tard pour partir à la recherche de Régis.
La fin de matinée se déroula triste et morose. Les hommes jouèrent aux cartes, Charles et Daniel y perdirent de l'argent.
Vers six heures environ, alors que la nuit tombait, on vit apparaitre, à la stupeur générale, une équipe de secours, composée de quatre gendarmes et trois Anglais environ. C'étaient enfin les renforts appelés par Juliette.

Chapitre V

Racontons en quelques mots les évènements survenus dans la vallée. Juliette, ayant enfin réussi à quitter Dominique, s'était rendue à l'église où elle avait pu raconter au village entier la tragédie qui se déroulait plus haut, et bien que ceux-ci en fussent déjà informés, ils l'avaient écoutée avec un intérèt mal feint, peut-être avec cette excitation mal intentionnée que l'on peut avoir pour le drame dans ces régions. Le village se nourrissait avant tout de montagne plus encore que d'agriculture, et les tragédies des hautes cimes venaient fort à propos secouer la torpeur des villageois, émoustiller le touriste. Enfin, vers huit heures du matin environ, l'affolement gagna l'ensemble de la population comme un feu de paille. Juliette avait préféré alerter la gendarmerie. Elle leur expliqua comment son mari s'était rendu lui-même en haute-montagne, accompagnant le dernier des guides du village, alors que la tempête menaçait, menaçante. Les services de gendarmerie, visiblement mal dimensionnés pour ce genre de tragédie, détachèrent rapidement une escouade qui atteignit Bonneval dans l'après-midi à cheval, après cette marche harassante à travers la vallée de l'Arve qui éprouve chevaux comme bêtes. La vue de l'uniforme apporta heureusement réconfort à la population, du moins pour un temps, où l'on se salua formellement. Après deux heures et demie environ de négociations avec les éleveurs de la région, les gendarmes se mirent en marche, arpentant les sentiers rugueux des pré-alpes qui bordent Bonneval, en direction du Carro, invisible encore dans les nuages.
À peine avaient-ils mis pied dans la grande salle du refuge qu'ils furent mis au courant de la disparition de Régis. Ils enregistrèrent soigneusement les dépositions.
Puis la soirée se déroula dans l'atmosphère bon-enfant des véillées en refuge, si chère aux alpinistes, qui n'ont jamais put tout à fait les reproduire dans la vallée. Les quatre gendarmes environ, Daniel et Charles partagèrent leur grande expérience de la montagne, rivalisant d'anecdotes captivantes. On alla se coucher ayant passé une de ces soirées mémorables.
Les hommes s'endormirent aussitôt, serrés contre le froid.

Chapitre VI

La neige scintillait à la lueur blafarde du clair de lune. De rares oiseaux nocturnes tournoyaient inlassablement, poussant leurs cris maladroits et effrayants. La masse sombre des rochers se confondait avec le ciel. Seul le refuge du Carro, perdu au fin fond d'un de ces gigantesques cirques glaciaires, projetait une lueur timide dans l'immensité déserte de glace et de rochers.
Charles, Daniel et l'équipe de secours étaient prèts déjà à partir. Ils firent de longs adieux à leurs amis du refuge, leur donnant cette accolade bourrue et fraternelle commune en montagne. Il était quatre heures du matin environ.
Les six hommes sortirent environ. Ils s'engagérent sur le champs désolé et chaotique de l'immense moraine, à la lueur vacillante de la lampe frontale. La progression se faisait lentement, sous le double poids de la fatigue et de la tradition, sur une longue moraine, aiguisée de cailloux ascerbes, qui allait mourir bien plus bas dans la vallée, se jetant dans la Maurienne, comme attirée irrésistiblement par l'Océan. Fort heureusement, ils quittèrent bientôt ces roches inhospitalières et trouvèrent des pentes plus douces que l'herbe n'avait pas encore entamées. Ici, la neige, légèrement durcie par l'impitoyable gel nocturne, leur renvoyait doucement la faible clarté de la lune. Le bruit des chaussures et des piolets perçant la fine croûte glacée emprunta ce rythme régulier qui caractérise ces hautes contrées arides, que la pente croissante ne vint toutefois pas altérer.
Il ne faisait pas si froid. Au bout d'une demie-heure environ de marche à peine, on devina timides les premiers signes de lueur du jour.

(Fin de la seconde partie.)





En Montagne
Fantaisie Chromatique Alpestre en Douze Parties Distinctes
par
Philippe Gluckman, sous le nom d'emprunt de Roger Favre né Thévenet.

(3ème partie)
"Les Voix du Silence"

Chapitre I

"Je me demande s'il ne vaudrait pas mieux d'abord se rendre directement au sommet de la Levanna, plutôt que de nous engager sur le flanc Suisse. Du sommet, nous trouverions peut-être encore quelque trace de piolet... D'ailleurs, ce pourrait même être plus court au bout du compte," dit Daniel troublant brutalement le silence au point où la marche en fut interrompue.
"Après une telle tempête? rétorqua Charles abruptement, d'une voix rendue floue par son épais accent, faisant habilement sursauter le guide en retour.
Le silence s'installa de nouveau. La progression put reprendre, mais le cœur n'y était plus tout à fait. Les six hommes marchaient lentement, régulièrement, dans la gelée du matin, de ce pas si particulier aux montagnards de la région de l'Arc. Mais alors que le jour avançait, la fine croûte de glace fondait, faisant place à une neige épaisse et molle qui bottait aux crampons, rendant chaque pas encombré, et dans laquelle les plus lourds s'enfonçaient volontiers. On chanta dans le patois local, pour se donner du cœur.
Depuis leur départ du refuge la nuit précédente, ils n'avaient pas prononcé un mot. Seul Daniel s'addressait parfois lui-même, comme parlant à son frère disparu, dont quelques bribes échappaient à haute voix, troublant étrangement l'énigmatique silence. Il était neuf heures du matin environ.
Daniel reprit apres mûre réflexion, articulant de son mieux malgré le froid qui encombrait le language:
"Oui, mais nous pourrions ainsi retracer la chute de Régis depuis le sommet. Je me souviens exactement l'endroit d'où il est parti."
- Ça change tout!
- En effet.
- Allons-y donc!
- D'accord."
Ce fut là bien sûr la fin de l'entretien.
C'est ce qu'ils firent, à l'unanimité. Leur enthousiasme gamin était comment dire. Ils durent un temps rebrousser chemin, car ils s'étaient déjà engagés à l'Est pour contourner la Levanna Occidentale par son flanc Ouest. Heureusement, à cet endroit, le terrain était comme aplati. Ils marchaient donc rapidement, sans fatigue apparente. Ils abordèrent ainsi en peu de temps le flanc gauche de la Levanna, attaquèrent la pente sans faiblir. Au lieu de monter en lacets comme de coutume, pour gagner du temps, les six hommes prirent la paroi de face, une performance impensable pour tout autre que ces robustes constitutions Savoyardes. Daniel faisait bravement la trace, infatiguable malgre l'heure tardive, puis venait Charles, vissé encore dans ces pas, les quatre gendarmes environ, et enfin deux Anglais qui s'étaient branchés là comme par hasard. On n'avait même pas pris l'élémentaire précaution de s'encorder, moins encore que de chausser les crampons. Daniel se servait du plat de son piolet en appui, comme il est coutume en Oisans, tous les deux pas, avec une régularité de mécanique parfaitement huilée. De la semelle Vibram de ses chaussures il creusait des marches grossières, suffisantes pour permettre le passage de ses compagnons de cordée. Il avait revètu l'épais pull rouge traditionel des guides, sur lequel rayonnait son fier insigne de guide de haute-montagne. Ce titre représentait véritablement sa vie, plus qu'une aspiration, une manière d'être, une esthétique de vie, une religion, un calme imparable face à l'adversité, qui ne se rencontre par ailleurs que parmi les cyclistes chevronés, une humilité révérencieuse face à la splendeur capricieuse de la montagne. Lui et son frère avaient peiné laborieusement pour obtenir le précieux insigne, se soumettant inlassablement aux rigueurs impitoyables de l'entrainement qui barre accès à la noble profession. Les deux frères avaient eu évidemment un don pour la montagne, ils l'avaient toujours connue, lui appartenaient. Ils brulèrent les étapes, et auraient même pu prétendre à la prestigieuse Compagnie de Guides de Chamonix si le mal du pays ne les avait pas rappelés impérieusement à leurs alpages de la vallée de l'Arc.
Par dessus son pull, Daniel portait un anorak de duvet bleu qu'il tenait entrouvert, qui l'avait accompagné dans nombre de ses périples en haute montagne. Ses Knickers en drap de Sée, partie si typique de la panoplie du montagnard, sculptaient adroitement ses longues jambes effilées, laissant tout juste un étroit espace ouvert sur la chair musclée de ses mollets, roussie par le soleil. Charles lui, ne portait avec lui qu'une large perche de bois terminée d'une pointe métallique, dont il était constamment flanqué, parfois même en société. Cette canne si particulière mais assez commune en Oisans lui servait de balancier sur les chemins des alpages, il la balançait de droite et de gauche, en appui, à la manière d'un gondolier, et parfois l'utilisait pour tuer les vipères qui selon lui nuisaient au betail (Charles aimaient tous les animaux sauf ceux-là). Lorsqu'il parvenait à en planter solidement la pointe, il pouvait y arrimer une corde, obtenant ainsi une traction satisfaisante, qui l'avait sorti de maintes situations délicates. En haute montagne, elle lui servait de piolet, particulièrement bien adaptée à la ramasse. Il était vétu d'un pull bleu marine sans âge et d'un épais pantalon marron de velours cotelé.
Les gendarmes eux avaient chacun un minuscule piolet, plus approprié pour l'escalade de glace, inutile sur ce type de terrain, et qu'ils gardaient attachés au poignet par une fine chaîne de crainte qu'ils ne leur échappent. Ils étaient tous quatre en uniforme traditionel: Knickers noirs, chaussettes rouges, pulls et anoraks bleus, et bérets, flanqués de la prestigieuse médaille des Chasseurs Alpins.

