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Ce jour-là, Vautier fut juif.
Il fut mince, quasiment chétif.
Ses yeux eurent une intensité maniaque parfois.
Il parla peu. Son visage expressif comme malgré lui,
où l'on croyait voir passer
les sentiments qui ne lui appartenaient pourtant pas,
tels la chevalerie et la
luxure. Il eut les cheveux discrètement frisés, assez sombres.
Il s'appela
Glützenbaum [ceci rayé dans la version 1986].
Sa peau fut trop blanche,
son poil trop sombre, il eut honte du contraste de ses poils noirs sur sa
peau trop blanche, de ce fait, ne fut jamais mis en short.
(var. ne fut jamais tout à fait en short).
Ils sortirent enfin, se promenèrent dans Paris,
ces promenades échouaient
généralement devant Notre-Dame, par manque d'inspiration,
ou par respect
révérencieux pour la splendeur du monument. Ce jour-là
on pénétra dans l'église. Le sermon
traita de l'anecdote du bon Samaritain, que Vautier n'avait jamais entendue.
Vautier sentit de plein fouet sa religion diffamée, fut colère,
où plus exactement une contrariété immense mais
rentrée, dont il ne sut exprimer la nature, et qui de tout temps
lui avait valu le fier epithète d'être sensible .
Il eut la haine de l'amour
chrétien, dont selon lui l'hypocrisie avait balayé des
civilisations entières (il fut fier de cette opinion, qui, crut-il,
le séparait du commun).
La colère le subjugua entier, mais incapable d'articuler
ses pensées il pleura longuement
de frustration, une qualité qui lui avait valu en camps de vacances
une réputation d'être sensible, une souffrance
fréquente a laquelle il tenait chèrement . Il sortit
précipitament de la cathédrale,
erra dans le cimetière
adjoignant, s'assit sur une tombe grotesquement ornementée et laissa
couler ses sanglots. Florence ne comprit pas d'abord, puis l'admira
modérément pour sa belle sensibilité. Il fut satisfait.
On se retrouva ensuite sur un
quai désert de l'Ile St Louis où elle put révéler
ses seins au soleil estival,
ainsi qu'en voulait la mode à Paris cette année pour la
première fois. Dans
ce contexte Vautier les trouva bien ronds. On n'échangea toutefois pas
un mot.
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Je redoutais tes départs pour Grenoble. Je pensais qu'à ton retour ce serait la fin. J'allais te chercher Gare de Lyon, la peur au ventre. Te revoir était invariablement terrible. Il y avait un instant de choc. Je ne pouvais rien dire d'abord, n'osais tout juste te toucher. Le trajet se déroulait dans un profond silence. Il fallait attendre le retour chez toi, la lumière atténuée par les rideaux bleus, pour enfin se délier un peu. On sentait de nouveau la même transpiration, l'image idolâtrée reprenait de sa vie. Allongés sur la couette, retrouvant là comme un nid, j'insitais de te faire tout raconter. Il me fallait connaître chaque détail. Je posais bien des questions, soucieux de pas laisser tarir cette source de conversation. Puis venait mon tour de raconter, mais il n'y avait là pas matière. Je répétais donc mon amour, combien j'avais attendu, comment j'avais tenté de t'imaginer chaque instant, combien j'avais eu peur de te perdre. Et tout cela était vrai. Il fallait me rassurer longuement, que nous nous aimerions encore. Nous faisions parfois l'amour le soir-même, et ça se passait mal, de nouveau. L'inquiétude reprenait aussitôt. Le temps voyait les choses se remettre habituellement en place. De nouveau la chaleur, et cette sensation de vacances. L'inquiétude demeurait, mais comme en sourdine. C'eut été ridicule d'insister sur la peur constante de te perdre, surtout en n'offrant rien de précis pour te retenir. Non, mieux valait etre stoïque, et attendre, bête et impuissant. Et au fil des jours notre conversation tarissait de nouveau. À l'occasion, il nous arrivait de pleurer, sans prétexte défini. Cela se produisait généralement le soir au moment du coucher. C'était d'ailleurs toi qui pleurais plus volontiers, moi, je forçais un peu le trait, et ne compris d'ailleurs jamais ce qui te poussait à t'épancher ainsi. Le plus souvent c'était après l'amour. Je me souviens de cela, vividement. On avait beau se débattre encore et encore, ça ne marchait décidement pas. J'en aurais preque eu l'envie de nous séparer. Parfois, je te le demandais: Veux-tu qu'on se quitte? Il y avait à la radio une chanson qui passait si souvent. Je pensais que ce serait un souvenir pour sûr, associé à cette période. Je ne l'ai jamais réentendue. Je tentais de te parler des gens que nous connaissions, ou avions connus, même si cela aussi finissait par tarir. Heureusement tu avais la manie de répéter tes idées, ce qui gagnait du temps sur le silence. Tu trouvais divertissant d'évoquer les gens d'Estienne par exemple, et je te donnais une fidèle réplique pour prolonger ce doux moment de complicité, ne sachant moi-même trop que dire. Et une fois tous les commentaires enfin épuisés, je ne trouvais rien de mieux que de te répéter mon amour. Il nous arrivait enfin de raconter notre passé, surtout les débuts de notre relation, que j'avais élevés à l'état de mythe dans mon histoire personelle, conscient que cela resterait une période unique, une manière d'âge d'or, que je me forçais de préserver par la suite. Il était drôle de décrire comment je t'avais poursuivie sans relâche, moi qui auparavant n'avait jamais su entreprendre un fille, et dont les aventures précédentes avaient été passives. Nous racontions à peu de choses près toujours la même histoire, nous amusant des mêmes détails, à quelques variantes près. Ça nous était somme toute fort agréable, confortable. |
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Vautier se souvint nettement par la suite, pour autant que lui permit sa mémoire transfigée, comme glorifiée de l'évènement, puisqu'il éleva l'ensemble à l'état de mythe, que fréquemment il aimait contempler. Il leur associa une musique, la Troisième de Brahms, leur Motiv, et vit dans l'agitation acerbe du dernier mouvement le symbole parfait du désespoir qui l'envahit une fois qu'elle l'eut quitté, et crut toujours que le thème en question préluderait à leur rencontre fortuite, bien des années après, se le jouant souvent dans la tête afin d'appeler pour ainsi dire l'évènement (ils ne se revirent jamais). Il se rappela donc comment ils discutaient inlassablement leur passé, puisque le monde exterieur semblait avoir tari. C'était à peu près toujours la même histoire, à quelques variantes près, car les détails pouvaient fluctuer en fonction de l'heure de la journée, qui tant influencait leur humeur. Indubitablement, c'était un passe temps agréable. Il ressortait qu'ils s'étaient plus dès leurs premières rencontres, puis il y avait eu une période, assez longue, de comment dire, de stagnation. Cela avait duré peut-être quelques mois, ce flottement. Le balcon de l'appartement donnait sur la rue Cambronne, Vautier fut invariablement au balcon. Vautier fut invariablement au balcon, particulièrement lorsqu'elle téléphonait, pour ne pas déranger, torturé bien sûr par cette conversation dont il ne saisissait que des bribes. Il fumait au soleil matinal, et avait la prétention de haïr Il haïssais le XVème et sa bourgeoisie, silencieuse et trop tranquille, lui-même était bourgeois, unique en cela à l'école d'art. La vue était néanmoins belle, depuis le sixième étage, en dépit de la simplicité prosaïque de la rue commerçante. En attendant que se termine l'échange téléphonique il contemplait à ses pieds le XVème, sa bourgeoisie stupide et silencieuse, que dans un rare moment de puissance il crut dominer, par la seule force de son jugement supérieur, Quand elle eût enfin raccroché il dut lui demander ce qu'elle avait bien pu raconter tout ce temps. Leur relation s'était établie doucement. Sa persistance la toucha peut-être, si bien qu'ils prirent l'habitude de se téléphoner quotidiennement, et fort longuement. Un sommet dans leur relation naissante fut atteint lors d'une visite au cimetière Montparnasse, un matin d'hiver. (Version 1986: Vautier, de par son origine Juive, et son statut privilégié de Cohen, ne pénétrait ordinairement pas les cimetières, mais il tut ce fait). En raison d'un froid mordant, ils étaient tous deux embarassés de pardessus et d'écharpes, qui rendaient tout contact malaisé - le manteau de Florence a la dense texture noire et blanche fut imprimé dans la mémoire de Vautier -, au coeur de l'hiver parisien ils s'étaient recueillis sur la tombe d'Igor Stravinski [on notera ici l'erreur manifeste, volontaire on non, la tombe en question se trouvant à Venise...] Vautier lui expliqua le Sacre du Printemps, une oeuvre qu'il avait ecoutée tous les jours pendant deux ans et demi, dirigeant la musique à l'aide d'un crayon, et dont l'intensité paroxistique lui amenait invariablement les larmes aux yeux. Vautier ne se souvint pas d'avoir parlé d'autre chose que de musique ce jour-là, et pourtant la conversation les avaient portés jusqu'à tard dans la soirée. Vautier se souvint fort bien de chez Florence, la couleur bleue des rideaux, toujours tirés, un bleu profond, qui assouvissait la lumière trop crue de l'extérieur. Alors que la fin approchait la chaleur augmenta encore. L'été avançait, et le XVème perdait son activité au profit des vacances. Le matin, ils se réveillaient moites, de plus en plus engourdis, un poids dans la tête que le café ne pouvait dissiper (elle ne buvait que du thé, ne fumait pas, pratiquait le sport, jouait au Volley, avait été championne de ski, peignait Venise, impréssionnée par un précédent voyage.) C'est là qu'il trouvait sa peau plus douce encore, même si elle n'avait plus la patience des caresses. L'envie de se lever leur manquait pourtant, alourdis chaque jour d'une lassitude croissante, à l'idée d'inventer une nouvelle activité, essayer encore de parler. D'ailleurs, durant la journée entière, Vautier invoquait impatiemment le soir, qu'ils s'alitent enfin, un nouvelle journée de passée, car seul le sommeil était insouciant, car ils ne ronflait pas. Ils finissaient par étouffer d'une certaine manière, et pourtant jamais il n'aurait envisagé de la quitter, ou suggérer qu'elle partît. Vautier aurait pu rentrer chez lui à l'occasion, dans le VIème voisin, une diversion de leur relation raréfiée, mais il ne le fit plus, par couardise, conscient de la fin approchante, déterminé à en vivre tous les instants. Marie-Pierre, une amie Grenobloise, leur fournit un jour une distraction (d'une journée au moins). Comme elle connaissait peu la capitale, ils la promenèrent dans Paris, marchant inlassablement malgré la chaleur lourde et sale, et échouèrent à Notre-Dame. L'amie était hélas peu loquace, ce qui n'arrangeait guère les affaires. Désœuvrés ils entrèrent à la messe. Vautier fut saisi par la majesté du lieu, qu'en dépit de son origine Parisienne il n'avait jamais pénétré, et particulièrement impressioné par la mise-en-scène en grandes pompes. L'orgue jouait (var. hurlait) également mais lui paraissait un bordel de notes qu'il ne pouvait discerner (opt. dont il ne comprit la richesse qu'en 2006). Vautier serait bien resté planté là, satisfait d'observer sans avoir à rien commenter, mais ce ne fut pas du goût de l'amie provinciale. Dehors se rassemblait un important groupe de scouts, mais ils n'avaient pas le cœur à se moquer. Leurs débuts étaient leur sujet de conversation favori, quand ils parlaient. Leur relation avait commencé avec peine - avec grande hésitation. Vautier avait tôt réalisé son amour pour Florence, et crut que cela serait unique. Elle du reste le plaisantait gentiment (alt. simplement) de ce fait, citant certains de ses anciens amants, qui ne s'en était remis. Il s'émut de la douce simplicité avec laquelle ces mots éctaient proférés, son constat sans prétention de ces quelques passions qu'elle avait pu inspirer. (Zornen Motiv) Sa bouche, même fermée, laissait une petite ouverture ronde. (Première apparition du Lieben-Motiv.) Vautier l'aimait pour sûr, et tôt lui avait avoué, bien avant d'avoir même la toucher. Peut-être l'amour du jeune homme, si entier et si naïf, l'avait-elle finalement émue, et à la longue elle l'avait accepté. Toujours est-il qu'il leur plaisait souvent d'évoquer ces débuts tâtonnants, cela leur paraissant romanesque. Souvent ils mangeaient des fraises. L'appartement se situait au sixième. Ils atteignaient le palier toujours essouflés. Ils sortaient toutefois peu, et de moins en moins. Leurs sorties, en dehors des rares promenades avec le chien, étaient pour faire des courses, et le moins loin possible. Rarement trouvaient-ils une activité qui les tint éloignés de l'appartement. Il leur arrivait encore de flâner en touristes dans Paris, marchant longuement en silence, jusqu'à ce que la lassitude s'installe, ils s'allongeaient sur les quais, elle préparait son bronzage en anticipation des vacances, dévoilant parfois ses seins dans un coin plus intime des bords de Seine. Mais finalement, le dehors leur pesait, chez Florence la lumière tamisée et tièdie fournissait un hâvre de tranquilité. Ils restaient donc de longues heures à peu près couchés, prétendant un demi-sommeil l'un contre l'autre, pour ne pas avoir à parler, en réconfort de l'étouffement estival du dehors. Ils prenaient de fréquentes douches ensemble, essayant de purifier la lassitude de la journée. Enfin la lumière déclinante du soir réconfortait Vautier qu'ils n'auraient plus à sortir, plus à faire l'effort de vivre pour elle, que bientôt le sommeil lui apporterait quelque réconfort, car il ne ronflait pas. |
Vautier se souvint nettement par la suite, pour autant que lui permit sa mémoire transfigée, comme glorifiée de l'évènement, puisqu'il éleva l'ensemble à l'état de mythe, que fréquemment il aimait contempler. Il leur associa une musique, la Troisième de Brahms, leur Motiv, et vit dans l'agitation acerbe du dernier mouvement le symbole parfait du désespoir qui l'envahit une fois qu'elle l'eut quitté, et crut toujours que le thème en question préluderait à leur rencontre fortuite, bien des années après, se le jouant souvent dans sa tête afin d'appeler pour ainsi dire l'évènement (ils ne se revirent jamais). Il se rappela donc comment ils discutaient inlassablement leur passé, puisque le monde extérieur semblait avoir tari. C'était à peu près toujours la même histoire, à quelques variantes près, car les détails pouvaient fluctuer en fonction de l'heure de la journée, qui tant influençait leur humeur. Indubitablement, c'était un passe temps agréable. Il ressortait qu'ils s'étaient plus dès leurs premières rencontres, puis il y avait eu une periode, assez longue, de comment dire, de stagnation. Cela avait duré peut-être quelques mois, ce flottement. Ton balcon surplombait la rue Cambronne. J'y étais invariablement de faction quand tu téléphonais, histoire de ne pas déranger. Je fumais. J'avais la pretention de haïr je haïssais le XVème, sa bourgeoisie tranquille et silencieuse. La vue s'offrait néanmoins plaisante de ton sixième étage. En attendant que tu finisses je contemplais à mes pieds le XVème et sa bourgeoisie stupide et silencieuse. Quand tu avais enfin raccroché je ne pouvais éviter de te questionner, qu'avais-tu bien pu raconter tout ce temps. Notre relation s'était enfin raffermie, doucement, grandissante. Nous prîmes l'habitude de nous téléphoner tous les jours, et longtemps. Une visite au cimetière Montparnasse fut l'apogée de cette période. Il faisait particulièrement froid ce jour-là, au cœur de l'hiver, j'insistais de me recueillir sur la tombe de Stravinsky [voir note sur le texte adjacent ], t'expliquant en détail le miracle du Sacre du Printemps. Je ne me souviens pas avoir parler d'autre chose que de musique ce jour-là, et pourtant la conversation nous avait portés jusqu'à tard dans la soirée. Je me souviens si bien chez toi, la couleur des rideaux, toujours tirés, un bleu profond, qui assouvissait la lumière trop crue de l'extérieur. Alors que la fin approchait la chaleur augmenta encore. L'été avancait, le XVème se vidait chaque jour davantage. Le matin on se reveillait moite, de plus en plus engourdi. Là ta peau était plus douce encore (Sehnsuchts-Motiv), mais tu n'avais plus la patience des caresses. On n'avait pourtant plus envie de se lever, chaque jour d'une lassitude croissante, car il faudrait inventer une activité, essayer encore de parler. D'ailleurs, la journée entière, j'appelais le soir, qu'on se recouche enfin, une nouvelle journée de passée. On finissait par étouffer d'une certaine manière, et pourtant je n'aurais envisagé de te quitter. J'aurais pu rentrer chez moi à l'occasion, une diversion de notre relation raréfiée, mais je ne le faisais plus, par couardise, sentant la fin, ne voulant en perdre un instant. Une de tes amies nous amena une distraction d'une journée. De province, nous la promenâmes à Paris, marchant inlassablement en dépit de la chaleur lourde et sale, échouâmes à Notre Dame. Ton amie était peu loquace, ce qui ne présentait aucun secours. Du coup, nous entrâmes à la messe, pour voir, et je fus impressioné par la mise-en-scène en grandes pompes. J'y serais resté volontiers, satisfait d'observer sans avoir à commenter, mais ce ne fut pas du goût de ton amie. Dehors, il y avait un important rassemblement de Scouts mais nous n'avions même pas cœur à nous moquer. Nos débuts offraient un sujet de conversation favori, quand nous parlions. Notre relation avait commencé avec peine, non sans hésitation. Je t'aimais pour sûr, et te l'avouai tôt, bien avant d'oser même t'effleurer. Peut-être avais-tu été finalement touchée de cet amour, si entier, si naïf, et à la longue tu m'avais accepté. Toujours est-il que ces débuts tâtonnants nous plaisaient le plus à évoquer. Cela nous paraissait romanesque. Souvent nous mangions des fraises. Il y avait six étages. Nous arrivions à l'étage invariablement essouflés. Nous sortions toutefois peu, et de moins en moins. Nos sorties, en dehors des rares promenades, étaient pour acheter les courses, et le moins loin possible. Rarement nous trouvions une activité qui nous tînt éloignés de l'appartement. Il nous arrivait encore de faire quelque tourisme dans Paris, nous marchions longuement en silence jusqu'à ce que la lassitude nous regagne, on s'allongeait, bronzant même parfois, tu dévoilais tes seins dans un coin plus intime des bords de Seine. Mais finalement le dehors nous pesait, chez toi la lumiere tamisée et rafraîchie présentait un hâvre de tranquillité. Nous restions donc à peu près couchés, prétendant un demi-sommeil l'un contre l'autre, pour se dispenser de parler, un réconfort finalement par rapport à l'étouffement estival du dehors. On prenait souvent la douche ensemble, essayant de laver la lassitude de la journée. Enfin la lumière déclinante du soir nous réconfortait que nous n'aurions plus à sortir de la journée. |
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Leur situation se gâta enfin lorsqu'ils reçurent les résultats pour l'année suivante. Les admissions scelleraient leur sort, décidant du retour de Florence à Paris. La situation changea d'un coup, abruptement accélérée. Trois jours ils coururent d'une école à l'autre, essayant de comprendre, débrouillant des renseignements confus et trop rares. Le plus clair de leurs journées se déroulait dorénavant dans le métro, alors que dans cette clameur étouffante ils se précipitaient à travers Paris, pour consulter dans les écoles une liste après l'autre, où leurs noms ne figuraient pas, même pas sur liste d'attente. En vain quémandaient-ils des renseignements auprès de qui voulait bien entendre, mais rien à faire, pas de place pour vous, désolés, ce n'est pas notre faute. Ils se firent inlassablement répéter on leur répéta les mêmes excuses indignées, et leurs sempiternelles variantes, blâmant leur infortune sur la récente réforme des Arts Appliqués, qui en dépit des promesses leur déniait une place dans le système, par manque d'effectifs. Leurs interlocuteurs se rangeaient volontiers à leur côté, renflouant leur indignation quant à l'iniquité du système, se posaient en combattant pour leurs droits, ce qui donnait chaud au ventre, mais n'accomplissait rien. On vilipendait volontiers le rectorat, dont l'autorité supérieure et trop distante les avait plongés dans cette injustice. L'abondance d'arguments, la surenchère d'indignation, finit par les étourdir au point d'en perdre l'idée de leur quête. Puis les étudiants se retrouvaient entre eux, ressassant de nouveau les évènements de la journée, leurs discussions contradictoires, leurs petits espoirs ou déceptions, ajoutant par leurs informations dissonantes à la confusion. Faute de résolution chaque évènement se trouvait disséqué avec soin, ne laissant échapper aucune opportunité d'espoir, ou de cause pour une indignation supérieure. Mais à entendre cela répété à l'excès, Vautier finit par ne plus trouver sens à rien. Encore sous le coup de son amour, mais inondé de ce flot d'émotions nouvelles, il fut pris d'une sorte de vertige, comme si la surabondance avait provoqué l'anesthésie des sens, à se démener ainsi, à entendre cent versions des mêmes faits, conclues du résultat inéluctable que, à défaut de place l'année suivante, Florence ne reviendrait pas. Leurs camarades, ceux du moins qui se trouvaient dans cette même situation -les autres ayant sans doute déserté, comme honteux de leur bonne fortune-, se débattaient également, avec plus ou moins de vigueur. Ils se rencontraient au détour des écoles, et c'était encore les mêmes histoires, encore et encore. Il était bon de se monter le scandale, unis dans leurs arguments, trouvant un confort passioné dans la répétition de leur indignation. Pour le coup, Vautier et Florence désertèrent l'appartement, jusqu'au coucher, où apres un bilan minutieux des évènements du jour, ils échaffaudaient le plan de bataille du lendemain. Merveilleux, ils se sentirent unis dans ce combat. La fin approchait. Ils se démenèrent trois jours ainsi, étourdis à en perdre conscience exacte des évènements, abrutis par les nombreux trajets, anesthésiés par l'argumentation incessante et répétitive, rendus comme insensibles par l'excès d'émotion. Ils mirent un point d'honneur à s'agiter de la sorte, sans répit, meme lorsque cela semblait vain, histoire de ne pas se laisser abbattre. Ils imaginèrent s'imposer au ministère pour plaidoyer leur cause. Ils finirent par former un groupe soudé, avec ces étudiants qui comme eux se sentaient floués. Leur nombre s'augmenta de quelques parents d'élèves, qui à leurs yeux renforcèrent leur crédibilité, rédigeant au rectorat des lettres enflammées, dont la lecture émouvait. La passion de l'effort leur portait parfois les larmes aux yeux, à se raconter encore l'injustice dont ils se voyaient affligés, ça donnait la chair de poule, et dans la recherche de ces émotions la virulence fut surenchérie. Ça ne se passerait pas comme ça, après une année de travail assidu et de promesses d'avenir, les foutre à la porte comme des malpropres, c'était bien trop terrible! C'est ce qu'ils se répétaient. Un enthousiasme excessif les submergeait, à se plaider ensemble leur infortune. Ils s'encourageaient mutuellement, chacun proposant une idée de l'action à entreprendre, tous passionés à l'idée d'agir. Ils se seraient crus à la guerre. L'émotion croissante les inspira, ils crurent vivre de grands moments. Ils s'émerveillèrent de leur solidarité, cela faisait chaud au cœur, cette lutte dont ils se peignirent les héros. Le combat engendra l'espoir, et Vautier en vint à croire au retour de Florence, éprouvant un certain plaisir finalement de se voir entraîné par cette activité intense et passionée. Unis dans leurs actions, le vide comblé par l'urgence du moment, Florence et Vautier multiplièrent encore leurs démarches auprès des écoles. Mais à deux, coupés du groupe, loin de la sensation chaleureuse de mécontentement general, ils perdaient de leur saint enthousiasme. Chaque nouvelle information créait la surprise, repoussant d'autant la résolution. Ils tombaient de haut, on se foutait vraiment de leurs gueules! Au troisième jour de cette activité fébrile, ils se rendirent à l'école Duperré, qui de par son importance moindre figurait au bas de leur liste. Située dans le quartier République, près du square du Temple, l'école était distante. Vautier se souvint ensuite vividement du trajet en métro. Il faisait beau il faisait chaud (Liebesentbehrungs-Motiv). La fatigue les avait gagnés, ils ne disaient mot, abrutis de cette chaleur poisseuse qu'ils auraient autrement célébrée. Ils furent reçus par un responsable au visage graisseux, qui répéta d'abord ce qu'ils avaient entendu si souvent. Puis il ouvrit la liste des reçus. Noyé dans l'énumération alphabétique, le nom de Vautier y figurait, incroyable, mais pourtant réel. Ils quittèrent le quartier République, qui jusqu'alors lui avait évoqué le monde désuet (var.: décalé) de ses grands-parents, et qui lui semblait étrange d'associer maintenant à sa passion. Florence pleura. Vautier devait courir chez lui réunir les formulaires, étourdit de cet improbable concours de circonstances. Florence pleurait pendant le trajet, lui, impuissant, la dévisageait idiot, n'osant la saisir, n'osant non plus exprimer son désarroi, meme si sincèrement il n'avait voulu cela, mais craignant de paraître mièvre et plus idiot encore. Sous le poids de la passion et l'impossibilité de l'exprimer, Vautier agit en automate. Pour rien au monde il n'aurait voulu qu'il en soit ainsi, mais ne put exprimer ce sentiment dont il craignait qu'aux yeux de Florence la mièvrerie paraîtrait insupportable. Il sentit la fin certaine, et ne sut s'il en supporterait l'émotion, ou si un par mécanisme inné de défense il se trouverait insensibilisé. Il n'avait jamais vu Florence pleurer ainsi à gros sanglots, et certainement pas en public. Il se sentit d'autant paralysé, lu plus encore sa gaucherie dans les yeux des passagers. Ce trajet n'en finirait donc jamais. Il se vit niais, bête, son corps en forme de poire enveloppant le strapontin, impuissant. Ils se quittèrent au bas se son immeuble, rue Cambronne. Il courut sans penser, en finir des formalités, ne remarquant même pas qu'il ne s'était pas trouvé ainsi sans elle depuis des semaines. |
La situation se gâta enfin. Notre fin approchait. On eut les resultats des admissions pour l'année suivante, nous serions fixés sur ton sort, savoir si tu reviendrais à Paris. Tout s'accéléra subitement. Trois jours, nous courâmes d'une école à l'autre, essayant de comprendre, débrouillant des renseignements confus et trop rares. Le plus clair de la journée se passait dans le métro, dans un bruit de tonnerre, nous volions autour de Paris. Nous consultions liste après liste, nos noms n'y apparaissaient nul part, pas même en attente, on quémandait les renseignements, les secrétaires, directeurs, qui voulaient bien entendre, rien à faire, pas de place pour vous, désolés, pas de notre faute. On se fit répéter on nous répéta de sempiternelles variantes des mêmes faits, la réforme des Arts Appliqués, vous vous êtes faits avoir, en dépit des promesses, pas de place pour vous, on fait ce qu'on peut croyez-nous, un espoir peut-être mais ce sera difficile, les salauds, au rectorat, de leur faute, nous, on a pourtant joué le jeu, pas de notre faute, on fait ce qu'on peut pour vous, vous n'êtes pas seul croyez-moi, c'est si injuste, mais que faire. Ça nous étourdit tant finalement, qu'on perdait tout sens à notre quête. Et on se le répétait encore entre nous, ressassant les évènements de la journée, ses contradictions, ses petits espoirs ou déceptions, ajoutant encore à la confusion. Nous disséquions chaque évènement avec soin, ne laissant passer aucune cause d'espoir. Mais à se répéter autant tout cela, on finit par ne plus trouver de sens à rien. On ne ressentit finalement plus grand chose, moi du moins, en proie a une sorte de vertige, de courir partout et entendre cent versions de la même histoire, avec toujours pour résultat que nous n'aurions pas d'école l'année suivante. Nos camarades, ceux qui étaient aussi dans notre situation, se débattaient tout comme nous, avec plus ou moins de vigueur. On se rencontrait au détour d'une école, et c'était à nouveau les mêmes histoires, encore et encore. Il faisait bon de se monter le scandale, nous avions les mêmes arguments, nous les répétions et répétions indignés. Pour le coup nous ne restions plus chez toi, que pour le coucher, où après un dernier bilan des évènements du jour, nous échaffaudions le plan de bataille du lendemain. Nous nous sentions unis par ce combat. Trois jours à se démener ainsi, étourdissants, à en perdre conscience des évènements, abrutis par les nombreux trajets, anesthesiés par l'argumentation incessante. Nous mettions un point d'honneur à nous agiter de la sorte, ou de faire semblant, histoire de ne pas se laisser abbattre. Nous avions même obtenu l'addresse du ministère, celle du rectorat. On se pointerait on leur expliquerait. On finissait par former un groupe soudé, avec ces gens qui comme nous n'auraient pas de place l'année suivante. Nous fûmes rejoints par quelques parents d'élèves particulièrement enflammés, qui réhaussèrent notre crédibilité, écrivant des lettres indignées lamentant notre sort, ça en devenait émouvant. Parfois cela nous donnait les larmes aux yeux, de se raconter l'injustice terrible qui nous frappait, ça nous en donnait la chair de poule. Il y eut une surenchère de virulence. Ça ne se passerait pas comme ça, après une année de travail assidu et de promesses d'avenir, nous foutre à la porte comme des malpropres était bien trop terrible. C'est ce qu'on répétait. On en venait à un enthousiasme excessif, à parler de ça, tous ensemble. On s'encourageait mutuellement, chacun ayant son idée de l'action à entreprendre, tous unis sur l'idée d'agir. On se serait cru à la guerre. L'émotion en devint forte, on se sentit vivre de grandes choses. On s'emerveillait de notre solidarité, cela faisait chaud au coeur, et de cette lutte dont nous étions pour ainsi dire les héros. L'espoir s'échafauda au milieu de la lutte, et j'en finis par croire que tu serais de retour à Paris l'année suivante. Il y avait un certain plaisir à être pris au beau milieu de cette activité intense et passionée. Enfin nous nous retrouvions tous deux seuls à mener nos démarches auprès des écoles, toujours ensemble dans nos actions. Mais généralement notre saint enthousiasme retombait doucement, par paliers, car réellement le problème semblait insoluble. Et nous n'étions plus que deux à l'affronter, loins du sentiment chaleureux d'être captivé dans un élan de mécontentement général. Chaque nouvelle information présentait une nouvelle surprise. On tombait de haut. On se foutait vraiment de nos gueules. Au troisième jour de cette activité fébrile, nous nous rendîmes à l'école Duperré. Située rue Dupetit Thouars, près du square du Temple (authentique), l'école Duperré était éloignée de chez toi. Je me souviens de façon vivide encore du trajet en métro. Il faisait beau il faisait chaud. La fatigue nous avait envahis nous ne disions mot. Sur place nous fûmes reçus par un responsable au visage graisseux. Il nous répéta d'abord ce que nous savions déjà. Puis il ouvrit la liste des reçus. Mon nom y figurait. J'étais reçu. Nous quittâmes le quartier République. Tu pleurais. Il me fallait courir chez moi au plus vite chercher les formulaires les rapporter à Duperré. J'étais pris, pas toi. Je ne comprenais pas. Un concours de circonstances. Tu pleuras pendant tout le trajet. Je te regardais bête. Florence. Je n'aurais pas voulu ça, mais que dire, sans paraître plus mièvre et idiot encore. Je ne voulais pas vivre ça. J'agis comme un automate. La fin cette fois. Je ne t'avais jamais vue pleurer comme ca, à gros sanglots, malgré le monde autour de nous. Le trajet n'en finirait donc jamais, le métro puis le bus. J'étais assis face à toi, bête, niais, impuissant. On s'est séparé en bas de chez toi, rue Cambronne. Je devais me hâter, retourner à Duperré, on se rejoindrait en fin de journée. Je ne m'étais retrouvé seul depuis longtemps. Mais il n'était temps de penser à rien. Je courai aussi vite que possible, en finir. |
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Le train-train reprit. Ils ne firent plus rien du tout, pour les quelques jours qui leur restaient avant qu'elle ne repartît pour Grenoble. Vautier avoua ne plus être sortable, fondant en larmes pour un rien, sans prévenir. Ils revirent une ou deux fois leurs camarades d'infortune, dont certains continuaient encore leurs démarches, alors que Florence avait renoncé. Ils s'en foutaient presque. Il ne restait plus qu'à laisser tranquillement mourir leur relation, le saint amour de Vautier. Il avait beau répéter à Florence que bien que reçu lui-même, il continuerait de se battre à ses côtés, le cœur n'y était plus. Ils préférèrent renoncer. De nouveau le temps passa essentiellement chez Florence, là-haut, à ne rien faire. Ils ne parlaient guère, peut-être moins encore qu'auparavant. Ils s'occupaient surtout de nourriture, manger des fraises et des cerises, sans cette fois faire de concours de lancer de noyau, évitant de penser au reste. Ils se foutaient de bien faire ou non l'amour, ça n'avait plus d'importance. D'ailleurs, clairement aux yeux de Florence l'absence d'école l'année suivante était bien plus importante que de perdre Vautier. Bien sûr, lui pouvait encore pleurer de temps à autre, mais malgre tout ils s'étaient faits une raison. Même si parfois Vautier tentait de parler de leur amour, de leur séparation imminente, c'était visiblement devenu hors de propos. Et il sut ne justifier d'aucune raison de se plaindre après tout, lui était reçu. Ils tentèrent une dernière sortie, pour le peu de jours qui leur restaient ensemble, au Parc de Versailles. Vautier tenait ce lieu en une estime particulière, y retrouvant tant de souvenirs, espérant que cela pourrait se partager. Mais il trouva difficile de prétendre au bonheur, alors que la séparation menaçait si proche devant eux, et que Florence ne reviendrait pas. Ce lieu de célébration, enrichi ce jour-là de la jubilation de ses jeux d'eau, ils le parcoururent la mort dans l'âme, pesant de ce nœud permanent dans l'estomac. |
Du coup, le train-train reprit. On ne fit plus rien du tout, pour les quelques jours qui nous restaient avant que tu ne repartes pour Grenoble. Il faut avouer que je n'étais plus vraiment présentable, fondant en larmes pour un rien, sans prévenir. On a revu une ou deux fois nos camarades, qui eux continuaient encore leurs démarches, alors que nous étions complètement résignés. On s'en foutait presque. Il n'y avait plus qu'à laisser tranquillement mourir notre relation, mon amour. J'avais beau te répéter que bien que reçu moi-même, je continuerai à me battre à tes côtés, mais ce n'était plus pareil. On préféra renoncer. De nouveau le temps passa essentiellement chez toi, là-haut, à ne rien foutre. On ne parlait pas, peut-être moins encore qu'auparavant. On s'occupait surtout à manger des fraises et des cerises, sans toutefois faire des concours de lancer de noyau comme l'aurait voulu notre tradition, et ne pas penser au reste. On s'en foutait maintenant: réussir ou non l'acte d'amour n'avait plus d'importance. D'ailleurs pour toi, il devenait clair que l'absence d'école l'année prochaine revêtait bien plus d'importance que de me revoir ou pas. Bien sûr, je pouvais encore pleurer de temps à autre, mais malgre tout on s'était fait une raison. Même si parfois je tentais de parler de notre amour et de la séparation imminente, c'était visiblement hors de propos. Et je n'avais aucune raison de me plaindre après tout, c'est moi qui étais reçu. Nous tentâmes une dernière sortie, pendant le peu de jours qui nous restaient ensemble, au Parc de Versailles. Je tenais le lieu en une estime particulière, y retrouvant tant de souvenirs, espérant que cela pourrait se partager. Mais il fut difficile de prétendre au bonheur, alors que la séparation était si proche devant nous, et que tu ne reviendrais pas à Paris. Cet endroit de célébration, nous le parcourions la mort dans l'âme, comme un nœud permanent dans l'estomac. |
(Optionel: On se lève, en s'inclinant)
Ces derniers jours, on s'ennuyait ferme. Vautier ne put même
plus dire qu'il aimait Florence, visiblement, tu t'en foutais.
C'était fini.
Souvent, il lui faisait promettre d'écrire, une fois à Grenoble.