Chapitre II

Le soleil pointait à peine alors que les six hommes environ atteignaient le quart de la grande pente. Ils ne voyaient pourtant pas autour d'eux la splendeur austère du paysage par ce temps miraculeusement dégagé.
Le marche n'était pas si pénible. La température s'élevait au soleil rayonnant, et les hommes se seraient volontiers plaints de la chaleur malgré l'altitude. La neige leur renvoyait un scintillement insistant, qui, sans leur lunettes de glacier, les aurait vite aveuglés. Après deux longues heures encore environ, ils atteignirent l'arète sommitale, observèrent une brève pause, et furent au sommet en une demie-heure environ. Ils se reposèrent et mangèrent copieusement, ressentant l'urgence de refaire leur force. Là enfin, ils contemplèrent le panorama des hautes cimes, majestueusement étalé autour d'eux, émouvant même pour ces hommes côtoyant quotidiennement la splendeur alpestre. Même Daniel et Charles n'avaient vu la Levanna par temps aussi clair. Ils en oublièrent leurs soucis, posèrent et prirent quelques photos, chantèrent encore, des chansons montagnardes, gaillardes. Enfin Daniel s'aventura prudemment au bord du précipice qui plongeait vertigineux vers l'Autriche, s'assurant soigneusement de son piolet et deux cordes passées autour du genou robuste de Charles, tant la neige était molle et traîtresse. Après une observation détaillée, il revint vers ses compagnons, et comme retrouvant enfin la mémoire:
"Je me souviens: Là..." s'écria-t-il en pointant du doigt un rocher noirâtre et de forme trapue, qui semblait garder la pente.
Il entraîna vigoureusement ses compagnons vers le bord et cria:
"Régis a disparu derrière ce rocher là, j'en suis certain!"
Charles proposa:
"On pourrait y aller doucement. Avec deux paires de crampons, ça devrait pouvoir passer."
Son expérience paysanne portait suffisament d'autorité. On mit aussitôt le plan à exécution, en prenant cette fois la précaution élémentaire de s'encorder. La neige, devenue instable à cette heure tardive, pouvait piéger les alpinistes les plus chevronnés. La pente était abrupte, et sous la mince couche de neige le pied heurtait souvent des rochers inattendus, ou pire encore des plaques de verglas. Ainsi donc les hommes progressaient avec une lenteur démesurée, trébuchant et glissant parfois. Heureusement, chacun évoluait avec toute l'assurance de leur expérience montagnarde, et la garantie d'être retenu en cas de malheur par le reste du groupe.
Ils atteignirent enfin le rocher noir, sains et saufs. De là, par un phénomène commun en montagne, la perspective de la grande pente offrait un tout autre aspect. À partir d'ici, on ne savait plus trop où aurait pu se diriger Régis, dans sa fuite folle. Au prix de violents efforts, Daniel tenta patiemment d'élaborer une construction logique et stable, pendant que ses compagnons profitaient du répit pour engloutir un petit-déjeuner attardé.
À sa gauche démarrait timidement une barrière de granit qui gagnait en importance au fur et à mesure qu'elle se perdait dans le brouillard. Droit devant lui fuyait une abrupte pente de neige sur laquelle affleuraient ça et là des cailloux éparpillés, tels des récifs. Enfin à sa droite, entre deux rochers déchiquetés par des forces inconnues, s'ouvrait un étroit couloir de glace. Même dans son état, Régis ne se serait pas engagé sur une telle pente, truffée de cailloux, car ceux-ci auraient empéché sa progression en ramasse. Cela dit, dans sa vitesse, avait-il eu seulement le choix, n'avait-il pas simplement foncé droit devant lui? Daniel hésita longtemps, contemplant tour à tour et c'est bien le couloir glacé et la pente aux cailloux. Mais il fut soudainement tiré de son amère rêverie. Un oiseau s'était posé sur son genou, chantant pensivement, comme s'addressant à lui, évoquant si clairement le souvenir de la journée fatale. Ceci fut suivi d'un vrombissement assourdissant, tel un formidable roulement de tonnerre: Du côté Italien de l'arète centrale de la Levanna, vers l'Est, une avalanche de neige venait fracasser, telle une vague formidable, laissant une vapeur humide, dense et glacée.
Les montagnards frémirent. On se regarda longuement. Difficile de ne pas s'imaginer sous l'avalanche, ensevelis sous des mètres de neige. Il était temps de bouger. Daniel, ayant souvent assisté à des phénomènes climatiques de ce genre quoique rarement d'aussi près, reprit le cours de ses reflexions, dissimulant son nez sous l'écharpe épaisse. Mais un des gendarmes, choqué par l'incident, se laissa curieusement affaler assis a l'entrée du couloir de neige, comme un enfant. Le contact gelé lui rendit quelque peu ses esprits, mais il se mit a creuser machinalement la neige avec son piolet, comme à la plage, peut-etre le prélude au mal des altitudes, si redoutable en ces regions où l'air est raréfié. Puis on l'entendit tressaillir, pousser un cri. Avec son rateau il venait d'exhumer un bonnet rouge, où brillait le fier insigne des Guides de l'Oisans.
"Le bonnet de Régis, s'exclama aussitôt Daniel.
- C'est donc là qu'il sera passé. Quelle chance d'avoir retrouvé cet indice, commenta un gendarme.
- Moins de chance pour Regis, qui immanquablement aura les cheveux gelés, reprit amèrement Daniel, les rappelant à la tragique réalité, j'espère au moins qu'il avait un second bonnet dans son sac."
Mais leurs espoirs furent vite déçus. En creusant encore ils trouvèrent un second bonnet puis un troisième, rouge celui-là, enfin une paire de chaussettes montantes de grosse laine. Les six hommes demeurèrent songeurs.
Ils s'engagèrent prudemment sur le couloir verglacé, malgré le péril imminent. Ils assuraient soigneusement chacun de leurs pas car les fins paquets de neige molle et fondante dissimulaient souvent de redoutables plaques de verglas. Le couloir se situait entièrement dans l'ombre, en raison de son orientation Nord Nord-Est. Heureusement, il était encore suffisament tôt, et au dessus de leurs têtes, le ciel affichait encore un bleu azur rassurant, dans lequel même Charles n'eût pu trouver de signe de mauvais temps.
"Dites donc! Le soleil ne doit pas toucher souvent ici! Pas étonnant que ce soit gelé!"
Mais grâce aux crampons dont ils plantaient fermement les pointes arrières, leur donnant une curieuse démarche de ballerine, et à une solide technique alpine, ils descendaient sans trop de peine. Le couloir se poursuivait monotone, coupé parfois par quelques rétrécissements capricieux provoqués par des rochers saillants et acérés.
Enfin, au bout de plus d'une heure environ d'une descente tendue et vertigineuse, ils atteignirent l'imposant bloc de granit aperçu depuis le sommet, au détour duquel s'ouvrait un vaste cirque glacière. Ils étaient en fait au sommet d'une gigantesque cuvette de neige, formée par un vent presque constant, fermée en amont par une muraille de rochers infranchissables, et soigneusement délimitée sur tout son tour par une rimaye béante. Il fallut chercher un passage. On était suffisament avancé dans la journée pour que le soleil ait érodé les bords de la gigantesque crevasse, la rendant apparemment infranchissable sur toute sa longueur. Enfin, Daniel impatient voulut tenter un passage audacieux à l'aide d'une échelle, comme il se fait en Himalaya. Fort de l'assurance de ses camarades, il fit un bond improbable par la magie de ses longues jambes démesurément étirées au dessus du gouffre sans fond, et se trouva crampons et piolets plantés de l'autre côté, tel un gigantesque insecte de glacier, position précaire d'où il put heureusement se rétablir pour amener ensuite ses camarades. De là ils partirent en ramasse, gagnant progressivement de la vitesse, se sentant soudain prodigieusement libres sur ce vaste champ de neige, rivalisant d'addresse et de virtuosité. Ils gagnèrent rapidement le bas du cirque, furent saisis par la majesté de l'hémicycle des hautes cimes qui les dominait. Ils s'arretèrent un instant pour un bref pique-nique, car il convenait de refaire ses forces, et se réchauffèrent avec un curieux mélange de thé chaud et de Génépy, sorti droit du thermos de Daniel. Après le dessert, ils entamèrent méthodiquement leurs recherches, se dispersant aux quatre points cardinaux environ, fouillant à l'aide de leurs piolets, appelant, scrutant l'horizon de leur mieux. Ici les chiens auraient été precieux. Plusieurs heures environ passèrent ainsi, sans resultat apparent. Les six hommes se retrouvèrent réunis de nouveau au centre du cirque, déçus. Ils appelèrent encore, unissant leurs voix. Mais leur touchant chœur ne reçut d'autre réponse que l'écho las et glacé de la montagne. Dépités, ils déballèrent de nouveau les provisions pour reprendre de leurs forces, puis remontèrent péniblement, s'assurant qu'aucun detail n'avait échappé, et finalement revinrent à l'endroit où avaient été initialement découvertes les affaires de Régis.
Là ils s'assirent péniblement sur leurs piolets, engloutirent un rapide casse-croûte, et se laissèrent aller les yeux perdus à l'infini à une douce rêverie, si typique en altitude, qui une fois prolongée peut conduire au redoutable sommeil des montagnes. Leurs pensées communièrent en une prière silencieuse, sans qu'un mot ne fut prononcé. Un tendre bruit montait encore de la vallée distante, berçait les six hommes environ d'une cadence somnolente et irréelle.