Évidemment, elle écrirait. Peut-être même
reussirait-elle à revenir à Paris.
Et dans le fond, peut-être trouverait-elle sa place en
École d'Arts Appliqués.
Après tout, avec toutes ces lettres, aux censeurs,
députés, recteur,
ministre -
Elle s'engagea à confier à Vautier un jeu de
clés de l'appartement Parisien - ces clés,
et ses retours subséquents à l'appartement
déserté, constituèrent l'élément
fondateur de sa mythologie personelle, un acte
répété et déchirant, emblème
de la passion amoureuse, dont jamais il ne voulut se remettre,
et auquel il associa l'ultime mouvement de la Troisième
de Brahms, pensant qu'un jour ceci servirait de prélude
à l'amour retrouvé -, qu'il puisse
vérifier le courrier, venir aux nouvelles. Il en profiterait
pour arroser les plantes, sur le balcon. Assurément il ferait tout en son
pouvoir pour qu'elle fût prise. Il continuerait
la lutte comme si ç'avait été
pour lui.
Il faisait particulièrement chaud
Liebesentbehrungs-Motiv), ces derniers jours. C'était
la fin. Ils firent parfois encore l'amour,
(opt. on se frappe le cœur
du poing droit, l'autre, doigt, dans le cul )
mais sans la moindre conviction. D'ailleurs,
que ça se passât mal ne les affectait plus.
(Opt. On se frappe
le cœur du poing droit, l'autre, doigt, dans le cul ).
Ils n'essayaient plus d'en parler. Je crois qu'on attendait
son départ, ne sachant plus que faire de cette lente agonie.
Vautier redoutait effroyablement leur séparation,
mais il fallait bien s'avouer que cela mettrait terme à
une situation pesante, irrespirable.
D'un autre côté, je n'arrivais pas à
croire qu'ils puissent ne jamais
plus se revoir. Cela paraissait impossible. Impossible..
De toutes facons, ils étaient coupés net dans leur amour,
Florence du moins. On ne se l'avouait pas mais c'était bel et
bien fini, quoiqu'il arrive,
même si Florence avait pu revenir. Du reste ils ne se
l'avouèrent jamais.
Cet amour allait expirer naturellement, sans se déclarer.
Même quand tu es revenue finalement, deux mois plus tard, à
la rentrée.
Leur rupture se fit à l'image de leur relation: sans parole. C'est
à se demander s'il y avait même eu rupture.
Ils ne se dirent rien à ce sujet.
Maintenant les tous derniers jours: Ils ne sortaient cette fois
plus du tout. Il ne restait plus qu'à s'occuper que de faire mollement
le ménage, histoire de laisser l'endroit propre.
Vautier fut gras, le corps en forme de poire. Son visage, pourtant
frappant, cheveux bouclés et regard profond. Ou plutôt non: Il eut
la tête rasée, à y regarder de près
on aurait dit un bidasse.
Vautier se sentit gras, et en forme de poire. Il sut que ses
fesses présentaient trop volumineuses, même si
c'était là une partie de
son corps qu'il ne voyait jamais, et que cela lui serait un désavantage
dans la vie.
Il ne sut nettoyer la gazinière merde. Il se sentit gras, le corps
en forme de poire, oisif, indolent et imparfait. Il en voulut à
sa vie bourgeoise et indolente de ne lui avoir enseigné les fondamentales.
Florence lui prit nerveusement l'éponge des mains. C'était la fin.
Pour s'occuper ils faisait mollement le ménage, histoire de laisser
l'endroit impeccable, ou alors ils restaient couchés.
La radio déblatérait encore la majorité de
la journée mais ils n'écoutaient
pas. Ils ne pensaient guère plus, sauf parfois encore à
ces problèmes d'école,
si seulement ça avait pu se passer autrement, n'y avait-il pas encore
quelque espoir qu'elle pût être admise. C'était
au centre de nos pensées peut-être,
mais ils n'en parlaient plus, comme d'un sujet qui fâche. D'ailleurs
à quoi bon.
Vautier se souvint fort bien du jour de son départ. Il se mit
a pleurer dès tôt le matin, comme un con. Les larmes ne sortaient
d'ailleurs pas très volontiers, ça finissait
par être agaçant. Les larmes
ne vinrent en fait réellement que bien plus tard.
Ils se quittèrent
Gare de Lyon. Il rentra chez lui, à pied.
Il faisait chaud.
(Liebesentbehrungs-Motiv).
(Les fidèles se rassoient, récitent ce qui suit individuellement
à voix basse, d'une traite, partiellement inintelligible:)
La soirée tant attendue.
Mort de peur. Alcool, je bois. Ceci
détend. Chez Laurence. Laurence est un homme. Petite stature. Il
porte la chemise Hawaïenne (me semble-t-il). Sa personalité expansive,
comment dire. Il dégage, dégage, comment dire,
l'amour de l'humanité, comment dire.
Danse. Laurence bourré. Il gueule: "Je vous aime tous!" Puis
dégueule. J'aimerais être près de toi.
Mais ce n'est vraiment pas
ça. Après des mois d'espoirs, d'amour hésitant,
il faudrait que ça sorte,
ceci est sans doute ma dernière chance.
"Je suis fatigué de t'aimer
à ce point." Mais tu as jeu facile de mettre
ça au compte de l'ivresse.
Regardons film porno. C'est nul. Deux couples se forment mais pas le nôtre.
Ou pas vraiment: Je t'embrasse finalement, mais sans comment dire, que
ça nous engage comment dire. Fin de soirée. C'est le matin. On a dormi
là, au sol. Certains ont vomi. Je ne peux pas ne peux pas
te quitter.
Métro. Séparation. "Appelle-moi",
dis-tu. Une journée entière
à contempler le téléphone. Le téléphone.
Tu dors me dit-on. Impossible
de te joindre. Lendemain. Rien ne se passe, que je me souvienne.
Lendemain, viens chez toi. À la suite de je ne sais quel jeu, tu
m'enlaces, m'embrasses, mais d'une manière curieusement réticente.
Joie hystérique mais de courte durée. Puis abbattement
total. De nouveau
à Estienne. Curieuse distance entre nous. Nous nous séparons le soir
dans la banalité. C'en est trop. Je cours chez moi. Il faut te voir,
le soir même. Coup de téléphone. "C'est O***.
Je ne vais pas. On peut
se voir?" Rendez-vous est pris. À Port-Royal. Nous n'aurons qu'une
demie-heure à peine pour nous expliquer. Tu as un entraînenement de
Volley au Centre S***, tout proche. À Port-Royal ça n'en finit pas.
J'ai peur du moment où tu seras là. Un homme se fait
arrêter, avec
menottes. Ça fera quelque chose à raconter. Tu arrives enfin.
Café,
sur le Boulevard. Je ne peux rien dire mais heureusement ça ne dure
pas. Tout dire. Je t'aime. Je trouve ça impossible cette relation
hésitante. Je t'aime. C'est dit à mi-voix mais tu comprends le sens
général. Tu trouves ça difficile aussi.
Mais que dire? "J'en aime
un autre. Je ne peux pas tout reconstruire avec toi. - Je sais, je
ne te le demande pas. (Sourire). etc. Tu veux prendre une
décision. Moi je suis contre par principe mais
ce n'est pas forcément
plus malin. Décision: Continuer de se voir, mais sans nous laisser
l'occasion d'avoir de contact, comment dire, physique. Décision vaine,
dès le lendemain. Trajet à pied,
d'un métro l'autre. Il fait froid.
Nous nous serrons l'un contre l'autre, presque amoureusement, et pourtant
ce n'est encore pas tout a fait ça. Décision encore.
Vaine également.
Cette fois avec conviction, je t'embrasse, te touche, te sens.
Une légère réserve de ta part peut-être.
Mais je suis comblé! Le bonheur.
Lendemain, Bar-Mitzvah. Je pense à toi la journée
entière, t'appeler.
N'y parviens que le soir, au moment où on sert l'entrée.
Alcool (vodka). On danse.
Un slow langoureux, avec une cousine dont je fais la connaissance et
dont j'oublie aussitôt le nom. Le lendemain, les jours
avant ton départ pour Grenoble.
Visites fréquentes chez toi. Notre relation est plus franche cette fois.
Dernier jour. Juste avant mon départ, on sonne au
téléphone. C'est Lionel,
ton "Jules". Épouvantable. Il ne cesse de te taquiner sur ton
infidélité, sans se douter à quel point il
fait mouche. Partir, mais je ne
puis. Acculé donc de rester, recroquevillé dans un coin d
e pièce. Fin
du coup de fil. Je suis surpris que tu ne m'en veuilles pas. Séparation.
Je ne puis retenir mes larmes. Crainte de paraître mièvre. Plus tard
on se revoit encore. Sursis avant ton absence. Peut-être la fin pour
nous deux. "Je t'aime, que va-t-il se passer, apres Pâques? - Je ne
sais pas, je ne sais vraiment pas." Cette fois c'est fini. Le début
de l'enfer pour moi? Sortir. Chez Sophie. Alcool. Rue du Renard, à
quelques pas de Beaubourg. L'appartement est vide, entre nous. On
étouffe sur un Proti, barre diététique
immangeable. Le fou rire
nous fait recracher cette pâte infecte. Sophie
et Isabelle, alcool aidant, ont envie de moi. Je ne peux pas, je me
sens encore dans tes bras. Ça fait mal. Je sanglote. Un autre mec arrive.
Un ami d'Isabelle, chaude reputation. Il se fera violer, il est venu
pour ça. Une certaine Mireille habite chez Sophie. Elle est coincée,
Sophie la déteste, veut la provoquer, on demande au mec de la provoquer,
jouer avec elle. Même moi cela m'amuse dans le fond. Ça
tourne à la
partouze. Conversation à part avec Isabelle. Je la fais souffrir, dit-elle.
Je ne peux lui résister, l'embrasse passionément,
la déshabille.
Mais je suis retenu. Florence j'aimerais être près de toi. Isabelle
se pince les seins, attend l'amour. Ça fait mal. Florence. Isabelle
comprend, renonce finalement. Elle n'a qu'à se faire baiser par l'autre
mec. Apres tout il est là pour ça, à
l'approbation générale. Elles sont
toutes deux sur lui, Sophie en aimerait aussi, mais il s'endort finalement.
Il fait décidément chaud. Je marche chez moi.
Châtelet, le Boulevard
St Michel. La chaleur nous rapproche. Je t'imagine à Toulon, sans doute
on t'y trouve si belle. Puis tu seras de retour à Grenoble,
avec l'angoisse de retrouver celui que tu aimes. Soirée chez Mathilde.
Je ne puis articuler un mot. L'alcool n'y fait même rien. Je parlerais
bien de mon amour. Lendemain. Je revois Nicolas, un ami d'enfance.
J'ai toujours été humilié par son manque
total de naïveté. À son contact
je me suis toujours vu gras et niais. Le soir même, les cousines de la
Bar-Mitzvah, qui m'ont téléphoné entretemps.
Nicolas se joint à nous.
La Rhumerie, Boulevard St Germain. Alcool de nouveau. Elle s'appelle
Nathalie. Nous usons la conversation. Nous retrouvons finalement seuls.
Je l'embrasserai bien, soudainement, alors que trois punchs me bouillonent
la tête. J'essaie de me tenir. Nous nous rendons chez elle, dans
les beaux quartiers. C'est dur d'affronter les parents quand on est
saoul comme un cochon. Ça passe à peu près.
D'autant que je dessaoule
petit à petit. Elle a de longs cheveux bouclés, noirs. Elle est jeune.
On croirait sa peau douce (Sehnsuchts-Motiv) et
fraîche. Prétexte pour sortir de l'appartement:
Acheter des timbres. Nous en profitons pour visiter le quartier.
Bourgeois. Chaleur. Je l'embrasse finalement. Elle se laisse faire.
"Tu as une amie? - Elle est partie... - Je n'en peux plus de jouer
les remplaçantes." Elle est allongée sur le lit, dans une
demie-pénombre. Je lui dévoile le sein, le suce comme j'ai appris.
Je lui ferais bien l'amour. Elle se hasarde timidement: "Je ne suis
jamais allée aussi loin avec un mec." Je me fais plus pressant,
mais elle me retient avec un sourire timide, se détourne enfin. Dîner.
Préparatifs de départ. Elle part demain, vacances. Conversation sur
son balcon, la nuit, enfin seuls. "Je ne veux pas que tu partes.
- Ne dis pas ça. Déjà que je n'ai pas
envie de partir...". Conversation.
Conversation encore, puis départ. Je n'arrive pas à
partir, c'est toujours
pareil. Nouvel au-revoir, nouveau baiser, etc. Je parviens finalement
à quitter Nathalie. Le lendemain je me retrouve seul encore, elle est
partie aussi, et pas loin de Grenoble encore. L'Isère me vole tous
mes amours. Téléphone: C'est Nathalie,
déjà. Trop court. Ça ne passe pas.
Serait-elle amoureuse? Écris-moi rappelle-moi. Chez Sophie, rue du
Renard. Nous sommes à court d'alcool cette fois. Isabelle et Olivier.
La nuit entière nous jouons au Minitel
à établir contact avec des homos.
À six heures du matin nous déboulons chez l'un d'eux,
à quatre, ce qui
ne manque pas de le surprendre, lui qui voulait se tirer tranquillement
Olivier. Il voit bien qu'on s'est foutu sa gueule mais il est gentil.
Il fait du théâtre. J'embrasse Sophie. Isabelle et Olivier enfin partis
nous faisons même des choses au lit. J'ai une
tête de déterré, j'ai honte
dans la rue, en rentrant chez moi, à pied. Sébastopol. Quelque chose
de débauché, ce boulevard.
La rue St Denis, proche. Le téléphone, plusieurs fois
dans la journée.
Ce n'est jamais Nathalie. Chez Sophie, rue du Renard. Nicolas cette fois.
Alcool. Nous lisons des confessions érotiques - des gens qui pissent
et se chient dessus. Puis devenons gâteux quelques instants en se
souvenant du passé commun, à l'école. Enfin grande crise de
fou rire, avec Nicolas, au petit matin, dans un bar, deux personnages
grossièrement grimacants, l'alcool sans doute.
Boîte aux lettres: Toujours
rien. Vers midi: Je descends encore prendre le courrier mais sans trop
y croire. D'un air distrait d'ailleurs. Je suis lancé dans une explication
détaillée de la musique d'Anton Webern à
un interlocuteur imaginaire,
qui m'écoute patiemment même si je ressasse cent fois mes arguments.
Une lettre. Nathalie. T'appeler Samedi soir, dans trois jours. Trois jours.
Le soir vive émotion. Coup de téléphone. Florence.
Le cœur me bat si
fort que je suffoque. Un temps. Je reprends tout de meme controle, puis
je ris: "Je suis tellement heureux que tu m'appelles."
Je répète
cela. J'irai te chercher Gare de Lyon, Lundi soir. Euphorie,
irrésistible, qui ne se calme qu'une fois chez Sophie, rue du Renard.
Puis Nicolas et sa copine, une japonaise abusive. Je suis muet une
fois de plus, comme trop souvent en société.
Trois jours avec un cousin
américain, dont la garde m'a été imposée.
Le promener, mais où? Samedi
soir. Restaurant luxueux, avec les Americains, au Palais Royal. J'arrive
finalement à joindre Nathalie, d'une cabine
téléphonique. Demain midi
à St Germain, près de la Rhumerie où notre relation
a décollé.
Nous nous étreignons, nous embrassons. Tu m'as ramené un petit cadeau
Kitsch des Deux-Alpes. Il y a là quelque chose d'émouvant ou
triste, une vague sensation de pitié pour toi. Les gens qui offrent
des cadeaux qui ne plaisent pas m'ont toujours dechiré au plus haut point.
Nous visitons le Panthéon, ce que curieusement je n'avais jamais
fait, durant toutes ces années de vie Parisienne. Demain je dirais tout
à Florence. Lendemain la Gare de Lyon. Je raccompagne Florence chez elle,
dans le XVème, long trajet de métro. Je ne lui dis rien, vraiment.
La revoir, ses lèvres à peine séparées
(Liebes-Motiv), comment dire. Elle m'arrache
les vers du nez. J'avoue que je ne sais plus trop, je laisse planer
un doute hideux. Pourquoi suis-je sorti avec Nathalie? Cela dure
jusqu'à minuit, puis je rentre, à pied, traversant Montparnasse.
Sur le trajet, une femme pleure hurlant presque, un jeune homme en
sang se fait mener soutenu par sa mère, un punk
pété me demande si
je n'ai rien à fumer. Je n'ai que des cigarettes.
C'était une ancienne boutique ancienne qui donnait sur le lycée Camille Sée, lycée des plus laids de Paris, avec ses murs de briques noircies d'usine. On en entendait les sonneries, parfois la clameur confuse de la cour de récréation, derrière ces murs de prison, image idiote. Le XVème blah-blah (remplissage anecdotique, voir ci-dessous)
La plupart des employés habitaient la plupart le quartier. Ils l'aimaient, comme un village, le seul endroit où ils auraient accepté de résider à Paris. Le XVème offrait la quiétude du petit bourgeois qui le Dimanche se promène mollement aimable en famille, un lieu de satisfactions petites, gentilles. L'air respirait mou, jusqu'à l'écœurement. Vautier, seul à préférer habiter loin, aimait le long trajet pour se rendre au bureau. Pour rien au monde n'aurait-il voulu résider près du bureau, ne plus bénéficier d'un changement de lieu. Marie-Anne me regarda de grands yeux bovins.
L'apologie du XVème figurait parmi les sujets de conversation les plus usuels. On y revenait régulièrement, comme l'une de ces sources de satisfaction sur laquelle on aurait tort de ne pas capitaliser (var.: dont on aurait tort de ne pas bénéficier). À ce propos, comme en tant d'autres, perçait cette autosatisfaction affichée, le désir en toutes choses d'appartenir à une certaine caste, qui privilegiée aurait su reconnaître le charme discret (var.: secret) de l'arrondissement. L'adhésion au XVème comptait parmi ces nombreux étendards dont il fallait s'affubler pour appartenir à la famille, et dans ce contexte, je fus choqué que Pierre Lambert n'y demeurât pas (ce qui ne l'empèchait toutefois pas d'entonner la louange obligée). Peut-être son quartier (le XVIIème) bénéficiait d'une bienveillance d'exception.