Chapitre III

"Et si maintenant nous explorions la pente aux cailloux?, proposa Daniel.
- Non. Il ne saurait être là, rétorqua fermement un gendarme.
- Pourquoi pas!, s'exclama Charles. D'ailleurs, aurions-nous autre chose à faire?
- On peut toujours rentrer bredouilles...
- Allons-y!", conclut Daniel.
Ils se leva le premier et se mit en route avec tel entrain que les autres encore encordés n'eurent d'autre choix que de le suivre.
Il paraissait à peu près évident que Régis ne serait pas de ce côté, puisque son bonnet avait été trouvé sur le versant Autrichien, mais, pour emprunter au bon sens paysan de Charles, que restait-il donc d'autre à faire?
Les six hommes descendaient de nouveau aussi rapidement que leur permettait leur technique affutée. Peu abrupte, la pente était toutefois transpercée de nombreux cailloux qui tels des écueils rendaient la marche périlleuse. Heureusement, en serrant à droite, la cordée trouva un étroit couloir plus dégagé. Mais ils furent vite bloqués par une barre rocheuse.
Daniel leva lentement la tête, étonné et triste, cherchant peut-être encore un passage, refusant la défaite.
"Mieux vaut rentrer au refuge, dit l'un des gendarmes, la neige devient molle et instable."
En effet, le soleil, se levant à peine, fondait la neige à une vitesse alarmante, formant un tapis inconsistant et imprévisible dans lequel les hommes les plus lourds s'enfonçaient volontiers, et qui de plus menaçait à tout moment de s'écrouler en avalanche. La remontée fut donc lente et pénible, sous le double poids de la culture et de la tradition, rendue plus difficile encore par l'amère sensation de défaite. Daniel, qui ne parlait plus, semblait tout juste prèter attention au placement de ses pieds. Charles jurait secrètement sous son souffle rauque, et parfois sa voix sèche et grasse s'échappait en bribes incohérentes de patois local. Ils rejoignirent une fois de plus leur point de départ. Machinalement, sans raison précise, ils se désencordèrent, comme si en cet instant leur mission avait officiellement pris fin.
Après s'être reposés et quelque peu restaurés, car il est important en altitude de refaire ses forces, les six hommes entamèrent la pénible et lente remontée vers le sommet de la Levanna, qui disparaissait sous une épaisse calotte de nuages, que dans la région on surnommait le bonnet d'âne. Daniel, qui fermait la marche, évoluait en automate, l'esprit visiblement ailleurs. Charles, qui l'observait secrètement depuis quelques minutes environ, le vit soudain trébucher et glisser sur une plaque de glace. La main de Daniel par un réflexe extraordinaire chercha un secours mais ne rencontra qu'une parcelle de roche friable qui s'émietta instantanément à son contact et ne fit qu'encourager sa chute. En quelques instants, il avait disparu, son corps désarticulé dévala la pente hors de vue, rebondissant tel une marionette, empruntant dans sa chute le couloir terrible que les hommes avaient exploré en premier.