À défaut d'y résider, il fallait proclamer sa place à part, et la chance unique dont nous bénéficions d'y travailler.
Storyboard se situait peu loin du square St Lambert. C'était une ancienne boutique, en rez-de-chaussée, dont les fenètres étaient bouchées par la lourde façade du Lycée Camille Sée, l'un des plus laids de Paris, avec ses briques d'usine noircies de crasse. La lumiere nous parvenait salie par ses murs souillés.
On plus exactement une certaine étendue du XVème, dont le périmètre passait courait le long de la rue ___ passant par ____, et se perdait finalement du côté de _____, aux abords immédiats du Champ de Mars, et dont l'avenue Émile Zola servait d'artère vitale. C'était en somme leur territoire, là qu'ils se sentaient à domicile, qu'ils auraient voulu mûrir leurs enfants.
Originaire du VIème j'étais taquiné de snob, affectueuses remontrances dont pourtant filtrait un message épais, comme quoi mieux valait faire les commissions rue du Commerce qu'au Marché St Germain. L'arrondissement magnifique où se découvraient de ces cours intérieures au détour de porches anodins, un arrangement paisible d'immeubles _____ dont seul le métro aérien transperçait la quiétude. Le métro aérien transperçait cet arrangement d'immeubles _____, seul élément pour troubler la quiétude _. Le métro aérien, qui transperçait, Le métro aérien, qui circulait Boulevard de Grenelle, était à peu près seul à même de transpercer cette quiétude ronflante (à intervalles réguliers).
C'était donc-je une ancienne boutique à la façade rouge, un peu décrépie, (la fille de Marie-Anne, dont j'ai oublié jusqu'aun nom, à moins que ce ne fùt Mathilde, l'avait baptisée la Boutique Rouge). Les premières fois qu'y vint Vautier, il perdit mon chemin au retour, et ne trouva la station de Métro qu'après avoir erré un bon quart d'heure (environ). Il préférait parfois, il preferait souvent rentrer à pied, une bonne occasion de me familiariser avec le XVeme, ce qui le hausserait pensa-t-il dans la hiérarchie du groupe. Mais longtemps cet enchevêtrement de rues au calme identique lui parut comme un morne labyrinthe, où l'on croisait toujours les gens identiques, brandissant l'uniforme de leur classe. En semaine c'était de ces jeunes dynamiques, petits bourgeois, vendeurs à la démarche sautillante et aggressive, dont la démarche sautillante était aggressive, coiffés en brosse, vêtus de cette veste verte à carreaux (selon la mode de l'époque, voir appendice) , dont les sourires forcés leur avait réussit ( var.: rapporté). Les Dimanche, les mêmes en tenue sport, courant, suant à grosses gouttes les dents serrées, revivant la semaine conquérante, ou tranquilles, aimables, promenant fièrement ces enfants à leur image, sautillant aggressivement de leur démarche sautillante.
Vautier fut rigoureusement ponctuel dès le premier jour de travail. Il se présenta à neuf heures précises, habillé, ayant perdu du temps en chemin afin de ne pas arriver trop en avance. La boutique rouge était close, une grille de fer rouillé en barrant la porte et les fenètres, vérouillée par un modeste cadenas de vélo. Aucune trace de vie à l'interieur, Vautier craignit de rester là au dehors, de crainte d'être surpris ayant l'air d'avoir attendu, plaçant ainsi ses employeurs dans un léger embarras, mais n'osant non plus flâner encore dans le quartier, de peur de se perdre et de revenir cette fois en retard. Il aurait souhaité arriver à l'instant exact où il n'aurait plus dérangé, sans pour autant paraître en retard par rapport à l'heure qu'on lui avait indiquée.
Il passa donc quelques temps vers le square où il se tint en mouvement perpétuel, dans cet effort encore de déguiser l'attente des fois qu'il y rencontrerait un des associés. Mais insatisfait de cette technique et craintif d'être surpris dans son manège, il se dissimula finalement rue Mademoiselle, d'où la façade de Storyboard était visible. Là aussi il crut bon de se tenir en mouvement, en d'incessants va-et-vient sur quelques mètres pour ne pas risquer d'être surpris immobile, si quelqu'un de Storyboard venait à passer. En mouvement il aurait toujours été possible de justifier de sa présence à ce coin de rue autrement que par le ridicule de l'attente, à moins que quelqu'un de la fenètre ait déjà épié son curieux manège.
Ce fut Hervé Vautier qui vint finalement délivrer Vautier de son attente (qu'on appelera Sellier), arrivé heureusement par un autre chemin, sans l'avoir aperçu. Possédant une clé, il défit le cadenas et ouvrit la lourde grille. Vautier attendit encore quelques instants depuis son poste, puis entra jugeant le moment impeccable.
Seules les deux premières pièces servaient l'activité commerciale. Le reste du local - deux autres pièces, dont une cave -, était habité par la famille de Marie-Anne, les Bonneterre. Hervé, déjà à son bureau, lança un salut jovial. Je surpris la mère de Marianne - Michelle Bonneterre, gérante de la société - en sous-vêtements. Inconsciente de l'heure, elle fut surprise de voir débarquer les premiers employés, surtout le nouveau. Elle tenta de dissimuler sa nudité derrière l'entrebâillement d'une porte, tout en me tendant une franche poignée de main. C'était une femme d'une soixantaine d'années, à la voix usée, rocailleuse, grave mais vulgaire. Vautier se sentit perdu sans son José, eut envie de pleurer comme un enfant, comme parachuté là sans défense, et j'en appelai à son aile protectrice, l'abri d'une présence familière. Mais il savait ne pouvoir compter sur lui que l'après-midi, au mieux. Il se sut livré à lui-même, étouffant de son mieux la panique que lui provoquait tout environnement neuf. Vautier afficha un sourire faible et embarassé, modéré pour ne pas indiquer de cette jovialité aggressive qui l'effrayait chez les autres, satisfait au fond d'exposer sa vulnérabilité comme cherchant à provoquer une sorte d'attendrissement bienveillant, qui le ferait classer à l'ordre des gentils.
Marianne et sa mère tonnait de cette même voix, à laquelle seul l'âge prêtait une différence, rauque, grave, d'une puissance sonore étonnante, qui même sans crier emplissait l'endroit, et dont le rire vulgaire effrayait.
Marie-Anne avait une sœur, Laurence, en prise à la drogue. Je compris vite la pression terrible que cela imposait à la société, aussi bien les membres de la famille que les simples employés, qui se trouvaient involontairement happés par ces crises incessantes. Les Bonneterre la faisaient en effet travailler, dans l'espoir d'une rédemption éventuelle, et pour éviter qu'elle ne perde tout sens du monde du réel. Vautier qui avait heureusement été prévenu de cette situation par José, en fut d'autant plus géné lorsqu'il la rencontra, guettant de prime abord les signes excentriques de sa souffrance.
Laurence était brune et élancée - José n'avait-il pas aussi décrit des périodes d'anorexie? Son débit de paroles était précipité, ses gestes maniérés et confus, incapable en apparence de fixer son attention sur une autre qu'elle-même, vivant dans un univers décalé. J'eus l'impression de faire partie à ses yeux d'un monde fantomatique d'ectoplasmes dont souvent elle devait questionner l'existence. Régulièrement il lui fallait se souvenir de qui nous étions au juste, et même cet effort ne devait lui fournir qu'une clarté approximative mais suffisante à ses yeux. José seul en hors de la famille Bonneterre paraissait avoir une existence substantielle dans son esprit, s'étant peut-être substitué moralement au père - Monsieur Bonneterre était à l'évidence un homme annihilé par cet environnement volumineux et trop bruyant, dont l'écoute était l'obligation d'une politesse occasionelle-, en exerçant sur elle une autorité discrète et involontaire qui autrement n'aurait pu venir que d'une figure religieuse.
Vautier, dont la cousine était également droguée, crut tout savoir de ces cas, car dont comment semblait-il complémenté par de nombreuses lectures, dont il conclut gonflé que la famille représentait le cas typique (var: l'archétype) d'un environnement propice à la drogue, dont la famille ignorait curieusement la vérité comme si elle l'eut réfusée, qui conduit à ces obsessions destructrices, et si et si même et si même leur comportement ne cadrait pas exactement avec le schéma qu'il s'était échafaudé, il corrigeait le trait, formant une image mentale où il prêtait aux uns et aux autres des intentions inconscientes, d'où il tirait la satisfaction d'avoir finement analysé la situation.
Laurence eut plusieurs amants. Laurence pilla une pharmacie. Laurence fut à poil au sous-sol, et Vautier eut envie de la voir. Il s'imagina tomber dans ses bras un jour d'ivresse, imaginant qu'elle le violerait un jour, tout à la fois inquiété et surexcité par le fantasme. Ses amants n'avaient pas tellement plus d'existence aux yeux de Laurence que nous autres. Elle jouait envers les hommes une seduction permanente, criarde, d'une féminité trop appuyée pour ne pas en devenir ridicule, mais que Marie-Anne, comparativement énorme et puissante, lui enviait parfois. Vautier lui connut de nombreux amants, de ces jeunes que pris au jeu l'on découvrait hagard le matin en ouvrant la boutique. Elle ne leur conférait à peine plus d'existence qu'à nous autres. Ce fut une série d'hommes d'âges variés, des paumés qui tombaient sincèrement amoureux d'elle, fascinés sans doute par son imprévisible fantaisie et conduits au seuil du suicide, ou aussi des hommes convenables, d'autres enfin attirés par le seul projet sexuel. Laurence se réveillait surprise de ces corps nus à ses côtés, un jeu dont l'obervation fascina le Vautier. La fantaisie capricieuse de Laurence lui faisait rappeler ses anciens amants qui avaient tenté de se défaire de son emprise étouffante, pour les soumettre de nouveau à sa fantaisie destructrice au gré de chaque nouvelle crise. Marie-Anne, qui n'avait pas cette facilité, - Vautier s'imagina qu'il serait dévoré ainsi un jour, et fut à la fois excite et inquiété à l'idée. Il cherchait sa compagnie, surtout le matin, où il savait pouvoir la trouver demi-nue, et serait à l'abri des autres, mais il fut déçu qu'elle ne le remarquât tout juste, ne se souvenant qu'imparfaitement de lui d'une fois sur l'autre.
Storyboard l'employait comme gouacheuse. Marie-Anne, en dépit de ses relations tendues avec sa sœur, la défendait avec la dernière vigueur, (var.: défendait son travail avec vigueur), n'autorisant personne d'articuler un reproche, (var.: lui trouvant des excuses avant meme qu'on ait pu lui faire un reproche.). Vautier trouva vite une réalité tout autre. Laurence était évidemment trop instable pour assurer une quelconque tâche. Elle abandonnait les travaux à mi-chemin, qui etaient consciencieusement achevés par son frère Christophe ou par Hervé décidément bonne pâte. Elle passait du reste sa gouache trop épaisse et trop liquide, donnant un poids excessif à ses cellos, si bien que généralement les couleurs se mélangeaient parce que imparfaitement sèches, il fallait tout gratter et recommencer.
Facile de comprendre tout ce que le sujet de Laurence causait comme douleur pour la famille Bonneterre. Vautier adopta vite un air de compassion demie-feinte, cherchant à exprimer sa sympathie par son seul regard, surtout envers Marie-Anne, qu'il craignait tant et savait devoir conquérir. Les autres employés, extérieurs à la famille, en usaient d'ailleurs de même, tout en se lamentant entre eux de cette situation inconfortable. Hervé avait du reste mit Vautier en garde dès le premier jour, à demi-mot, et Vautier lui en fut reconnaissant.
José s'était nul doute persuadé que lui seul pourrait remédier cette situation. Habitué à assumer le rôle de père spirituel auprès de jeunes gens qu'il dominait, il lui paraissait naturel de prendre cette situation en charge. Il jouissait en effet d'un étonnant prestige auprès de Laurence (ce qui titillait sans doute la jalousie de Marie-Anne), dont il répugnait de faire trop usage, de peur sans doute de perdre de son aura, et se retrouver comme une idole dégonflée, tant la jeune fille était imprévisible. Vautier conclut rapidement que même son maître se trouvait dans ce cas impuissant.
Dès son premier jour, Vautier arriva au beau milieu de cette crise. Laurence, avec un ami, venait d'attaquer une pharmacie du quartier, afin d'obtenir des médicaments, un incident confus, qui s'était conclu au commissariat.
"Tu te rends compte, disait José démonstratif, la pharmacienne, cette pauvre femme... cette pauvre femme..."
Laurence couchait au sous-sol, rarement seule, et dormait encore le plus souvent quand arrivaient les premiers employés. La plupart des gouaches étaient hélas entreposées à la cave, si bien qu'il fallait attendre l'arrivée d'un des membres de la famille pour pouvoir les accéder. Laurence émergeait impudique alors que le travail avait commencé, et les employés prétendaient ne pas la remarquer.
Sitôt qu'elle s'addressait à Marie-Anne le ton s'envenimait, tant ces deux-là, opposées en tout, n'avaient jamais probablement pu s'entendre. Vautier, qui pourtant avait grandi seul, cru tout comprendre de la relation fraternelle, Marie-Anne en voulant visiblement à sa jeune sœur d'imposer à la famille de tels tracas, ressentant également une part de jalousie, pour sa féminité sans doute, pour l'attention qu'elle mobilisait toujours, pour l'attirance fascinée qu'elle exerçait sur certains hommes, encouragés par ses manières nonchalament séductrices, faciles et insouciantes.
Laurence addressait rarement la parole à Vautier, si bien qu'il fut surpris de l'entendre un jour prononcer son nom, alors qu'il jouait au piano. Il s'etait installé à l'instrument au déjeuner, jouant d'abord le Prélude de Tristan, et Hervé vint lui plaisanter qu'il ferait pleurer les jeunes gouacheuses de la pièce voisine. De nouveau seul, mais espérant qu'il se trouverait quelqu'un pour l'entendre, il entama l'Étude Révolutionnaire, un de ses morceaux de bravoure, qu'il ne joua qu'imparfaitement, sa main gauche trop gourde s'embrouillant, gommant par pans entiers les traits de virtuosité qu'il avait abordés bien trop vite. Laurence vint à lui, d'humeur bavarde, et conversa de musique, affirmant adorer le classique, tout particulièrement un certain morceau d'Ernest Chausson, dont elle brandit fièrement le disque. (Vautier reconnut là la façon dont José avait infiltré ses goûts dans la famille Bonneterre.) Elle lui sourit:
"Tu joues bien. Peut-ètre mieux que José..."
Vautier fut évidemment flatté, même si comme souvent il fut décontenancé par l'inabilité du vulgaire à reconnaître une performance valable, les gens s'impressionant facilement d'un amas informe de fausses notes pour peu qu'elle soient rapides et fortes, ce qui questionnait l'utilité du temps consacré à travailler l'instrument.
Mais sans attendre de réponse elle se ravisa, affectant une expression de dégoût amusé, où tout son visage se recroquevillait, découvrant légèrement ses seins.
"Non, pas mieux que José!" Elle se pencha, fouettant l'air de sa main droite, d'un geste curieusement maniéré, riant à l'absurdité sacrilège de l'idée, que quiconque puisse pratiquer le piano mieux que le maître. Vautier, sachant José médiocre, fut piqué dans son orgueil, car il avait le piano combattif, se sentant attaqué dans ce seul domaine qu'il croyait posséder, et resta rêveur à l'idée que José exerçait sur cette petite communauté une dévotion exagérée, et se demanda s'il adhérerait également un jour à ce culte.
Laurence lui addressa un geste maladroit, lui effleurant tendrement la joue, comme à une peluche de son enfance. Il ne sut y répondre. La conversation se poursuivit néanmoins même si elle ne prêtait peu attention à ses rares répliques, entraînée par ses idées vagabondes. Elle parlait trop proche de lui, et il sentit son corps négligemment dévêtu, encore engourdi de sommeil. Il se sentit paralysé, comme étouffé par le désir croissant qui montait en lui, un désir impérieux, augmenté peut-être par la peur d'une relation impossible et tumultueuse avec la droguée, peur également du danger, le Sida sans doute, qu'il imaginait l'habiter, l'énormité du risque, l'inconnu de ce monde sombre et périlleux, renforçant encore la fièvre qui en cet instant lui envahissait le ventre. Encore tétanisé, il fut déçu lorsque sans raison elle interrompit la conversation.
Jamais elle ne lui reparla de la sorte.
- Chapitre I -
Un paquet de dessins attendait Vautier sur mon bureau.
Il s’agissait d’un singe en gros plan, jetant un coup d’œil malicieux a la camera, avec un jeu de sourcils a la Groucho Marx.
« Tenez, installez-vous là. Essayez de me faire des intervalles sur cette animation. »
Fini de rire. Vautier pris sa place la mort dans l’âme, persuadé de son echec imminent, accablé de souvenirs épouvantables où il avait tenté de dessiner de tels intervalles, lors d’un stage pour « Les Triplés », une serie bourgeoise bien-pensante tirée d’une bande dessinée parue dans le Figaro.
Vautier s'était muni d'une trousse d’écolier, en plus de l’habituelle bouteille de jus de pamplemousse qu'il devait trimbaler partout car le goût acide l'aidait à cesser de fumer. Il sortit son crayon, se mit en devoir de le tailler minutieusement, reculant l’échéance où il faudrait se mettre au dessin. José l’épiait de temps à autre, l’œil rieur et bienveillant.
« C’est un crayon d’épicier que vous avez-là, voyons ! »
Il présenta deux criteriums.
« Cherchez d’abord le trait en rouge, puis repassez le final en noir. »
Les dessins etaient sur calque, une pratique que Vautier n’avais jamais rencontrée, les animateurs travaillant habituellement sur papier fin mais opaque, posé sur une table lumineuse.
La qualité des dessins de José frappa d’emblée le jeune homme, par leur fougueuse respiration, une façon d’occuper la page avec aisance, un regard direct au spectateur. Le trait en était jeté, rapide et facile, sans toutefois perdre de précision, les courbes impeccablement tendues, énergiques.
Vautier posa intimidé son calque sur les premiers dessins. La tête du singe passait du profile au trois-quarts entre les deux poses. La main crispée, le visage touchant presque le papier, Vautier essaya de son mieux de reconstituer une tête de face qui assurerait la transition.
José le laissa un faire un moment, prétendant s’affairer autrement. Puis il approcha :
« Si vous me permettez… »
Avec délicatesse, il saisit criterium, dessins, et courbé au dessus de Vautier...
« … vous prenez d’abord quelques repères… »
… Il traça quelques traits rouges indiquant l’endroit où la tête intermédiaire devrait se trouver…
« … puis vous superposez les deux têtes, et tracez minutieusement le dessin intermediaire, en passant soigneusement au milieu… »
Il exécuta en quelques traits l’intervalle, parfaitement en place.
Je fis et refis l’exercice souvent, jusqu'à en retirer quelques resultats.Je restai longtemps avant de voir dessiner José. Vautier passait les matinées seul au bureau, José n’arrivant jamais avant l’après-midi. Parfois je recevais la visite d’Olaf ou Jacqueline, dépités généralement de me trouver là au lieu de José. Vautier n’osait leur parler, tout juste bonjour, en l’absence du maître. Si jamais ils entreprenaient de faire la conversation, Vautier s'en trouvait embarassé concevais un grand embarras, à l’idée de trahir je ne sais quel secret du maître. Vautier vit d’un œil méchant l’incursion dans leur domaine de ces gens représentant la finance. Il crut parfois qu’ils venaient là le cuisiner, soutirer quelque renseignement sur les activités de José, sur ses absences répétées. Mais Vautier gardait malgré lui un mutisme embarassé et inquiet. Il sentit qu'on le prendrait pour un doux débile, ou du moins un de ces adolescents hermétiques dont la fréquentation est inconfortable, car les visites s’espacèrent.
Les matinées solitaires se déroulaient selon un plan précis. Vautier comptait sur ces longues plages horaires pour achever ses exercices ou travaux s'il en avait, avant l’arrivée du maître. Mais souvent l’oisiveté le gagnait, face au manque de tâche précise, et cette lassitude qu'il redoutait tant l'engourdissait. José l'avait invité à utiliser l’équipement du bureau, particulièrement la chaîne stéréo. Vautier devint fidèle des diverses émissions radio du matin. Chaque jour les mêmes programmes s’enchaînaient, où l’on racontait la vie romancée des grands hommes, puis la critique des programmes télévisés de la veille, avec invités et débats. Si José arrivait suffisament tard Vautier éprouvait une satisfaction curieusement réconfortante à écouter le Jeu des Mille Francs, peut-être parce que cette habitude lui offrait une familiarité facile dans cet univers inquiétant, et les actualités de la mi-journée. De la fenètre, il pouvait guetter José passer dans la cour, lui souriant si jamais leurs regards se croisaient, puis se précipitait pour éteindre la radio alors que José progressait dans le couloir, car Vautier craignait que son maître trouvât l'habitude idiote.
Il fallut souvent répondre au téléphone en l’absence de José. Malgré sa timidité Vautier fit au mieux pour remplir le rôle de secrétaire accidentel, laissant des notes abondamment rédigées sur le bureau du maître.Je fus longtemps avant de voir José dessiner. Ses horaires étaient de plus en plus sporadiques alors que l’activité diminuait, et même présent il s’occupait de cent choses qui l’éloignaient de la table de dessin. Vautier cru comprendre qu’il ne travaillait que la nuit, et rarement, mais avec une efficacité surhumaine. La journée, il fumait longuement de gros cigares tout en lui faisant aimablement la conversation, apparemment curieux de sa personne, partageait avec le jeune homme quelque decouverte musicale ou litteraire, ou passait des heures en conversations animees au telephone, ou parfois encore recevait des amis – des intrusions contre lesquelles je me rebellais interieurement. Les visites d’étrangers rabaissaient Vautier à l’état de stagiaire car face à ces amis, il ne manquait de se sentir honteux, de nouveau adolescent et bizzare, perdant de cette douce intimité qui se développait avec le maître, se sentant soudain exclu de ce monde privilegié dont il sentait la porte entrouverte, et redoutait l’instant où José le prierait de sortir le temps d'une conversation privée, contredisant soudain l’acquis des longues semaines passées à cultiver son contact. Vautier eut d’ailleurs fréquemment l’impression d’entendre des conversations qui ne lui étaient pas destinées, ne sachant s'il était traité comme intime ou comme présence négligeable, presque invisible. Il affublait ces amis de motifs intéressés, se gardant le privilège de la véritable dévotion au maître.
José se plaisait à entretenir cette image presque mythique de personne qui ne travaille jamais. Il éprouvait un point d'honneur à réaliser ses animations à grande vitesse, le plus souvent loin des regards, en pleine nuit. Il eut la faiblesse de confier à Vautier qu'un ami lui avait déclaré un jour admiratif: "Je ne comprends pas ton secret, on ne te voit jamais au travail..."
Pour dessiner, il se tenait exagérément droit, solidement assis, dominant le papier, (édition Bellan: plié à la nuque), le cou cassé à angle droit, la tête penchée autoritaire, soumettant des yeux la feuille. Il tenait le crayon loin de la mine, sa main se mouvant avec force, célérité, et assurance. Son geste était dominé par une vitesse d'exécution fougueuse, mais les traits tombaient justes et évidents, virtuoses. L'impression d'une lutte brève se dégageait, dont il sortait triomphant, l'animation étalée vivante sur le paquet de calques. Sa facilité stupéfiait.
Vautier se fascina pour la magie de la chose, le prodige de ces traits fermes et lancés, qui accusaient d'autant l'hésitation timorée des siens. Il réalisa ce que son dessin, petit et en dents-de-scie, puant le labeur, laissait à désirer. Il essaya d'imiter le maître. José ne tournait jamais sa feuille en dessinant, sa ligne étant si assurée qu'il n'éprouvait le besoin de placer le papier à sa main. Vautier tenta d'en faire autant, mais trouvait impossible de contrôler ses courbes, de ces mêmes gestes larges qu'il voyait José employer. Il fut particulièrement bloqué dans l'exécution des intervalles par le dessin d'une cuillère, un objet dont la simplicité l'insulta d'autant que jamais il ne l'aurait cru difficile, mais dont les ellipses lui parurent vite impossible. Il s'obstina, crispé, jusqu'à ce que José le corrigeât gentiment de son trait souple, moquant doucement le manque d'aisance de ses courbes. Il salua toutefois son opiniâtreté, un mot que Vautier entendait pour la première fois, et dont la signification ne lui parut pas un compliment certain. Il aurait préféré se signaler par son talent que par l'obstination de son labeur.
À la vision des premières animations Vautier fut déçu. L'expression merveilleuse des dessins semblait en partie perdue, une fois en mouvement, et ces subtilités qui sur la feuille pétillaient de vie paraissaient estompées. En travaillant plusieurs jours sur une animation, recréant dessin par dessin tous les intervalles du mouvement, on avait le temps de rêver de longues heures du résultat, lui espérant une vie magique et complexe. Mais l'animation une fois filmée décevait, ne durant que quelques secondes, gommant la multiplicité des intentions puis s'évanouissant. Notre création laborieuse se trouvait réduite à quelques instants insignifiants à l'écran, et pour vendre des céréales encore.
Parfois cependant, on avait bel et bien l'impression d'avoir créé la vie! Ils en eurent les larmes aux yeux. Visionnés enfin à la table de montage, les dessins s'habitaient de leur existence propre, se meuvaient comme de leur propre volonté, un sujet de fascination que José et moi discutions souvent, car il semblait justifier notre existence. Après vingt ans de métier me confiait-il, la fascination restait intacte:
"Voir mes dessins vivre, je n'en reviens toujours pas! J'ai créé ça, moi?", faisait-il d'un air faussement sceptique, s'imaginant visionner une de ses animations.
Et il partait d'un rire énorme.
La fin des GOT HERE Kellog's arriva vite. Je crus ne pas avoir suffisament participé. José, en quelques nuits productives, réalisaient souvent les animations entièrement seul, intervalles compris, ce qui ne me laissait rien. D'autres animations étaient complétés par d'autres gens, à l'extérieur, que je préférais ignorer, dérangé de me connaître des rivaux. J'eus du coup moins de travail. José m'occupa comme il pouvait, trouvant d'autres tâches, ce que je pris pour une sanction. Je fis le coursier, livrant des paquets de dessins achevés à une boîte de post-production vers l'Étoile, où je fus frappé par l'aspect futuriste de la machinerie, intimidé par la mode dont de paraient les employés, fier finalement de pénétrer un tel monde. Même en pleine journée se trouvait en haut de l'avenue de la Grande Armée une pute solitaire, luxueuse mais âgée, que je vis une fois déposée par une riche voiture. Bien que torturé de curiosité, je n'essayais d'en découvrir plus, mettant l'exécution de ma mission l'efficacité de la flèche.
José m'enseigna également l'usage de la photocopieuse, car régulièrement il fallait reproduire sur cello les paquets volumineux de dessins. J'eus du mal à comprendre toutes ses instructions. Entre mes mains l'engin tomba régulièrement en panne, gâchant des ramettes entières. Le papier s'enrayait fréquemment, et j'étais secouru par ce bon Grospiron qui finissait noir d'encre mais toujours souriant. Je parvins même à brûler une feuille de celluloïd dans la machine ce qui dégagea une odeur nauséabonde qui traîna plusieurs jours, témoin de ma faute.
Timide, je n'osais toucher la machine à café qui se trouvait près de l'entrée, de peur de rater le café, ou de cacher cette machine également. Après avoir souvent observé José ou la secrétaire, je me lançais enfin. José trouva mon café tout à fait buvable. Il en eut désormais tous les jours.
Je ressentis une tristesse croissante a effectuer ces allees-retour rue de la Grande Armee, ou ailleurs. La mort dans l'ame, je vis que Jose ne me confiait plus d'intervalles, et m'utilisait a cent autres taches, fastidieuses et sans consequences, car il fallait bien m'occuper un peu. Il me demanda bien ca et la quelques dessins pour des storyboards publicitaires, mais mon travail manquait tellement d'assurance qu'il devait le refaire. Le fait que Jose travaillait rarement mais toujours dans l'urgence, attendant toujours la derniere minute, etait a mon desavantage, car n'ayant pas sa facilite, et reagissant mal a cette sorte de panique, j'en ratais d'autant mes dessins. Il m'aurait fallu plusieurs heures, le temps d'echouer et recommencer. Mais plus grande etait la precipitation, plus mon trait devenait hache et maladroit. Jose me laissait haleter un temps sur la feuille, me reprenait le dessin, proposait doucement quelque critique pertinente, menageant mon desespoir apparent, puis refaisait le dessin en quelques traits.
- Chapitre I -
- I -
C’est a l’age de vingt-et-un ans que Felix Omstein fit la rencontre de Lohmann, alors age de quarante-cinq ans. Malgre la timidite de Felix, ou peut-etre justement grace a elle, Lohmann prit le jeune homme sous sa protection, decidant d’en faire son eleve.
Felix, peu brillant mais opiniatre, consacra donc l’essentiel de son temps a la Fabrik. Il y etait apprecie pour son application, sa bonne volonte constante et quelque peu naive. Lohmann le traita comme son propre fils, se sentant la mission de lui apprendre non seulement le metier mais aussi la vie. Felix, frequemment saisi par des crises de doute qui le laissaient sans force, requerait un reconfort quasi-permanent. Lohmann le complimentait abondamment dans ces moments-la, si bien que Felix finissait par se considerer somme son dauphin, et sa fierte n’en connaissait de limite.
La direction de la Fabrik comptait cinq personnes regroupees autour de Lohmann, groupe auquel Felix fut rapidement integre, excitant ce-faisant la jalousie d’autres employes moins fortunes. Felix en ressentait a la fois gene et fierte, ne sachant trop comment accomplir l’honneur qui lui etait fait.
Tous, Lohmann le premier, se proclamaient uniques heritiers de l’orthodoxie de la profession. Lohmann reprouvait severement les methodes appliquees ailleurs, les jugeant sans ame (il aimait ce mot). Felix adherait sans reserve a cette idee, bien que n’ayant jamais travaille ailleurs, et aimait a se voir integrer dans cette maniere de secte, les derniers detenteurs d’une certaine qualite.
Les dirigeants de la Fabrik se consideraient comme des aristocrates a Waldhoff. L’exercice de leur art leur conferait une sensation d’elite. Felix se mit a imiter leurs manieres, leur mode de vie, jusqu'à leur habillement.
- II -
L’emprise de Lohmann sur le jeune Felix Omstein allait grandissante. Elle touchait a tous les aspects de la vie de l’adolescent.
Lohmann entreprit des manœuvres peu subtiles pour denigrer le pere de Felix, un homme juste mais reserve, qu’il connaissait pour avoir enseigne a ses cotes a l’Ecole des Arts Appliques. Lohmann exercait une emprise paternelle sur la plupart de ses collaborateurs, tous plus jeunes que lui, et ceci etait une autre tentative de soumettre Felix au meme regime. Felix, devoue, se laissait faire, meme si par moments il en eprouvait une legere amertume. Son rapport avec Lohmann etait empreint d’admiration et de gene, ainsi bien sur qu’une reconnaissance qu’il s’emeuvait a croire eternelle. Felix ne parlait que peniblement a son maitre, et seulement en tete-a-tete, lorsque parfois il parvenait a lui faire quelques confidences, qu’il regrettait systematiquement par la suite comme infideles a l’expression reelle de sa personnalite. D’ailleurs, Lohmann avait un don pour toujours comprendre a l’avance le contenu de ces confessions, un talent auquel Felix etait sensible, somme si Lohmann l’avait compris au-dela des mots.
Ses rapports avec la femme de Lohmann etaient plus maladroits encore. Elle n’etait qu’a peine plus agee que Felix, mais l’intimidait terriblement.
- III -
C'etait la-bas un satisfecit permanent.
- IV -
On complimentait Felix quotidiennement, ce qui ne lui otait pas ses frequentes crises de doute, bien au contraire. C’etait la-bas une autosatisfaction permanente, dans laquelle Felix s’inscrivait mal. Son besoin d’etre rassure de la qualite de son travail etait constant, et a mesure qu’on le reconfortait devenait plus pressant encore.
Au bout de trois ans, on se lassa finalement des angoisses du jeune homme. Il quitta la Fabrik peu apres.
- Chapitre I -
(durchführung)
Il me mit un jour a la rotoscopie. Il s'agissait de relever avec precision les contours d'un film de prise de vue reelle, image par image. Cette tache me rassurait plutot, paraissant longue et fastidieuse mais ne necessitant pas grand talent. Grospiron m'installa au banc-titre, projetant les images sur le plateau qui d'ordinaire servait a filmer les dessins. J'installai minutieusement ma feuille centree sur l'image, et realisai aussitot l'inconfort de ma position. Je me tenais debout, casse en deux. Dessiner d'apres la projection n'etait pas si facile: Le passage de la main sur la feuille interrompait evidemment la projection, ou parfois meme ma tete entiere, exigeant que je me contorsionnat en tous sens pour capturer l'image projetee. Par ailleurs les traits dessines etaient peu visibles, et s'averaient deplorables une examines en pleine lumiere. Mais surtout, la forme a dessiner etait imprecise: La main du garcon, qui agitait un paquet de cereales, apparaissait comme une longue trainee floue, difficile a distinguer image par image. Comment detourer cette masse informe? Fallait-il reconstituer l'anatomie de la main, ou s'en tenir a suggerer ces curieuses formes? Je pourvsuivis mon labeur plusieurs heures, repris par l'angoisse de l'echec. Lorsque je sentis enfin de la salle de banc-titre, ebloui par la lumiere exterieure, Jose me considera d'un regard moqueur.
"Eh oui! Le cinema n'est jamais qu'une succession d'images floues..."
Cette remarque se grava dans mon souvenir, se joignant a cette liste de phrases relativement anodines qui inexplicablement se fixent a jamais dans la memoire.
Le travail se fit de plus en plus rare. J'eus l'impression morne d'avoir echoue. Mes intervalles avaient du se reveler de bien pauvre qualite, et Jose n'avait ose encore me dissuader de poursuivre ce metier. Il laisserait sans doute lachement les choses se finir d'elles-meme, me degouter aux taches ingrates, ou laissant l'oisivete avoir raison de moi.
J'aurais aime le convaincre du contraire, lui prouver la legetimite de ma presence, mais une lourde tristesse me pesait. Comme la journee de travail commencait rarement avant midi, j'essayais de consacrer mes matinees a divers travaux personnels. En contemplant ce que je pourrais animer, je ressentais ce vide qui, a la recherche d'une oeuvre potentielle, m'envahissait toujours. Je passais des longues heures les yeux dans le vague, comme lorsque enfant je voulais imaginer des jeux merveilleux que je ne parvenais jamais a saisir. Je fus sauve de cette torpeur par un grand livre des oeuvres de Winsor Mc Cay, qu'une fois Jose avait feuillete en s'emerveillant. J'y trouvais une telle richesse de personnages, des clowns notamment, que aisement j'imaginais en mouvement. J'en decalquais soigneusement les contours, puis a grand peine tentais de dessiner les figures dans d'autres positions. Si j'obtenais un dessin satisfaisant, je le reproduisais plusieurs fois sur calque, eliminant petit a petit les hesitations brouillones, jusqu'a obtenir l'apparente fraicheur d'un dessin esquisse en quelques secondes. Je laissais trainer sur le bureau les quelques dessins les plus reussis, en un desordre soigneusement mis en scenel, comme si ils avaient appartenu a un groupe plus large d'esquisses. Sans le savoir j'avais pris en Winsor Mc Cay un prestigieux modele. Jose eut tot fait d'identifier mes sources. Au lieu de denigrer mon demi-plagiat, il proposa de me montrer quelques films de ce pionnier de l'animation, qu'il tenait d'un de ses meilleurs amis collectioneur.