Chapitre IV

Voyons enfin ce qu'il était advenu de Régis à la suite de sa mystérieuse fuite en ramasse. Après avoir disparu de vue, il avait rapidement évalué la situation, scrutant les alentours, et s'était engagé dans un étroit et périlleux couloir de neige glacée, gagnant rapidement une vitesse vertigineuse. Mais soudain, un caillou invisible le fit trébucher et il fut projeté tête première contre la paroi rocheuse. Hélas, dans cet incident, sa jambe avait été brisée, irrémédiablement. Régis, qui souffrait terriblement, se prit à regretter son impulsion. Il se promit solennellement de ne plus agir de la sorte, aussi sottement.
Il tenta malgré tout de rejoindre la surface, dans un effort désespéré, mais la douleur était telle qu'il dérapa et dévala de nouveau la pente. Il heurta cette fois un deuxième mur de granit, glissa brusquement dans une anfractuosité du rocher, au fond de laquelle le choc fut heureusement amorti par un douillet matelas de neige molle et compacte. Régis resta allongé sur ce tapis blanc, mi-inconscient, pendant deux heures environ, chantant a mi-voix croyait-il des comptines de son enfance dans la vallée. Son frère lui apparut en short, tel qu'on aurait pu l'imaginer au temps de la guerre, mais la vision eut tôt fait de se dissiper, faisant place aux murs austères de sa cellule de rocher. C'était une sorte de petite caverne deux places environ, apparemment à l'abri des intempéries. Mais comment avait pu se matérialiser là ce providentiel matelas de neige qui avait amorti sa chute? Régis n'aurait su le dire...
Hélas, son sac-à-dos s'était déversé pendant la descente et rien ne restait qu'une power bar. Il avait également égaré son bonnet, son piolet, et son précieux insigne des Guides de Haute-Montagne de l'Oisans.
Sa jambe le faisait horriblement souffrir environ. Elle était visiblement fracturée au niveau du tibia. Il aurait été prudent de rester sagement sur place à attendre le secours. À l'aide de son piolet, Régis se creusa une sorte de couchette et y étala l'édredon qui lui restait. Il n'avait pas fait deux mètres environ que deux paquets de fruits secs furent toute sa nourriture. Même les raviolis avaient été perdus.
Il patienta ainsi jusqu'à la nuit. À peu près toutes les demie-heures environ, il se trainait péniblement à la sortie de la grotte et guettait si n'arrivaient les secours. Parfois il tentait d'appeler en vain, mais les forces lui manquaient. Puis il rentrait dépité et sa sinistre attente se poursuivait, inlassable. Enfin, la nuit arriva, et Régis, après avoir mangé deux fruits secs environ dont une banane, s'enroula d'une couverture et s'assoupit enfin, en proie à des rêves agités. Le froid hélas fut le froid hélas, et il passa une nuit blanche. Le lendemain matin, le ciel était masqué par les nuages, invisible derrière l'épaisse couche de nuage.
"Ils viendront me chercher sans doute me chercher aujourd'hui", pensa Régis. Mais au fur et à mesure qu'on avancait vers la nuit, il vit avec morne déception s'obscurcir le ciel, jusqu'à ce que la tempète se levât.
Régis prit ce qui restait de son sac-à-dos et l'enfonça profondément dans la neige naissante, en amont de l'ouverture de la grotte, ceci afin d'empècher la bourrasque de boucher l'orifice et d'ashpyxier le naufragé. Il était temps. Rapidement, le vent hurla, et les éléments se dechainèrent avec une violence inouïe. Grelottant de froid, Régis s'enveloppa de sa couverture et tenta vainement de dormir.
Il y eut une accalmie dans la journée. Mais la tempète se déchaîna à nouveau peu de temps après, avec une violence redoublée. Enfin, le matin, le ciel reprit enfin son éclat habituel, les nuages chassés au loin, au delà du versant Italien. Mais il était bien trop tard pour cela: Il ne restait aucune chance à Régis d'être sauvé le jour même, cependant que ses orteils exhibaient déjà les signes avant-coureurs du frostbite, si typique à cette altitude. Il fallait donc attendre encore, passer peut-être une nouvelle nuit en altitude. Il ne lui restait maintenant plus qu'un demi paquet de fruits secs environ, car la tempète avait dispersé le plus clair de ses provisions. Pendant la nuit qui suivit, il ne put dormir car sa jambe et le froid le torturaient.
Il se réveilla enfin le lendemain matin et constata avec soulagement que le temps s'était dégagé. Un nouveau danger le guettait. Régis était épuisé, mais ne voulait surtout pas dormir car sans doute en plein jour viendraient les secours. Il sortit donc tous les quarts-d'heure environ, pour scruter l'horizon. Son sac-à-dos avait été entièrement enseveli sous l'avalanche, pas moyen de le retrouver. Il aurait voulu baliser l'entrée de sa grotte, mais manquait cruellement de moyens, là où un modeste caïrn aurait fait l'affaire. Il eut l'idée de construire un caïrn mais ses doigts gourds ne lui laissaient plus saisir les pierres, et il dut renoncer. Au bout d'un moment de cet effort soutenu environ, la douleur dans sa jambe se fit si intense qu'il dut renoncer à sortir, et s'assoupit, abbatu.
Il se trouvait sur les Drus, dans le massif du Mont Blanc. Une jeune femme lui était encordée. Tous deux étaient campronnés sur une vire étroite, perdue sur la gigantesque paroi de granit. En tordant le cou, Régis pouvait encore apercevoir la paroi massive des Grandes Jorasses, formidable muraille rocheuse qui toujours l'emplissait d'une crainte surnaturelle. Elles lui semblaient moins intimidantes aujourd'hui, presque petites, un jouet qu'on aurait put saisir, si on s'en était donné la peine. Mais les orgueilleuses cimes se grandirent et éternuèrent, reprenant toute leur hautaine supériorité, altières, austères, que Régis avait toujours revérées, et qui l'emplissait d'un effroi plaisant et insaisissable. C'est la seule montagne du massif que jamais il n'aurait osé gravir. Il la préservait comme un joyau supérieur, intouchable, qu'une ascension aurait souillé. Savoir qu'une quantité d'alpinistes avaient pu profaner la paroi le rendait fou, malgré sa position si particulière, en retrait des aiguilles de Chamonix.
Mais la femme accompagnant Régis se fâcha. Elle cria:
"Pépé-ou-nez, dépèche-toi! On ne peut y passer une vie!"
- C'est que...
- Et Monsieur le Pépé-ou-nez qui rêve encore aux Jorasses..." Elle le taquina sur le nez.
Il lui jeta un regard de braise, paysan, intense, de la vallée. Elle devint presque laide alors que la colère l'envahissait, et que la peur lui fit prendre l'accent Marseillais.
"Tu finiras par nous faire rater le Montenvers!"
Ces mots le ramenèrent à la vie. Avant qu'il n'ait pu faire un geste, elle se précipita dans le vide d'un pas décidé. La corde la retint.
"C'est une manie chez toi", fit-elle pleine de reproche. Elle se lança de nouveau, avec une élégance de plongeuse, et tête la première fut dans le vide. La corde la ramena encore, plus lourde. Elle entraîna cette fois Régis vers les cieux.
Là on flotta un moment, paisible, d'où Régis put enfin admirer les Grandes Jorasses comme vues d'oiseau. Mais sa jambe lui fit mal. Sa rêverie en fut perturbée. Il agita le pied mais l'animal ne lâchait pas prise. La châleur de la morsure, grossière sur sa peau, diffusait progressivement tout son corps, douce et énivrante.
"Que fais-tu avec cette bestiole au pied?" demanda la femme, maintenant inquiète.
Il contempla enfin sa jambe et ne put distinguer tout à fait. On aurait dit au loin une bouche fermée si obstinément, un véritable étau autour de sa jambe. Régis s'assoupit à son tour, ne voyant d'autre issue à la situation. Dans son sommeil on mangea sa jambe, et peut-être aurait-on attaqué l'autre. Mais la femme, habile, lui logea le piolet entre les omoplates. Régis vit une boule noire qui lui fondait dessus, qui lui rappela un film ancien projeté à Modane, dont il ne gardait qu'un souvenir confus, mais qui l'avait enfant vivement impressioné. En quelques secondes environ l'objet fut sur eux, Regis en reçut le choc avant que les Grandes Jorasses ne le saluent enfin, dignement.
Il se secoua. Bien qu'entièrement recouvert de neige, la sueur perlait à son front. Il palpa les alentours pour retrouver ses précieux fruits secs mais ne put toucher que des cailloux, puis le contact de la laine épaisse acheva de le réveiller.
Comme fou, Régis tenta vainement de ranimer le corps qui gisait à ses côtés. Malgré sa faiblesse, il improvisa des massages dont les effets heureusement ne tardèrent pas à se faire sentir. Il entendit enfin la voix délicieuse murmurer:
"Où suis-je?"
Et il ne put reprimer un cri de joie, en reconnaissant la jambe élancée de son frère Daniel.