Je mis une semaine a faire executer a mon clown deux pas en avant, et encore ceux-ci n'etaient pas tout a fait a mon gout. J'eprouvais du mal a maitriser l'intention, et souvent me laissait guider par l'animation, au fil des dessins. J'atteignis rapidement une impasse. Meme s'il me venait une idee je me heurtais a de nombreuses difficultes, auxquelles les dessins de Mc Cay ne repondaient pas. Je me debattis quelques jours contre ces problemes. J'essayai de faire jouer le clown a la balle, puis d'un instrument, le faire tenir un drapeau, sautiller sur place, mais ces tentatives avortaient generalement. Je masquais ma stagnation aupres de Jose, en repassant sans cesse au propre les quelques dessins qui trouvaient grace a mes yeux, histoire de ne pas paraitre desoeuvre, et laissait toujours trainer quelques exemples de ma production. Lorsque Jose m'interrogeait sur mes activites, je lui indiquais la gestation de quelque vaste projet dont je devais taire pour l'instant les details, pour pas en desamorcer la force, et lui montrais un bref extrait d'animation, comme faisant partie d'un ensemble ambitieux. Incapable d'aboutir avec les personnages de Mc Cay, je reproduisais certaines des animations Kellog's que nous venions d'achever. J'eus quelques succes avec le singe, creant une animation originale, ou l'animal titubait puis tombait a terre. Jose examina mon paquet de dessins et m'autorisa a le filmer. A la vue des resultats je fus consterne. Le line-test me parut court et futile, sans que je puisse reconnaitre la multiplicite d'intentions que j'avais placee dans chaque dessin. Jose se moqua affectueusement de moi, disant que je risquais des demeles avec Kellog's pour avoir emprunte un de leurs personnages idiots. Je me sentis en fait ulcere, et ne pus savoir si il avait apprecie ma breve tentative d'animation.
Pas de travail decidement.
La vie de la societe etait trop calme. Jose arrivait de plus en plus tard. Comme je n’avais que peu de rapports avec les autres employes, car aussitot entre je m’isolais dans le bureau de Jose qui me servait de citadelle, un lieu reserve aux artistes, ne participant guere plus que d’un timide bonjour le matin, y compris avec la secretaire, dont les gros seins et l’allure vulgaire bien que chic m’intimidaient. Mes seuls echanges etaient avec Ganthier, l’operateur banc-titre, qui m’avait maintes fois patiemment secouru, dont la sympathie excessive finissait par me gene regalement, me figeant dans un sourire crispe et inamovible, ne trouvant de meilleure reponse a sa gentillesse. Je lui posais de nombreuses questions sur le banc-titre, un sur moyen en alimentant sa passion de conduire une conversation, d’echapper a mon mutisme. Ganthier en savait assez pour tenir des heures sur le sujet, ce qui me partageait entre la satisfaction d’avoir trouve un compagnon, et la crainte que mon interet ne fut feint, comme embarasse d’avoir trouve un moyen trop facile de me garantir un allie.
Les matinees, longues et solitaires, invitaient au travail personnel, pour lequel je m’etais toujours plaint de ne pas trouver le temps. Mais rapidement, loin de mettre ce temps a profit, je derivais, tombais dans l’oisivete. Longtemps j’avais reve l’accomplissement d’un oeuvre d’art determinante, sans jamais pouvoir tout a fait la cerner, mais debarasse enfin des contraintes qui s’opposaient a son execution, l’image se derobait plus encore.
J’explorais methodiquement la discotheque de Jose (developper?). Puis les objets heteroclites de la piece. Sur le bureau se trouvait notamment une serie de sculptures erotiques, petites figurines de terre representant des femmes nues et bondees, dont je cherchais des complements caches, peut-etre plus pousses encore, ou des esquisses preparatoires. Je voulus penetrer l’intimite de Jose, cherchant des details qui me lieraient surement a lui, fouillai ses tiroirs a la recherche quelque correspondance oubliee. La piece me fut bientot connue dans ses moindres recoins, laissant pourtant mes recherches infructueuses.
Je quittais le bureau le soir l’air affaire, emportant toujours une liasse de calques. Jose me dissuadait de travailler ainsi, reposez-vous, voyons, voulait-il me convaincre. Il avait tort: mes soirees se terminaient oisives, devant la television.
J'eus la sensation que Jose me delaissait. Il ne m'assignait plus de taches, le travail se faisant rare, et sa presence etait de plus en plus episodique, nos conversations, ce que je prenais pour notre complicite naissante, s'amenuisait. Je voulus reagir. Pourtant, j'eus peur de compromettre cet equilibre instable qui, s'il ne portait pas tous ces fruits, me laissait une expectative encore fertile. Demander une clarification, ou meme un bilan, n'etait-ce risquer la rupture? Ne valait-il pas mieux prolonger ce statu-quo, meme malaise? Bien que presse par toutes sortes de doutes quand a mon avenir, je fus incapable de m'en ouvrir a Jose. Mon activite a Cartoon Farm etait bien arrivee au point mort, mais je n'osais agir pour autant, de peur de compromettre cette immobilite pesante mais rassurante.
Jose lui-meme me tira de l'incertitude. Il me convia un midi au restaurant, pour parler. Son humeur etait volubile, a son habitude, ce qui me debarassa du poids d'avoir a faire la conversation. Je laissais parler, mene docilement, au travers de cent sujets sans lien avec mon future, finissant par me demander ou il voudrait en venir. Il aborda mon cas au dessert, une technique qu'il affectionait pour ces repas d'affaires, ainsi que je le realisais par la suite, attendant la derniere echeanche pour plonger dans le vif du sujet. Il salua mon opiniatrete - j'ignorais ce mot, et dut plus tard consulter le dictionnaire - et le serieux de mon travail. Il traca pour moi un vaste plan d'avenir: Continuer pour l'instant a m'employer a Cartoon Farm (ou pourtant je ne touchais pas un sou) pour peu qu'il y eut du travail, puis me recuperer dans une autre societe, Storyboard, qu'il avait creee voila quelques annees avec ses plus proches amis, et dont il etait un des actionnaires, et ou se faisaient des choses plus interessantes... Empreignant un air de grand seigneur, il qualifia la publicite de travail alimentaire, peignit Cartoon Farm comme une societe mourante et mal geree, et decrivit l'activite a Storyboard comme un veritable vivier creatif.
Je rentrais rasserene, me jetais de plus belle dans mes imitations de Winsor Mc Cay.
(developper ce qui precede; introduire "plus grand animateur francais..")
Le travail ne venait cependant toujours pas. Cartoon Farm traversait une crise, qui contrastait tragiquement avec les annees precedentes, ou il n'y avait qu'a se baisser pour ramasser les films. Durant ces annees d'or, Jose regnait en dictateur sur le marche de la publicite animee. Mais recemment de petits studios etaient apparus, contestant cette exclusivite. Mais selon Jose, cette decheance progressive etait causee par dessus tout par la gestion de Cartoon Farm, aux choix strategiques malheureux d'Olaf et Jacqueline, qui notamment avaient lance la societe dans des directions nouvelles et infructueuses, plutot que de la concentrer sur ses competences. Jose brandit fierement un epais dossier ou il accumulait des documents sur Olaf, en cas d'ennuis. "Un escroc, cet Olaf, un porc sans maniere, pas etonnant que les clients le fuient, Jose une fois lance ne tarissait plus sur son compte, incapable meme de se tenir a table, il revenait des repas d'affaires chemise et cravate macules, opposant ses manieres de paysan aux cadres des grandes agences. Quant a Jacqueline, seuls ces quelques relations dans le monde publicitaire l'avait propulse la selon Jose, car il la trouvait autrement incompetente, et moquait bruyamment ses manieres, cette odeur de vieux cuir et de transpiration qui collait a son accoutrement. Comment ces deux-la avaient pu se retrouver a la tete de Cartoon Farm, un bien fameux couple, le sujet etait a peu pres inepuisable, et avec une jubilation demonstrative Jose accumulait ses critiques, etayees de mille anecdotes cruelles, dont l'humour acerbe garantissait le succes. Bien trop jeune pour comprendre ces griefs, je me rangeais au cote de mon maitre, et jugeai incompetente la direction de la societe, tout en ressentant l'orgueil d'appartenir a une caste superieure.
J'etais du moins prevenu contre eux, et les considerait maintenant d'un oeil suspicieux et vaguement superieur.
Les rares fois ou je rencontrais Olaf, puisque je n'osais m'aventurer dans son bureau le saluer le matin, il recherchait Jose, invariablement decu de tomber a defaut sur moi, essayait de me sonder vaguement des fois que j'aurais su quelque chose, mais renoncait vite face a mon mutisme prudent, m'ecartant sans doute comme trop naif. Jacqueline, elle, me rendait plus rarement encore visite, mais du moins plus desinteressee, voulant simplement bavarder. C'etait une femme d'une cinquantaine d'annees, a l'allure masculine et quelque peu disgracieuse, les cheveux noirs coupes tres court, toujours vetue de cuir, dont elle portait en effet une odeur diffuse melee de transpiration. Son apparente vulgarite suscitait peut-etre de ce desir sexuel qui n'est que pervers, l'envie de s'abimer dans un contact physique dechirant et sans lendemain. Ses manieres refletaient ce que je pris pour l'empreinte du milieu publicitaire qui l'avait faconnee, exagerement appretee, manieree, faussement attentionee, appelant les hommes chou ou coco. Elle manquait parcontre de cette urgence qui regne dans les agences, trop souvent lasse, peut-etre alourdie elle aussi par le manque d'activite.
Malgre sa laideur, malgre les mise-en-garde de Jose, j'en vins a la desirer. De plus en plus, j'imaginais sous l'epaisse veste de cuir une poitrine genereuse, un gout pour la perversion. Je l'imaginais s'assoir un jour sur ma table, les jambes ecartees, m'empoigner par les cheveux, forcant ma tete vers son vagin. Je ne savais comment encourager ce genre de pratiques, mais la vision s'imposait avec suffisament de force que j'en perdis d'autant mes moyens face a elle. J'en venais a desirer ses rares visites, en imaginant le deroulement fantastique, ce qui comblait en larges parties mon desoeuvrement.
L'activite ne reprenant pas, mon ennui inquiet se comblait en partie par des pensees de ce genre. J'avais trouver un moyen de me masturber, en secrete discretion, assis a ma table, par une excitation anodine du sexe a travers le pantalon, et un jeu complexe de tensions musculaires des cuisses et du bas-ventre, qui provoquait lentement la jouissance. Je me livrais a ces pratiques de plus en plus souvent lors de mes matinees solitaires, a la fois inquiet et excite a l'idee d'etre surpris par Jacqueline, ou craignant que Jose ne me remarque en traversant la cour. Les statuettes en terre cuite m'aidaient un peu, ainsi que quelques images publicitaires que j'avais pu denicher, mais qu'il ne fallait surtout pas afficher. L'effort musculaire pour atteindre la jouissance etait tel qu'apres ejaculation je restais de long moments a reprendre mon souffle, le visage macule de rouge, la sueur perlee au front. Je craignais qu'une tache de sperme put transparaitre au travers de mon pantalon. J'esperais que Jacqueline survint un jour dans le bureau dans un de ces moments. J'aurais tant desire jouir devant elle, meme si seulement elle m'avait regarde dans l'acte, ou qu'elle se masturbe elle-meme en se triturant les bouts de seins, nos regards eperdus fixes l'un sur l'autre jusqu'a ce moment d'oubli total qui ressemble a l'agonie. Mais cet Olaf qui manqua de me surprendre un jour. Je devais avoir l'air haletant, le teint rouge. Il ne remarqua rien, ou fit semblant, habitue sans doute a l'etrangete de mes manieres adolescentes. Il ressortit face a mes balbutiements essouffles, insatisfait a son habitude, se demandant pourquoi il perdait son temps avec le stagiaire.
Mes plagiats de Winsor Mc Cay allaient bon train. A force de tentatives, d'opinatrete, je dessinais a peu pres mon clown au pantalon raye, ou alors a pois, un effet de style emprunte a Mc Cay qui me plaisait enormement, donnant facilement un sens de volume et de richesse. Je tentais de breves animations avec ces personnages. Je posais particulierement affaire devant Jose, mais force etait de reconnaitre que mon travail avancait peu, qu'il m'etait difficile de surmonter les obstacles que presentaient le mouvement, erodant ma determination pendant mes longues matinees solitaires. Les animations n'avancant decidement pas, je me lancais dans une serie d'illustrations statiques, des dessins que j'encrais avec grand soin au pinceau, ce qui avait le benefice de me tenir occupe de longues heures a une tache repetitive et mecanique, surchargeant le dessin de hachures. J'avais toujours cru a ma disposition naturelle pour l'encre et le pinceau, mais Jose me detrompa par une serie de boutades bienveillantes, sur l'etonnante maladresse de mes traits, qu'une surabondance de detail ne masquait qu'imparfaitement. Je presentait ces dessins comme des experiences nouvelles, taisant les annees passees a developper cette singuliere technique de hachure.
Jose voulut voir mes travaux personnels, savoir generalement combien j'avais dessine jusqu'alors. Je lui repondis ne garder que rarement mes dessins, un mensonge resolu, car j'avais de tout temps archive avec un soin maniaque la moindre de mes productions, dans quelque domaine que ce fut. Le soir meme je consultais ma precieuse collection, mais a travers l'oeil imaginaire de mon maitre n'y trouvait que des oeuvres sentant trop encore l'adolescence, aux intentions trop naivement etalees. J'en ressentis une grande honte, et cette sensation incommensurable de vide, a l'idee que mon tresor personnel, si patiemment accumule, put ne receler qu'aussi peu de valeur. Censurant de l'oeil critique du maitre, je parvenais tout de meme a en selectionner quelques-uns, ce qui sentait le plus le labeur, esperant du moins impressioner par ma dedication meticuleuse et acharnee. Je possedais notamment quelques dessins d'architecture, qui heureusement ne portaient pas de ces messages adolescents et maladroits, sur lesquels j'avais clairement passe des semaines entieres, tracant d'innombrables hachures pour obtenir cet effet de gravure qui enfant m'avait tant impressione dans les illustrations des volumes Hetzel. Ces dessins, dont je revecus la passion, le reve d'une oeuvre determinante que j'avais ressenti des jours durant a chaque coup repete du pinceau, me satisfaisaient suffisament malgre leur nombre restreint, meme si ils realisaient bien en deca l'ambition demesuree du projet.
Je les presentai le lendemain, comme rares survivants d'une serie plus vaste. Jose les contempla un a un, longuement, et en silence. Ses yeux se plisserent.
"Vous aimez les hachures, vous!"
Il affichait ce large sourire, chaleureux et paternel.
"Continuez de dessiner, tous les jours, tout le temps. Au moins un dessin par jour."
Mon entente avec Jose evolua de ce point. J'acquerais une confiance tatonnante au contact du maitre, puisque j'etais encore present bien qu'il n'y eut toujours pas de travail, et que enferme seul dans le bureau je m'imaginais gardien de la citadelle et a Cartoon Farm seul confident du maitre. Je commencais a mieux maitriser les quelques intervalles qu'on me confiait parfois, pourvu qu'il y eut le temps de recommencer vingt fois. Et le reste du temps, Jose sembla s'interesser a ma personne, me questionnant et ecoutant mes reponses laconiques et malaisees, puis partait en ces discours brillants qu'il affectionait, ponctues de son rire formidable, traitant generalement de la musique ou des arts, ou de la philosophie de la vie. Nous trouvames en la musique un terrain d'entente naturelle. C'etait la pour moi un domaine de predilection, seul ou je me sentisse erudit, ayant bati au fil des annees des gouts et jugements que je croyais personels, que j'etais ravi de pouvoir deployer. Je ramenais donc frequemment le debat sur ce terrain fertile, disputant nos gouts avec une effusion camarade. Jose, fervent admirateur de musique impressioniste francaise, taquinais souvent mon obsession pour la musique Allemande, qu'il qualifait de trop grasse. J'essayais de trouver ces points ou nos gouts convergeaient, afin d'eprouver l'indicible satisfaction de se fasciner ensemble pour la creation artistique. Je pretendis avoir le gout malleable, et m'ouvris aux decouvertes que me proposais le maitre. Jose, qui bien sur ne demandait pas mieux, sauta sur l'occasion de m'ouvrir sa collection de disques, enchante a l'opportunite de modeler un nouveau sujet a son image. Il me fit par exemple l'apologie de Claudio Arrau, un pianiste que j'avais jusqu'alors meprise, et que j'ecoutais ensuite studieusement, me forcant a en deceler les qualites, afin de creer un nouveau point de convergence, et flatter le maitre de m'avoir converti sur un de ces sujets ou j'avais paru intransigeant. Sur d'autres sujets en revanche, je conservais resolument mes opinions, trouvant que cela me donnait du caractere, soucieux de contredire cette immaturite timide, et sentant que Jose dans le fond affectionait nos joutes amicales.
Je vis le passage au tutoiement comme une etape importante, dans ce souci constant de me rapprocher de lui et de compter parmi ses amis. Je fus long a aborder ce sujet. Jose me repondit avec un large sourire qu'en depit de ses origines, il se considerait comme tres vieille France, mais ferait toutefois un effort. Il exigea que j'utilisasse le tu egalement, chose qui me paraissait enorme et difficile. Nous oscillames tous deux entre le tu et le vous pendant plusieurs semaines.
Jose possedait un rire formidable et sonore, qui tonnait sur ses interlocuteurs, les soumettant souvent par cette bonhomie contagieuse a son point de vue. Son discours etait domine par ce rire envahissant, parfois sans raison apparente, dont l'effet conquerait ses auditeurs. Le rire lui saisissait tout le visage, creusant d'innombrables rides qui dans un mouvement unique en renforcaient l'effet, plissant excessivement ses yeux, d'ou a travers les paupieres presque closes ne filtrait plus qu'un soupcon de pupille noire et malicieuse. Le haut de son corps participait entier a l'effort. Le rire se voulait communicatif, envahissant, conquerant souvent l'interlocuteur. Une fois parti de ce rire, Jose etait difficile a arreter, ne serait-ce qu'a en couvrir le volume sonore, ou de le ramener au serieux de la conversation. Il finissait par s'interrompre en soupirant, les yeux un peu humides, secoue encore d'acces attenues dont l'echo s'affaiblissait, s'essuyant du revers de la main, faisant mine de se reconcentrer sur l'ecoute de son interlocuteur submerge. Mais au moindre signe, il repartait de plus belle, d'un rire plus puissant encore, qui meme quand il sentait l'effort n'en etait pas moins desarmant. Cela se perdait parfois en une formidable quinte de toux qui le reduisait de nouveau a son etat de repit soupirant. Il devenait difficile d'articuler ses pensees dans ces conditions, ou meme d'achever une phrase. Je l'avais vu user de la sorte avec Olaf ou Jacqueline, compris les avantages qu'il pouvait tirer de cette technique, et me demandait si un jour j'en maitriserais l'exercice.
Son rire avec moi me parut bienveillant. Meme s'il m'en inondait parfois, je crus reconnaitre une certaine tendresse sous cette version adoucie. Il affectait de rire a mes plaisanteries, ou mes singularites adolescentes, meme si toujours je questionnais son abilite a se concentrer sur le discours des autres. Cette impression se dementait un peu lorsqu'il m'assaillait de questions personelles, comme s'interessant a mon cas (ou etait-ce la encore une technique pour s'assurer la devotion de ses jeunes collaborateurs?). Mais je percevais parfois, surtout lorsque Jose etait fatigue, quelque chose d'etrangement flou dans son regard, jusqu'a un leger strabisme, qui offrait la sensation qu'il ne regardait pas tout a fait, se fixant perdu au-dela de l'interlocuteur. Il taquinait souvent mes reponses, mais avec une tendresse bienveillante. Je composais une moue discrete, dont j'avais elabore la contrariete attendrissante, qui le faisait rire d'autant.
J’en vins a aimer sa voix, son odeur, ses mimiques, jusqu'à sa demarche, marchant dans l’etroit couloir qui menait au bureau, une allure presque de catcheur, les bras ecartes par sa corpulence, le cou puissant mais invisible, enfonce dans les epaules.
Le bureau sentait fort le tabac, une odeur que je retrouvais immediatement des le matin, accumulee depuis la veille et la majeure partie de la nuit, et qui me plaisait, car elle me plongeait instantanement dans cette ambiance d’amitie naissante avec Jose. J’etais reconforte de retrouver chaque jour son odeur. Jose fumait pipe, cigares, et parfois cigarettes. La bureau prenait des allures de souffriere quand en compagnie d’amis ils degustaient de gros cigares. Jose m’en initia au rite complexe, detaillant un-a-un tous les gestes, et comment en assurer la qualite. Moi j’avais justement arrete de fumer, et consommais encore des litres de jus de pamplemousse, dont l’acidite seule parvenait a etouffer l’angoisse qui m’etreignait la gorge, surtout le soir au moment du coucher. Jose hurlait de rire a la vue ces bouteilles de jus eternellement posees sur mon bureau, et je sentais meme qu’il s’en excusait parfois du coin de l’oeuil aupres de ces interlocuteurs, de l’air de dire excusez-le, il est un peu jeune… Mes resolutions ne tinrent d’ailleurs pas, et de nouveau je consummais mon paquet par jour, pretextant l’angoisse supplementaire de la vie professionnelle, ce qui me permit d’offrir a Jose des cigarettes regulieres. Je fus touche un jour que Jose de retour de dejeuner m’offrit un de ses enormes cigares. Nous executames ensemble le rituel de l’allumage, tel qu’il me l’avait appris, l’occasion de demontrer ma permeabilite a son enseignement. Puis je m’etouffais un peu aux premieres bouffees, ayant eu le reflexe de cigarette d’avaler la fumee. Mon cigare s’eteignait regulierement, et me flanqua un solide mal de tete. Je guettais Jose du coin de l’œil, jusqu’ou il faudrait consommer le cigare avant de l’ecraser, sans avoir l’air d’un rustre, mais sans en gacher.
Jose m’invitait parfois a dejeuner, sans quoi je n’avalais qu’un sandwich. Il avait dans le quartier un nombre de favoris, parmi lesquels un Juif, Goldenberg, dont le parton Max était devenu un ami intime, et un Japonais, auquel il m’initia avec fierte. Assis par terre, nous commandames une batterie de Sushis et Sashimis, que je trouvais delicieux. Jose etudiait le Japonais, sans but particulier, et m’expliquait en quoi la logique du language était si fondamentalement differente, affectant sans doute le système de pensee. Son discours, que je ne compris qu’imparfaitement, stipulait que dans la phrase je m’assieds a table, le mot « table » devient sujet, ou quelque chose de ce genre. Il sortit ensuite avec fierte un feutre pinceau a l’aide duquel il traca sur la nappe quelques merveilleux ideogrammes, m’expliquant lesquels etaient empruntes a l’alphabet Chinois. Il avait en dessinant cette souplesse habituelle qui me fascinait toujours. Il tenait le stylo comme du bout des doigts, la main completement relaxee, douce et sans relief, sans que les doigts ne participassent au mouvement. Les plats continuaient d’arriver, souriants. Je le fis parler de son Portugal natal, qu’il avait quitte a dix-huit ans, fuyant le fascisme, un destin qui me rappela celui de mon grand-père, qui avait quitte la Pologne a l’age de treize ans. N’ayant appris que les trois grands fascismes Europeens, je fus surpris d’apprendre l’existence de ce regime Portugais, et me demandais comment il avait fait pour survivre si longtemps, plus longtemps meme que le Franquisme, et dans une relative anonymite. Jose n’avait garde aucune trace de ses origines, parlant le francais sans accent, a l’exception de quelques expressions sporadiques qu’il prononcait legerement fausses, et dont je soupconnais qu’il les conservat jalousement comme pour se singulariser, car elles revenaient frequemment dans son discours. Je m’amusais du contraste entre ce grand seigneur et ces femmes de menage de mon enfance, qui ne parlaient qu’a peine le Français, seuls portugais que j’avais connues jusqu’alors. Je lui indiquai que tous les immigres n’avaient pas sa facilite pour les langues, ce a quoi il retorqua avec modestie que ceux qui conservaient l’accent natal le voulaient bien, par nostalgie, par besoin d’afficher leur difference.
Jose s’était fait seul, une fois en France, avait commence de travailler dans le dessin anime alors qu’il en ignorait tout, mais n’hesitant pas a pretendre le contraire pour decrocher ses premiers travaux. Il avait en effet demarre sur un coup de bluff, se declarant animateur, alors que de l’animation il n’avait jamais regarde qu’un livre sur Tex Avery. Il avait reussi pourtant a donner le change, et gardait quelque part ces premiers films qui avaient souffert de son inexperience. Il avait été employe notamment chez Jean Image, un nom qui m’evoqua le souvenir lointain de films infantiles particulierement laids, impression penible que je reprimai aussitôt, car elle portait atteinte a l’aureole de mon maitre. Je le testais sur ses gouts, afin de decouvrir ce qu’il serait de bon ton d’apprecier. J’avancais assez fier le Roi et l’Oiseau de Paul Grimault, que je venais par chance de decouvrir, et que je savais ranger parmi les chefs-d’œuvre. Jose reconnut au film quelques qualites poetiques assurement, mais peu de qualites techniques, et m’en narra les peripeties rocambolesques de fabrication, puisque le film s’était vu d’abord confisque de Paul Grimault pour etre complete de manière ridicule, avec notamment l’ajout de scenes improbables ou intervenaient d’absurdes indiens Peaux-Rouges, avant que Grimault ne parvienne a reprendre apres bien des annees le contrôle du film, pour creer sa fin actuelle.
Le portrait de l’animation que me peignit Jose était simple : Depuis quarante ans, les films de Disney dominaient le dessin anime mondial, tant par leur qualite d’animation que leur perfection technique, et naturellement leur succes financier. Aucun autre n’avait pu approcher ce degre de splendeur et d’aboutissement. Disney était la reference, incontournable, suscitant un emerveillement qui parfois était lourd a porter.
Cette reflexion me plongea surpris dans d’anciennes images d’enfance enterrees, des films que jamais je n’aurais cru devoir considerer comme des chefs-d’œuvre. Jose me cita egalement un longue liste de noms d’artistes qui travaillaient l’animation en dehors des circuits commerciaux, leurs films largement inconnus du grand public. J’eus l’impression de penetrer un monde nouveau, un cercle restreint d’inities ou tant me restait a decouvrir, un univers d’artistes merveilleux qui cultivaient cet art d’un raffinement si complexe, mais totalement ignore, comme en secret.
Jose avait été proche d’un tel artiste, un de ces titans de l’animation, ignores du public, qui poursuivaient isoles un labeur acharne, produisant des annees durant des œuvres courtes que personne ne voyait. Son nom était Alexeieff, et il avait developpe la technique singuliere de l’ecran a epingles, un champ d’epingles eclairees de manière a en reveler les moindres irregularites, de manière a ce que le jeu complexe de depression des epingles produise un effet de gravure animee. Je fus fascine par l’image de ce vieil aristocrate russe enfoncant ou tirant des milliers d’epingles pour produire une-a-une des images animees. Jose avait vecu la une relation d’amour filial, celle du disciple au maitre, que je ne pus m’empecher de relater a la mienne propre. Je sentis l’emotion pudique a l’evocation de la disparition d’Alexeieff. Jose avait du trouver la une seconde famille, un substitut pour son père reste a Lisbonne. Ces histoires me touchaient, a l’image de Jose jeune homme la tete legerement inclinee face au vieux comte, buvant ses paroles, penetrant l’intimite de sa famille adoptive, convie au repas entre les interminables sceances de travail, des cliches stupides, ou Mme Alexiev leur proposait le Samovar, interrompant une session sur l’ecran a epingles ou les deux hommes en avaient oublie le monde, omettant de s’alimenter, en savants de fiction facile.Patiemment, je me constituais une image de l’environnement affectif de Jose, sans jamais ouvertement questioner, mais invitant sans cesse les reponses. Sans conteste un homme a femmes, Jose était neanmoins marie, avait trois enfants, dont une fille superbe que je vis un jour debarquer a Cartoon Farm, dont la beaute et les manieres sans gene m’effrayerent profondement. De sa femme, Jose ne parlait qu’a peine. Je pensais que ce devait etre sa voix que j’entendais souvent au telephone le matin, une voix impatiente et nasillarde, irritee de ne trouver Jose. Je pus comprendre qu’elle travaillait egalement dans le milieu, en tant que traceuse-gouacheuse, sous-traitant d’ailleurs la plupart des publicites que nous avions animees. J’assumais qu’ils s’etaient maries jeunes, trop jeunes meme, au Portugal. A l’evidence, le couple s’était rompu.
Jose vivait une autre relation avec une Marie-Anne Bonneterre, une femme plus jeune que lui de vingt-cinq ans, qui lui avait donne un autre enfant. C’était une de ses anciens eleves, qu’il avait rencontree aux Arts Appliques. Elle était a l’ecole parmi ses disciples les plus fascines, leur relation avait debute alors qu’elle était encore adolescente. (Du reste, nombre des ses amis fideles dataient de ses annees d’enseignement, ou il avait etabli une manière de culte autour de sa personne.) Jose evoquait parfois Marie-Anne, se gardant pudiquement d’expliquer la nature de leur relation. Elle travaillait bien sur dans l’animation, directement avec Jose, et ensemble, grace a l’argent de la famille Bonneterre, ils avaient fonde un studio, « Storyboard », ou ils realisaient des courts-metrage a l’ambition plus hautement creative, reunissant un cercle d’amis presque tous issus des Arts-Appliques. Marie-Anne avait egalement fait ses classes a Cartoon Farm, un apprentissage que Jose evoquait parfois, sans doute pour encourager ma perseverance. C’était un modele d’opiniatrete disait-il (decidement son mot favori), elle peinait des nuits entieres sur ses intervalles jusqu'à ce qu’ils soient acceptables.
Pierre Lambert, de la meme classe que Marie-Anne, etait reste l’ami fidele de Jose, peut-etre le plus fidele. Son activite était tout en peripherie de l’animation, ne dessinant plus lui-meme, mais collectionant avec une rare passion tout document se rapportant au dessin-anime. Sa ferveur pour l’art des animateurs mythiques de l’age d’or revolu était si profonde qu’elle paralysait pour ainsi dire sa propre creation, et jamais il n’aurait approche la feuille de peur d’etre indigne de ses prestigieux modeles. Il retrouvait un peu de ce paradis perdu dans le talent de Jose. Il avait pu travailler chez Disney France, a peine l’ombre bien sur du studio legendaire des annees 40, ou il avait developpe une kleptomanie singuliere, derobant un nombre ahurissant de documents originaux, qu’il empruntait puis remplacait par des copies, etoffant rapidement sa collection personnelle, que parfois il exhibait en expositions.
Contrairement a Marie-Anne que je ne vis jamais – était-elle fachee avec Olaf et Jacqueline ? -, Pierre apparaissait souvent au bureau, accompagnant Jose a la suite d’un dejeuner copieux, l’œil humide, produisant invariablement de ces cigares disproportionnes, et prolongeant dans le bureau une discussion des derniers potins de l’animation. Pierre pouvait avoir une trentaine d’annees. En une imitation presque comique du maitre, il portait la barbe, avait le ventre plutôt gras enrobe sous une laine epaisse, forcait son rire sonore, maladroitement decalque. Leur presence dans la piece m’embarassait, ne sachant comment me tenir, si je pouvais me joindre a la conversation, ou si j’entendais la des paroles qui ne m’etaient pas destinees. De temps a autres, conscient peut-etre de mon trouble, Jose me confortait dans ma place d’un regard en coin, l’air d’approuver brievement de ma presence. C’est tout juste si j’osais saluer Pierre Lambert, je me cantonnais dans la plus grande discretion, d’un apprenti tout juste capable de parler, un meuble, quelqu’un qui pourrait tout entendre sans entierement comprendre.
Pierre Lambert amenait parfois des extraits de films, des tresors voles sans doute chez Disney, que lui et Jose visionnaient sur la table de montage. J’eus une fois l’honneur d’etre convie a l’une de ces projections. Pierre avait reussi a denicher quelques films courts de Winsor Mc Cay, et avec une emotion indicible nous decouvrimes Little Nemo et ses compagnons naitre a la vie, premice bouleversant de l’art de l’animation, dont la modernite nous enchanta. Le dessin avait bien sur la qualite superlative des bandes dessinees, l’animation en était etonnament juste, par endroits incroyablement audacieuse. Ma fascination pour l’auteur Americain fut encore raffermie.
Mais la plupart des films que ramenait Pierre provenaient des inevitables studios Disney. Nous eumes ainsi le loisir de nous extasier image par image sur les anciens chefs-d’œuvre, Pinocchio particulierement, considere comme le plus abouti, trouvant a nous trois les eloges les plus demonstratives. Lambert, tout a sa passion, au comble de son exalatation fanatique, en avait la voix chevrotante. Jose, plus pondere, expliquait magistral les miracles d’animation qu’il decelait en chaque image. Quant a moi, j’etais fascine de cette revelation exclusive, de la perfection technique de ces films que j’avais jusqu’alors considere comme des navets pour enfants, veritables joyaux secrets dont le public ne pouvait soupconner l’eclat. Petit a petit, je crus m’inserer dans ce microcosme exclusif des « gens de l’animation », integre a une sorte de caste, et j’eus hate de partir evangeliser mon nouveau savoir aupres des ignorants a l’exterieur, combattre leurs idees recues et leurs demontrer les tresors qui m’avaient été reveles. J’avais a ce titre prepare des bribes de discours, que je me repetais frequemment dans la solitude jusqu'à en maitriser avec assurance tous les arguments, qui demontrait la suprematie imperiale de l’animation Disney, au detriment des Tex Avery ou Paul Grimault, pourtant plus a la mode chez le commun.
Jose partagea egalement nombre de ses œuvres, en reponse au deballage de dessins dont je l’avais assailli. Mes dessins sentaient ce labeur desespere et maladroit, dont l’intensite se veut l’expression exceptionelle et unique de la personnalite, et en depit de leur gaucherie, etaient truffes de references culturelles dont je n’etais pas peu fier. Par contraste a ces objectifs demesures, ce que j’avais pu voir de Jose jusqu’ici, en depit de sa facture superieure, pouvait paraitre mondain, manquant d’ambition, « alimentaire », ses dessins ou sculptures etalant sa prodigieuse facilite, son elegante souplesse, mais sans que ce talent ne convergeat vers un but appreciable. Je crus que Jose m’enviait cette ambition creative sans limite, que la vie n’a pas encore domptee, et voulais me prouver qu’il était egalement au plus profond un « artiste ». Ses dessins emerveillaient par leur execution, non par leur contenu.
A la table de montage, Jose me montra une serie de films produits a Cartoon Farm, parmi lesquels il souligna une publicite pour un rasoir electrique feminin, dont l’animation traitee au fusain figurait des mains de femmes d’une rare elegance. Ce film, d’une facture unique, avait remporte un large succes, et avait propulse Cartoon Farm au devant de la scene, lui assurant le quasi-monopole de l’animation publicitaire realisee en France. Jose se vanta de n’avoir execute le film qu’en quelques jours, et entierement seul. Ce fut le debut de l’age d’or pour Cartoon Farm, durant lequel Jose se representait comme tronant sur le marche, dominant a lui seul l’animation francaise. Parfois pompeux, il se decrivait comme « le meilleur animateur Français », une expression qu’il avait en affection, et qui apres tout se justifiait peut-etre, a contempler la mediocrite de la production, cantonnee dans des series TV bon marche. Au dela de sa virtuosite, Jose brillait par son adaptabilite aux styles tres divers imposes par la publicite, une malleabilite que lui enviait d’autres animateurs.