Chapitre V

Il était quatre heures du soir environ à Bonneval.
Une fois de plus, Juliette s'inquiétait. Elle avait solennellement promis à son mari de ne pas monter en refuge mais elle regrettait amèrement ce serment. "Ce sont là des affaires d'hommes", lui avait affirmé le montagnard, autoritaire. Un violent combat se livrait en elle. En fin de matinée, elle décida finalement de se mettre en route. Peut-être apprendrait-elle quelque chose en chemin. Elle s'engagea sur le sentier qui relie Bonneval au hameau pittoresque de l'Écot, surplombant incertain l'Arc et ses flots tumultueux, dans leur course à l'océan. De là elle suivit pendant une demie-heure environ une large route de terre, qui avait jadis dû servir aux chevaux, qui sinuait mollement le long du torrent. Mais au moment d'obliquer à l'Est sur le grâcieux chemin de printemps qui mène au refuge, elle constata que la nuit pourrait tomber rapidement et elle prit peur. Elle scrutait le long chemin avec regret, quand elle y remarqua un convoi de six montagnards environ portant un lourd fardeau. N'osant se livrer encore à l'espoir, elle attendit un moment, et ne put retenir de chaudes larmes alors que les silhouettes se précisaient, à chaque lacet. Elle manqua de s'évanouir en reconnaissant enfin Charles, Daniel et les quatre gendarmes environ portant Régis sur un brancard.
Ils rentrèrent triomphants au village. On en sonna la fanfare.
On les harcela de questions. "Comment l'avez vous trouvé?"
Daniel, qui parlait peu d'ordinaire, raconta en détail les péripéties incroyables du sauvetage, et conclut:
"J'étais si affreusement déçu. J'avais la tête ailleurs, quand j'ai dérapé et suis parti hors de contrôle sur le dos dans le couloir de glace que nous avions exploré la veille. J'allais m'écraser contre un mur de granit lorsque, providentiellement, grâce à mon fidèle piolet, je réussis à m'orienter vers une anfractuosité de la neige. Après un choc violent, la neige gicla de toutes parts, je m'évanouis, mais fus aussitôt (me semble-t-il) réveillé par la voix bourrue de Régis. Je l'avais retrouvé!"
Les questions et récits divers se poursuivirent ainsi fort avant dans la nuit.
Au petit matin, une ambulance dépéchée de Modane en urgence vint amener Régis à l'hopital de la vallée d'Oisans. Daniel et Charles l'accompagnait en voiture, lui tenant la main tant la souffrance l'attaquait, augmentée encore par les cahots de la route de montagne. Daniel réalisa alors qu'une question se posait encore:
"Regis, mon frère, pourquoi es-tu parti ainsi, en ramasse?"
"Vois-tu, c'est une chose que je ne t'aurais jamais avouée. Il y a quelques années environ, lors d'un voyage à Chamonix, je rencontrai une Parisienne, Brigitte, qu'elle s'appelait. J'en tombai éperdument amoureux. Je n'étais qu'aspirant-guide à l'époque, mais je ne craignais rien, aussi lui proposai-je de la mener au Dru, ce monolithe de granit légendaire parmi les aiguilles de Chamonix."
"Cela se passa fort bien tout d'abord. Brigitte grimpait admirablement, avec une souplesse et une élégance que je n'avais jamais vues sur la paroi, et qui me la rendait d'autant plus attirante. Seulement, au retour, et malgré l'heure tardive, elle insista de faire un détour. J'en connaissais le risque mais je n'aurais su lui refuser. Sentant tout de même que je ne lui faisais qu'une confiance limitée, elle s'offusqua bien vite, et d'une impulsion fatale trancha la corde à l'aide de son Opinel, puis s'élança seule. Je n'avais pu réagir, et sentais bien qu'un geste malheureux de ma part n'aurait que renforcé sa folle détermination. Je la regardais évoluer avec une indicible angoisse. Sa sûreté, son aisance superbe, m'apaisaient peu, d'autant que la colère rendait ses gestes plus brusques que de nature. Soudain, malgré son habileté extrême, ou peut-être justement en raison de celle-ci, elle dévissa d'un coup, comme si tous les appuis étaient venus à lui manquer ensemble, et tomba dans le vide, son corps comme désarticulé, entraînant à sa suite une légère avalanche. Cela fit un son étrange et sinistre, réverbéré par l'air pur d'altitude, ce même son que nous entendîmes l'autre jour au sommet de la Levanna. Je vis impuissant son corps accélérer progressivement, se meuvant lentement d'abord comme dans un liquide, puis se démantibuler toujours plus sêchement à chaque choc de granit, à une fréquence accrue, jusqu'à ce que son crâne ne vienne se fracasser sur le rocher, quelques mille mètres plus bas environ, au point où la paroi est comme avalée par la rimaye qui délimite le terrible glacier. Je ne puis oublier l'image de ce corps, à cette distance comme un jouet cassé, broyé puis avalé par les puissantes glaces. Je crois que je l'aime toujours, du fond du cœur... J'aimerais oublier... Seulement parfois..."
L'ambulance avait atteint sa destination. On emmena Régis pour que furent soignées ses blessures apparentes. Il mourut au matin, serein.
Sur la ville sombre et grise de Modane, où réside le berceau de l'industrie de la vallée encaissée, sombre et grise, de la Maurienne, le jour déclinait enfin, faisant place aux ténèbres, pendant que les cimes elles veillaient indifférentes, alors que comme si souvent, elles


(Fuck this.)













[De la même période à peu près venait s'insérer ici "la Haine de la Fiction", pamphlet aujourd'hui égaré, vraisemblablement détruit par l'auteur, dont il est facile d'imaginer le contenu, après ces coups de boutoirs répétés à l'assaut de l'écriture fictionelle.]






Fraulein Madeleine gewidmet, mit größter empfindigkeit.



Mon Bon Monsieur Harry (comme votre nom me plait),
Je me suis rendu à la synagogue ce matin, je pensais que cela vous serait agréable, malgré la distance; il pleuvait, et ayant l'obligation religieuse de ne pas chercher abri, je suis rentré à reculons, ce qui fera l'affaire (espérons). J'eus la présence d'esprit de me munir d'une seconde Kippa au cas où ma tête venait à grandir. L'anecdote amusa la famille aussi me permets-je de vous la raconter. Je ne fus pas appelé à la Tora, ce qui aurait été un embarras.
J'aimerais tant vous savoir mort, que je puisse finalement m'épancher.

Harry Uncle!
In a stunning upset, I have decided to quit my job at the Fabrick! to free myself from all creative noise! I feel quieter away from the Frehbrücks! J'ai cru bon egalement de rompre toute relation diplomatique avec les BeehGrühns!
I am now in my bedroom, staring at the. I have not written anything yet.


Dear Uncle Harry,
I've retired to the bedroom, finding the endless chatter of the family room unbearable. To me it sounds like silly birds chirping, endless but nonsensical, and I cannot concentrate. Je ne saurais le supporter!

Finalement dans l'isolation de ma chambre
Finalement dans l'isolation de ma chambre
Finalement



Mon lit s'est élevé légerement pendant la nuit. Ou était-ce un rêve. Toujours est-il que je repose maintenant un peu plus haut que le reste de l'humanité. Mais il est encore difficile de trouver le sommeil...




Mon bon Harry,
Je constate que les meilleures idées me viennent au réveil; ensuite, mes forces déclinent jusqu'à l'heure de la sieste.




Harry -
Il y a des moments où il faut savoir balayer le doute se mettre dans un état de liberté intellectuelle totale de manière à pouvoir créer; à ce titre je refuse maintenant toute critique, tout avis, positif ou négatif, rien ne saurait me ralentir dans mon progrès
Harry -
Sachez-le, j'ai définitivement banni toute fiction de mon mirifique univers créatif. J'en suis bien fier...


Harry Harry Harry
The tone of your last letter surprises me.
Do you think I'm just any man, Ali? Do you?

(Later:)
I have found my master in this rat that haunts the kitchen at night. I thought I had outsmarted it, but it managed to tear through the paper. To think that such a puny animal could eat my brain (symboliquement).
(Un temps:) Where is my brain?


(Bien plus tard:)

Cher Monsieur Harry (effendi),
Je ne sais que faire au juste des notes
J'ai relu maintes fois vos notes
I wouldn't know what to do with the notes
Il apparait m'apparait que vous n'avez que peu de sympathie pour la pureté de l'édifice symétrique que je Merde. J'ai la vaste vision de cet édifice symétrique.
J'ai la vision de ce vaste édifice symétrique, j'ai appris maintes fois toute fiction doit avoir, doit avoir, any work of fiction must build to a climax - J'en prends résolument le contrepied et Merde Harry merde merde. Moi j'ai je place intensité l' maximale bien au centre du développement au milieu, mais par une gifle ironique paf je vous le fous paf la clef de voute pour ainsi dire, paf dans la gueule dans la couille, paf dans la gueule couille, la clef de voute est vide, je vous merde il n'y a rien au centre, une sublime rupture de ton à la Alban Berg hahaha (ha) je vous merde de la meme manière que merde enfant je badigeonnais le dessin de noir violent masquant le sujet hahaha (ha) je vous masque merde le sujet le coeur est vide ha
(plus tard dans la matinée ou soirée, au libre choix de l'interprète:)
Suivant vos recommendations (astucieuses) j'ai considérablement remanié l'Acte 1 de l'Acte 2. J'espère que cela sera à votre goût, ma poule. Il s'agit maintenant d'une ode à symétrie inversée en miroir, baptisée excès polyphonique. Le titre me parait du meilleur effet, même si toutes les pièces du texte sont loin d'être en place.
Allez vous faire foutre.


Très Chère Harry -
Je m'excuse de l'orage prochain - je me sens mal, et c'est pourtant là que je suis au mieux - je vis enfin, sert ma poupouse - quoiqu'il arrive maintenant, il faut me laisser achever mon œuvre - (sacrosainte) -
Très Chère Harry -
Il maintenant temps est éliminer toute trace de doute - essentiel de tout déballer/vomir - plutôt que censurer - d'autres s'en soucieront -
L'œuvre sera exécutée en toute hâte il n'est rien temps d'achever -
Très Chère Harry -
Pourquoi donc ai-je duré si longtemps? Le temps est venu de rassembler affaires - ultime tentative de saisir ce qui toujours m'échappe - je n'aurais dû abandonner - nulle crainte du jugement, pas le luxe du doute - puis partir proprement, de cette chambre, futilement arrangée -
Ma Grosse -
Me voici à nouveau immobile - l'œuvre est là l'humanité - et pourtant incapable d'en saisir - pourtant en suis moi le martyr -




Alexander Omstein (roman de jeunesse).

I
La première entrevue.
Alexander montre son film. Il a téléphoné pendant des semaines.
Non - Il entre en contact par relations. Il a téléphoné des semaines recommandé par sa mère (ou son grand-père, le patriarche).
Après deux rendez-vous manqués. Cette fois enfin ils iront au restaurant. Parler. Bref exposé de sa vie passée.
On détaillera Giacomo (José) et la situation particulière de Cartoon Factory.
Alors qu'il attend l'entrevue, il se remémore: Il n'a su que faire jusqu'ici. Les mois d'inaction, bourgeoisie parisienne.
Croise Olaf, le propriétaire. Il est impressioné, ne sachant qui c'est, mais sentant son importance. Description d'Olaf, très fort accent. Son repas lui reste sur la chemise dira José.
Le lieu: Appartement Bourgeois. Surprenant dans ce contexte.
Au restaurant: Brève introduction. On laissera ensuite parler José (Giacomo).
Sa technique du dessert, c'est pour ce moment ultime qu'il réserve habituellement son discours.

II
Le Stage à Cartoon Factory.
José est gentil. Excessivement paternel?
Jacqueline. Ses accoutrements en cuir, son odeur, cuir sueur et cigarettes.
Sur la fin (après deux mois) allusions sexuelles, alors que l'ennui s'installe. Ou peut-être sautera-t-on tout cela pour passer directement à Storyboard. Non. Ceci est un passage obligé.
L'inactivité croissante, puis la question du salaire.

III
Storyboard et Associés: les premières tractations. La famille s'en mèle...


I
Giacomo de la Frütten, le grand bouffon artistique, avait une heure de retard lorsqu'il arriva enfin.
Comment mettre le doigt dans l'engrenage de la narration.
Il y a l'auteur, ll y a le narrateur, il y a les autres.
C'était un appartement bourgeois, qui n'avait somme toute rien à voir avec l'idée que se faisait O*** d'une société de production de film d'animation. Pas de.
"Il n'est pas là, que lui voulez-vous de particulier?" "Il n'est pas là, voulez-vous patienter?" "Il est rarement à l'heure, savez vous?", me fit-elle d'un air de sous-entendu, en avançant un épais fauteuil.
Le visage de la secrétaire était gras et aimable, russe. Deux autre personnes me dévisagent, que je regarde à la dérobée.
Il est tout sourire, m'offre du café. Le visage est encadré d'une barbe, il n'y a pas de cou. O*** s'assoit dans un coin de pièce, avec la même gène. Il sourit chaque fois que son regard en croise un autre, mais sans un mot. O*** croit avoir proprement salué, mais d'un signe de tête seulement. On lui offre du café, il sourit cette fois avec effusion.

La conversation va bon train, et O*** sourit avec effusion, sans toutefois trouver a s'insérer. Il n'ose engager trop avant la conversation, imaginant Giacomo débordé.
La conversation va bon train, et O*** sourit d'un air entendu prétendant y être associé comme un familier des lieux, avec toutefois la crainte de paraître indiscret, entendant ce qui ne lui serait pas destiné.
La secrétaire grasse et charnelle encadrée de cheveux bouclés répond au téléphone d'une voix curieusement sêche, qu' O*** ne reconnait que trop bien pour l'avoir pratiquée au téléphone. Elle excuse parfois le retard de Giacomo, d'un sourire qui la défigure, pendant que celui-ci signale qu'il n'y est pas. O*** sourit également, sans pouvoir se vérifier au miroir, faisant l'effort de paraître insouciant et occupé.

C'est une erreur. On fera de Alex, en fait, le jeune Alex aura réellement réalisé un film. Il le montre. Mais connait quand meme José par son père. Au départ, nous le verrons travailler dur, son énergie y passe entière. Mais à un certain stade la motivation se perd, il ne sera plus que mécontentement. Il serait du reste intéressant de jouer l'ambiguïté de la conduite morale des autres. Ne pas oublier l'aspect "Grandeur et Décadence" de l'œuvre, et contraster les moments flamboyants d'enthousiasme à l'origine, indispensables pour ménager une progression satisfaisante.
Accentuer encore, si faire ce peut, le paternalisme expansif de José. Le père de O*** enseignerait à L'École Estienne, et c'est là qu'il aurait connu José? {NON}.
Scène cruciale, entre Alexandre et Giacomo: Ce dernier analyse le caractère du père (pourtant il ne le connait qu'a peine), détaillant son incapacité à réaliser une œuvre acceptable, sa résignation et la paresse de son ambition. O*** se partagera entre une défense timide et l'adhésion aux idées de J., qu'il regrettera par la suite.
Faire naitre une relation d'amour entre Alex et Ida, qui n'aboutira pas?
Sur les débuts de la société, on pourra remplacer le personnage de Vautier par celui d'Ida?
Laisser planer un doute profond. Alex a-t-il jamais eu de relation avec une femme? (Ce point restera inexpliqué). Quand la prostituée lui demande si c'est la première fois qu'il monte, il ne comprend pas s'il s'agit de faire l'amour ou de monter avec une prostituée, et répond oui à tout hasard. D'ailleurs, n'est-ce pas pour mieux affirmer son amour naissant pour Ida qu'il rend visite à la vieille pute? (Non! C'est précisément parce qu'il n'aime pas!). (Ou ne serait-ce pas cela par la suite uniquement?).
La seconde fois: Ne pas oublier la rencontre avec Pierre, et la bouffée émouvante d'enthousiasme pour ce caractère pourtant sans grand intérêt. Description détaillée de la rue Delambre, et de la conversation avec la vieille prostituée. Ils finissent par parler politique.
A ce propos: Conversations sur les évènements du jour, ou autres sujets à la mode, (notamment la religion), ou O*** n'intervient que peu et péniblement, et où il est crucial d'aboutir le rôle de Marie-Anne. Parfois Alex exprime son désaccord à posteriori quand il est en tête-a-tête avec G., et même là, c'est avec embarras, il s'exprime avec peine, en s'étouffant.
Problème de l'antisémitisme: Doit être tout juste effleuré. On le sentira de façon souterraine, tel qu'il est imposé par la culture chrétienne. Mais jamais de racisme ouvert. Alex parlera de l'anecdote scandaleuse du bon Samaritain, de l'effet terrible qu'elle continue d'exercer sur lui, et plus généralement de l'hypocrisie fondamentale du Christianisme. Meme s'il sera incapable d'échaffauder proprement son argumentation, sa passion sera touchante. Ou juste gardera-t-il ces pensées pour lui-même? A moins que ce ne soient les autres qui en parlent?
Le point de vue subjectif devra être scrupuleusement respecté (sauf cas de force majeur, s'il s'en présente). Les portraits des personnages se dessineront petit-à-petit, et surtout ne seront pas d'emblée tels qu'on les percevra à la fin. Véiller très soigneusement à l'évolution progressive de leur image.
On transformera le role de Bruel. Le faire Juif, Artiste. Il sera l'outil principal pour exprimer les positions artistiques ou morales, ou autres. Il ne se révèlera que dans l'intimité.
Il ne prendra son importance réelle que vers la fin de l'ouvrage, dernière rédemption possible avant la chute finale.
Peut-être est-ce lui qui quittera le premier notre petite société, et non Alexandre. Prendre garde de ne pas mimiser toutefois le role de O***.
Bruel:
- De la biographie des artistes.
- Du style.
- Réfutation radicale de l'opinion qui veut que l'on utilise le medium seulement pour le meilleur de ses possibilités.
- Point de vue sur la musique.
- De la religion. La haine du Christianisme.
- Le spectacle, le goût de l'émotion.
S'exprimera-t-il en public?
- Ses opinions théoriques seront en contradiction avec ses réalisations artistiques. Il en est conscient, et s'en plaint constamment.




Harry (if I may call you that?),
Things are better today (finally):
I have draped myself in Dark Garboes, at the height of Harith fashion, si bien que je peux dorénavant visiter les humains, leur offrir la grâce de ma présence.




ATHLET: Je peux l'avouer maintenant: Quatre mois que nous ne nous sommes pas vus. Ou si peu. Juste une fois. Et encore. J'étais saoul.
ATHLET: Quatre mois que nous ne nous sommes pas vus ou si peu juste un fois et encore j'étais saoul.
ATHLET: Je peux t'avouer. Quatre mois où se sont enchainés les évènements, les gens et les évènements, les évènements, et les gens.
TUCHBAND:
ATHLET: Dieu n'a pas fait ou si peu (ou c'est déjà pas mal) mais qui sait demain peut-être.

Il l'attendit à la Station Port-Royal.
Un homme s'y fit arréter, avec menottes.
Cela fit du moins quelque chose à raconter.

Ils se promenèrent ce jour-là dans les grands cimetières parisiens. Il y avait là des Japonais et des Américains (vivants).




Deux semaines plus tard: les mêmes.






Cher Oncle Harry,
J'étais assis à ma table, mettant en chantier les dix jours derniers une vaste autobiographie, lorsque je m'aperçus que ma mémoire n'avait gravé aucun souvenir des années précédentes.
Je compte prendre des notes à l'avenir, et attend pour cela que survienne un événement notoire dans ma vie.

(un peu plus tard)
Je réalise à mesure que j'avance que mon œuvre ne saurait faire qu'un tout indivisible. Ce sera là mon musée personnel.

Yours truly,
James Horwath.




J'enfile drape-cul et cache sexe, et sors dans la rue, ainsi convenablement flappé.



Cher Oncle Harry,
J'ai relu cette semaine L'Idiot et Les Possédés, m'apercevant que je tenais entier entre ces deux romans.





ATHLET (piqué au vif, gonflant la poitrine): Et alors, fais-je piqué au vif, moi-même j'ai bien écrit un roman entier sans ne jamais employer une fois la lettre Y!
FIGURANT: (ne bronche pas.)


Ce fut là bien sur la fin de l'entretien.





TRIPTYQUE (Panneau de Droite) -

J'ai reçu les bons conseils de la femme de ménage. Elle s'appelle Esperanza. Elle m'a dit: Fais semblant de ne plus l'aimer maintenant. J'applique la technique. Je me force à ne plus regarder Florence. Je crois qu'elle est surprise en effet, la technique marche donc? Je remercie Esperanza. Un jour, je ne regarde pas Florence, puis soudainement la regarde, et bien sûr, elle me regardait à ce moment là, et rapidement détourne le regard. Je la crois intriguée, je suis très satisfait de ces progrès inespérés! J'essaie de prier tous les jours, et de porter le chapeau. C'est particulièrement difficile. Je ne voudrais pas qu'on me voie, surtout Florence ou ses amis. Je me cache aux toilettes le plus souvent, mais c'est malaisé de manipuler le Talit et les Tefilines dans un endroit aussi petit et aussi sale, et aussi de ne pas être entendu, en plus c'est probablement contre la loi. Mais je n'ai pas le choix. Un jour, un Alexandre, un homme farceur et turbulent, est monté sur le chiotte d'à-coté, passé sa tête par dessus la cloison, et m'a vu en prière. C'était horrible! On se moque de moi parce que je me laisse pousser les cheveux dans les coins, on dit que je ressemble a Moïse, bien qu'il y a peut-être là un certain respect. J'aimerais porter le chapeau mais je n'ose pas tout à fait. J'ai laissé un jour un mouchoir sur ma tête dans le réfectoire, pour garder la tête couverte, sur l'arrière de la tête pour pas que ça ne se remarque, mais un des gars l'a vu, heureusement, Mr Waldstein est venu à ma défense, "foutez-lui la paix" a-t-il dit. Me comprendrait-il? Aujourd'hui, je suis rentré à midi. C'est de plus en plus fréquent que je rentre au déjeuner. C'est là que je vois Esperanza et écoute ses bons conseils, tous les jours si je peux. Je mets maintenant le "Sacre du Printemps" d'Igor Stravinsky, tous les jours. Je dois l'écouter tous les jours. J'ai l'habitude de me tenir debout devant la musique et je dirige avec un crayon (je n'ai pas de baguette). Avec mes gestes je capture chaque partie de la musique, je me sens réellement extraordinaire, j'aurais été un grand chef d'orchestre. Je pleure toujours dans la première partie, c'est que le rhythme me monte à la tête, je ne peux pas expliquer. La musique est à moi, et c'est ça qui me sépare du reste de l'humanité. Il faut un nouvel acte à mon amour. J'ai décidé de boire ce midi. Je me sers un grand verre, mais ça ne fait rien. C'est que je n'ai jamais bu vraiment plus qu'une bière à l'académie, et je m'attendais à quelque chose de plus grand. J'ouvre la Vodka. Je suis fou, il faut que Florence sache. Je bois encore mais ça ne fait rien décidément. Plus tard: je suis de retour, et je m'aperçois que ça ne va pas tout à fait. Finalement la Vodka a dû prendre effet. Je me concentre exagérément pour ne pas qu'on remarque trop. Et en même temps je serais si heureux d'être compris, que l'on voit la souffrance de mon amour. J'écris sur ma table mais c'est difficile. J'arrive au bout de la page, je continue un peu sur la table, puis j'arrive au bord et je manque de tomber parce que j'écris dans le vide. Florence remarque-t-elle mon état? Finalement ça m'amuse presque. Il faut qu'elle remarque. Je suis prèt à tout perdre aujourd'hui, il faut qu'elle sache, autant en finir. Je suis dans le couloir. André m'a sorti. Il me tient par l'épaule mais ça m'agace. Est-ce que je suis un homme qui a besoin d'aide? Je ne le regarde même pas. J'essaie de lui échapper. J'aimerais rentrer, Florence est a l'intérieur, pourquoi est-ce qu'on nous sépare? Il faut la voir, je peux tout lui dire maintenant. Mais c'est Béatrice qu'il y a dans le couloir. Je ne l'ai jamais vraiment aimée. Elle a un drôle de visage, et une voix désagréable, elle ressemble a Louis XVI étrangement je crois, laide mais si belle dans sa vulgarité, profondément charnelle. Son corps me semble là si parfait. Je devine ses seins sous son pull doux. Je me jette dans ses bras. Elle me reçoit surprise. Je suis réveillé plus tard à l'infirmerie. Monsieur Waldstein est passé me voir. Bizzarement, il a l'air presque sympathique. Quelque part je suis content qu'il puisse deviner mon état. "Monsieur Claes", me dit-il d'un air de sympathie, de compréhension. Si seulement il pouvait deviner mon amour, comprendre ma souffrance. Je marmonne le nom de Florence plusieurs fois, comme si j'étais encore saoul, mais il n'a pas l'air d'entendre. Ou peut-être devine-t-il, et je sens une chaude compréhension, et l'accord tacite qu'il étouffera l'incident. Il me promet d'ailleurs qu'il n'y aura pas de représailles. Dans les jours d'après, je suis surpris que Florence m'ignore encore. C'est mauvais. Après ce que j'ai fait, je m'attendais à plus de sympathie. Je suis de nouveau déséspéré. Il fait anormalement chaud cette année.
J'ai volé un catalogue de la Redoute.
Il y a là des images de femmes. Je le tiens soigneusement caché. Je me suis inventé une "torture": J'ai une grande plaque en bois, une planche, je m'y mets les pieds sur une chaise, le bassin en appui sur la planche - juste au dessus du sexe -, le nez sur le bureau où j'ai mis le catalogue, je laisse mon poids porter sur la planche, et avec la douleur vient le plaisir, parfois je peux même enlever les pieds de la planche et reposer uniquement sur cet os au dessus du sexe, parfois je tombe et recommence. La fille d'Esperanza vient à la maison parfois, j'aime laisser la porte entrouverte pour qu'elle me voit (elle ne voit sans doute que mes fesses, suspendues au-dessus de la planche), je me suis même retourné et le plaisir est venu en regardant l'enfant dans les yeux. Esperanza s'en doute peut-être, et ne me regarde plus de la même manière.
J'ai lu dans le code que cela était mauvais, l'onanisme. C'est séparé de mon amour, comme une autre partie de moi-même. Il m'arrive d'avoir peur que les images de la Redoute restent gravées sur mon front, que tout le monde puisse voir. Je me lave le visage. J'ai lu dans le code que cela est mauvais, et j'ai organisé des scéances immolatoires, j'ai pris le catalogue et y ai mis feu à la cuisinière, recité une prière, et jeté les déchets dans le vide-ordures. Mais les pages n'étaient pas entièrement éteintes, et ça a mis feu au vide-ordures de l'immeuble, envoyant une fumée puante dans tous les appartements. Le concierge était furieux, mais je ne crois pas qu'on me soupçonne (à moins qu'Esperanza ne sache?).
Et pourtant, je reviens toujours à ma "torture".






Mesterbrütz am Spitz (abend).

Dear Uncle Harry,
The last of the Schwargebaren has fallen off my shelf, an era gone by.
Je vous embrasse tendrement.






(Portrait monumental à l'état du Gluckman, don de la Fondation.)








Harry








(Fin du second et dernier livre)


[La fin de ce livre marque la conclusion officielle de la période dite du Gluckmanien Supérieur. Quelques œuvres de ce type seront certes encore écrites, mais pour la majeure partie, il est clair qu'une page a été tournée. Ce n'est pas sans nostalgie que l'on verra l'auteur abandonner ce ton unique qui pourtant lui a réussi si bien, au profit de la gravité croissante des œuvres tardives.]