Jose me montra egalement des travaux executes a Storyboard, par Marie-Anne et les autres associes. C’était des courts metrages a la facture plus personelle, qui me seduirent d’autant que Jose me les presenta comme libere des entraves creatives imposees par la publicite. Storyboard, que Jose avait cree avec de ses anciens eleves, se voulait une aire de creation autonome, dont le produit était demarche a divers societes de production, posant en postulat que l’animation de qualite trouverait forcement un marche. Jose evoquait cela comme une situation inedite, un havre creatif protege du tumulte sans fin des travaux alimentaires. Les œuvres revetaient incontestablement une teinte plus personelle, meme si d’importantes concessions etaient faites au style convenu de la serie commerciale, soit par souci economique, soit parce que les auteurs meme sans entrave ne savaient plus se dissocier des canons imposes par le metier. Le gout de Jose pour les metamorphoses s’était apparemment transmis a ses disciples, les films etant emailles de ces longues transformations complexes et souvent sans a-propos. J’en fis l’eloge a Jose.Jose me projeta egalement “Desert”, un film purement personnel cette fois, qu’il avait realise seul, sur une musique composee par son ami Michel Fano. Le film, d’une dizaine de minutes, traversait des atmospheres etranges et semi-abstraites (bien que Jose n’avait pu renoncer entierement a sa virtuosite figurative), une evolution constante parsemee de ces metamorphoses que Jose affectionait tant. Je compris qu’il tenait a ce film plus qu’a tout autre. Le but était de se conferer une credibilite artistique autrement absente des œuvres alimentaires, se propulser au dela de l’univers etroit et denue de sens du dessin anime commercial. Il eut la fierte de proclamer : « Ceci est le vrai Jose Xavier !... »
J’eus le bon gout de contempler l’œuvre avec interet, et de trouver cela fort bon.
Mais je fus reticent a l’œuvre, mal dispose a la recevoir du fait qu’elle empietait sur ce domaine plus intimement artistique dans lequel je me croyais bien superieur. Je m’etais pour ainsi dire approprie le domaine musical, et n’etais prêt a en partager l’exclusivite. La comprehension de la musique comme realisation superieure, la connaissance de sa vertigineuse richesse, etaient au plus profond les fondements de ma personne, ce par quoi je me definissais, me singularisais, et il m’était douloureux de voir l’idee que l’œuvre graphique put etre charpentee par la structure musicale exploitee par un autre, d’autant que je n’avais jamais pu realise moi-meme ce reve, qui dans mon esprit s’elevait a l’ambition la plus demesuree. J’avais en particulier longtemps projete un film sur « Lulu » d’Alban Berg, ou peut-etre meme le « Ring » Wagnerien (et ses quinze heures de musique !), dont la facture non seulement demontrerait la souverainete de l’art musical, mais exposerait l’abime humain avec une force sans precedent. Je me considerais dans cette demarche comme un ange evangelisateur, un hero artistique condamne a aboutir sa mission. Dans ce contexte, maladivement jaloux dans mon ambition creative, il m’était impossible de recevoir l’incursion d’un autre, fut-il mon maitre.
Je trouvais donc le film trop tape-a-l’œil pour une œuvre d’auteur, offrant trop de concession au gout commun et a une beaute de surface, d’un rythme general trop convenu, sans surprise. Ce rythme general pretait surtout le flanc a ma critique malveillante : trop lent, trop uniforme, rien a mon sens de musical, ou la tension et les fluctuations dynamiques sont traitees avec tant de science. J’imaginais pouvoir generer moi-meme une œuvre incomparablement plus puissante, meme si jamais j’avais pu en assurer l’execution. Je tus mes critiques, et ecoutais poliment Jose proclamer qu’a la vision du film, Fano avait declare qu’il n’imaginais possible de realiser « ca » en animation.
Le point de depart de « Desert » était une piece d’Edgard Varese, que Jose me fit ecouter en complement au film. Je rangeais aussitôt Varese parmi ces compositeurs incapables de structure, dont les œuvres en depit de leur attrait sont handicapees par l’absence d’une charpente formelle. J’etais persuade que seuls les compositeurs « structuralistes », dont l’invention creative s’epanouissait au sein de constructions formelles complexes, pouvaient produire des œuvres valables, car les autres meme immediatement seduisantes s’epuisaient rapidement de leur contenu. A Varese, soi-disant heraut du vingtieme siecle, j’opposais sans compromis les Viennois, leur prodigieuse intensite de chaque instant, leur recherche expressive plongeant l’auditeur dans ces domaines inexplores et largement incompris, car requerant une attention superieure. Jose depeignait Varese comme la seule personnalite reellement independante du siecle, ce qui provoqua un debat sur nos gouts respectifs, que nous radotions souvent, campes sur nos positions. Jose caracterisait ses musiques favorites d’ « horizontales », a la manière d’un paysage, et me taxait d’aimer la musique « verticale ». « Evidemment, l’homme se tient debout, » me declarait-il satisfait, comme closant le debat avec pertinence de cet argument definif. Je ne comprenais qu’imparfaitement sa distinction « vertical-horizontal », ne voyait pas bien ce que la station debout put y contribuer, me demandais si Jose aurait pu justifier ses figures de style, mais renoncait a debattre devant sa belle assurance. J’entrevis peut-etre sous l’appellation horizontale de ces paysages sonores a la Debussy, mous et sirupeux, qui le mieux representaient cette musique amorphe et feignante que j’abhorrais. Je sentis que son film « desert » se posait en manière d’embleme de l’ « art horizontal », au meme titre que la musique impressioniste, et que moi, passionement « vertical », n’avait aucune chance d’y rien comprendre.
Satisfait sans doute de ma reaction a « Desert », Jose s’ouvrit de son projet suivant, un second film du meme genre en preparation, dont il me projeta quelques elements preliminaires, qui a vrai dire me parurent plus interessants, peut-etre parce que non-aboutis. Il m’offrit de collaborer au film, la sous-activite de Cartoon Farm le permettant, proposition que j’accueillis avec le plus grand enthousiasme. Jose me livra une liasse epaisse d’intervalles a executer sur une animation abstraite, d’un parallepipede se deformant lentement dans l’espace. Je me mis aussitôt au travail.
Le travail ne reprenait decidement pas a Cartoon Farm. Depuis les Kellog’s, aucune affaire n’était rentree, et l’inactivite devenait pesante, inquietante meme, sauf apparemment pour Jose qui continuait ses manieres de grand seigneur, et blamait la situation sur l’incompetence d’Olaf et Jacqueline. Je le vis moins encore, rien ne l’obligeant plus a venir a Cartoon, meme si je crus comprendre que ce bureau lui était comme un refuge, ou il pouvait se reposer de circonstances autrement tumultueuses, une intimite dans laquelle j’avais la fortune d’etre tolere. Jose ne se montrait plus pour travailler, ecoutant la de la musique, fumant le cirage, recevant ses amis, ou simplement me prenant a temoin de son esprit.
Il continua a montrer de l’interet pour ma personne. Lentement, tatonnant par questions d’apparence discrete, il s’informait en detail de ma personnalite, mon milieu. J’aurais voulu qu’il me vit sous mon meilleur aspect, reussir a lui reveler rapidement la verite de ma personne, les tresors que je savais caches, et ce potentiel demesure, mais je ne m’exprimais helas qu’avec embarras, et ressortais souvent de nos discussions frustre et severe contre moi-meme. J’etais partage entre envie et peur de parler, craignant de ne pas savoir me reveler avec justesse, donc rassure si Jose assurait la plupart de la conversation. Il me fit parler toutefois sur des sujets les plus divers, d’un air de tendresse bienveillante, jusqu'à constituer de moi le portrait de mes origines, ma famille, mes amis, mes gouts, mon caractere…(suite dans l’episode de Juin)
- Chapitre I -
Nos professeurs n'y croyaient plus beaucoup, professionels rates cherchant un refuge dans l'alcool et les conquetes faciles, -- multipliant les examens blancs, que la moitie des eleves ne rendaient meme pas. Le teint rougeatre, le ventre enfle, ils avaient peine a forcer le respect. Massivement, la classe ne faisait rien. J'avais pousse ce refus a son paroxisme: Je ne faisais vraiment rien. Les professeurs depites nous apprirent a tenir la Vodka. Cette annee etait peut-etre plus dure que les precedentes. Ou peut-etre pas. Je ne pu savoir si un jour on avait cru a cet enseignement. A en croire les grands anciens, les Arts Appliques, dans le temps, c'etait autre chose. J'y vais ete oriente car mes dessins etaient juges plutot sales, inconvenus a la pub, et ici nous travaillions en grand en s'en foutant partout. Nous occupions le dernier etage de l'ecole, la souillant comme si la peinture avait pu degouliner par les escaliers tachant les autres sections.
Nous les etudiants n'etions pas brillants non plus. Aucun talent pour la plupart, et incapables d'une quelconque lucidite sur leur travail, peignant a peu pres n'importe quoi avec un plaisir vague mais sans but.
Le ras-le-bol fut general et d'une intensite que je ne connus pas par la suite. Ou plutot un sorte de vide s'installait. Pour accentuer cela encore, arriva un periode de greves etudiantes et lyceennes, parmis les nombreux soulevements sporadiques declenches par l'annonce de quelque reforme, celle-ci proposee par un certain Devaquet ministre de l'education de Droite.
Nous n'avions rien a faire dans ce mouvement n'etant meme pas affectes par la reforme. Nous y entrames neanmoins par desoeuvrement, avec la derniere vigueur. Plus question des lors de travail. Les journees s'ecoulaient en assemblees, en discussions interminables mais passionantes! C'est qu'enfin il se passait quelque chose! Les professeurs ne voulurent pas etre de reste, et s'associerent pour certains a nos debats. Certains surent meme habilement mettre la situation a profit, prononcant a tres haute voix les discours les plus vibrants d'indignation, s'assurant enfin une popularite inesperee. Eux avaient connu Mai 68, et ceci devait remuer des souvenirs. Pour certains nous aurions aime aller aussi loin. Que le mouvement prenne de l'ampleur.
Il se trouvait parmi les etudiants un militant de Lutte Ouvriere. Celui-la essaya de nous organiser. Mais nous etions durs a contenir. Nous preparames notre premiere manif pendant plusieurs jours. La cour de l'ecole servait a peindre de larges banderolles, chacun y allant de son slogan, la plupart sans rapport avec l'enjeu des manifestations etudiantes. Notre responsable Lutte Ouvriere etait decontenance mais ne perdait pas espoir. Le pauvre ne possedait pas une voix suffisament sonore ce qui bien sur n'aidait pas. Certains d'entre nous se fabriquaient meme des deguisements ou preparaient des instruments de percussion, ce qui bien sur ne cadrait pas avec l'orthodoxie de sa logique revolutionnaire. Nous partimes en commando coller des affiches sur les murs du IIIeme. Les relations entre gens se firent passionelles, attisees de l'orage des idees, de l'emotion immense d'echapper au banal. Tous ages confondus furent reunis qui jusqu'ici ne s'etaient pas meme addresses la parole, dans la preparation febrile de la grande manif, regorgeant d'ideaux enthousiastes. Nous sillonames donc la ville par petits groupes, sans trop s'eloigner de l'ecole, effrayes a l'idee de recontrer des fafs. Notre groupe eut la temerite de pousser jusqu'a Beaubourg, ou un groupe de jeunes aux allures fascisantes nous effraya par les regards qu'ils nous lancerent. Nous rebroussames chemin, satisfaits du devoir accompli. (Le passage suivant, inclus ici en italiques, ne figure que dans l'edition Bellan:) Une jeune fille du groupe dont je connaissais tout juste le visage me demanda du feu, regroupant ses mains glacees autour des miennes pour empecher la flamme de vaciller. Elle grelotta en toute hate, comme dans un souffle: "J'ai tres envie de t'embrasser". Jeune et timide, cette declaration avait du lui couter, osant avec temerite ce que seuls peuvent oser les plus timides. Decontenance, je lui promis qu'on ne se quitterait pas le lendemain, jour de la grande manifestation. Je ne sus ensuite si j'avais reve. Je me rappelais sa phrase, ses accents precipiptes, sa resolution fragile et inquiete. De son geste anodin nous avions bascule dans un monde nouveau peut-etre. Elle s'appelait Claude.
Les meetings se deroulaient de plus en plus chauds, a mesure qu'approchait la grande manif. Certaines personnalites avaient fait surface au gre des evenenements de maniere inattendue. Une des bourgeoises de la classe par exemple s'etait revelee une intense passion pour l'extreme-gauche, qu'elle manifestait en derobant des cartes d'electeur pour empecher les gens de voter. Nous avions de nombreux debats sur cet acte qu'en majorite nous jugions absurde, mais elle n'en demordait pas. C'etait sa revolution a elle. Impossible de l'en faire demordre, ou de la faire decrire son utopie. Des choses avaient ete ecrites disait-elle, mais impossible d'en dire plus.
Les plus grands succes etaient obtenus par les plus forts en gueule, et des discours dont l'emotion prenait le pas sur l'argumentation. Certains profs parlaient semble-t-il avec force et conviction, qu'ils nous en foutaient la chair de poule, qu'on les aurait embrasses sur la bouche pour le coup! L'injustice, la justice, l'inegalite, l'education! Pour beaucoup il fallait faire deraper le debat sur d'autres sujets que cette simple reforme de l'education, la enieme du nom. D'autres sujets plus importants pressaient: Le racisme, la crainte de l'extreme-droite. D'ailleurs nos slogans abondaient en ce sens: "Gens de couleurs, unissez-vous!", qui a la fois affirmait notre fiere appartenance a l'art et prechait la fraternite.
Notre ami de Lutte Ouvriere desapprouvait cette derive mais desavantage par son peu de charisme et son manque de voix, se laissait deborder par d'autres orateurs au talent plus affirme. Nous lui fumes toutefois reconnaissants d'organiser notre premiere sortie. Il nous assembla devant l'ecole, nous souffla quelques consignes, nous fit repeter quelques slogans que nous decouvrions, incriminant pour la plupart le ministre Devaquet, dont beaucoup ne connaissait meme pas le nom. Nous reconnumes en notre militant de Lutte Ouvriere l'experience precieuse de ce genre d'occasions, et fumes rassures finalement de lui confier la direction des nos premiers pas dans la rue.
Mais des la place de la Republique nous avions rejoint un gigantesque cortege. Nous avions tot fait d'echapper a toute autorite. La rue nous appartenait que c'en etait emouvant. On se serait cru en plein carnaval. Certains avaient cru bon d'apporter des pigments de peinture bleue. Nous en lancions, entourant notre cortege d'un nuage epais. D'autres peignaient febrilement les trottoirs, lampadaires, feux etc., le tout au rythme endiable de nos tambours, unissant amis ou ennemis de cet ostinato frenetique.
(Voir note ci-dessus:) Je n'avais ose rejoindre Claude, craintif a mon tour, attendant qu'elle confirme les faits de la veille. Elle fut surprise, decue de mon inaction. A la mi-journee elle s'impatienta enfin et me rejoignit dans le cortege, au beau milieu de la fete, se faisant violence pour la seconde fois. "Je croyais qu'on ne devait pas se quitter." Elle me saisit la main et ne lacha plus. Elle me parut fragile au sein de ce flot qui allait nous engouffrer.
Arrive a la Bastille le cortege fit halte, et la fete se dechaina plus encore. Nous etions deja bleus de la tete aux pieds. Nos dernieres reserves de pigment se dissiperent en un ultime nuage, importunant ces autres manifestants qui hesitaient a nous reconnaitre des leurs. Nos premieres provisions d'alcool tarirent au meme moment, mais il nous en parvenait toujours davantage par je ne sais quelle main miraculeuse. L'ivresse nous possedait avant meme de traverser la Seine. Le flot majestueux du cortege nous porta au quartier Latin. Nous echouames rue St Jacques, tenus la immobilises un moment juste sous les fenetres du Lycee Louis-le-Grand, d'ou des etudiants resolument opposes a la greve nous insultaient, portant en drapeau leurs cravates insignes d'une bourgeoisie meprisante. Certains d'entre nous enrageaient contre cette cible evidente, et lancaient a toute force des cannettes de biere vers le fenetres, projectiles qui n'atteignaient jamais et retombaient sur le cortege. La clameur se faisait assourdissante mais ceux de Louis-le-Grand ne demordaient pas de leur provocation.
Finalement le cortege se remit en route, draine vers le Pantheon. La, rue Soufflot, des etudiants des Arts Deco nous ravirent la vedette: Ils s'etaient hisses sur le toit d'un abri de bus et improvisaient un orchestre, au son duquel dansait une jeune fille elancee, sublime de se donner en spectacle, portee par la foule. Les services d'ordre debordes, les veterans des manifestations politiques, de la lutte des classes, auraient sans doute voulu contenir ce genre d'actes qui engouffrait le mouvement dans un carnaval libre et fougueux. Le service d'ordre se trouvait de toute facon neutralise, incapable d'endiguer la foule. Ces jeunes n'avaient aucune experience des manifestations d'une telle envergure, et n'auraient voulu qu'on leur impose aucune regle.
Les abords du Pantheon nous retinrent longtemps. Tous les corteges y avaient conflue, s'y etaient empetres, victimes de leur poids. Nous y perdimes le reste de notre voix. Les slogans, toujours les memes, vides de sens, fusaient periodiquement, incites par les organisateurs armes de puissants haut-parleurs. Nous tentions de casser cela par la force de nos chants et notre armee de percussions. Chez nous la protestation s'etait faite Samba.
Puis soudainement le cortege se remit en branle, prenant aussitot une allure infernale, comme si une digue avait cede. Le flot nous entraina violent vers Montparnasse. Les groupes perirent de cette allure si rapide. Nous n'etions plus que par ilots de deux ou trois, nous reconnaissant dans la foule moins dense par notre couleur bleue. Nous eumes a peine le temps de grimacer face aux vitres de la Coupole: Le courant nous entrainait imperieux vers sa destination finale, l'Assemblee Nationale. La avaient ete votees les lois, la il fallait apporter la contestation.
Les abords de l'assemblee etaient soigneusement proteges. Le flot humain mit un temps a trouver son chemin. Nous fumes finalement entasses place des Invalides, soigneusement encadres de barrages de CRS. L'acces a l'Assemblee notamment, par le quai d'Orsay, etait barre d'un dispositif important, comportant des canons a eau qui regulierement refoulait la foule trop temeraire. Le pont Alexandre III etait aussi entierement bloque par un cordon de CRS abrites de leurs boucliers. Le moindre mouvement des forces de police declenchait dans la foule des courses paniques, auxquelles cedaient meme les plus braves, dans lesquelles on risquait d'etre pietine. La journee avait ete longue. Certains avaient attendu trop longtemps ici aux Invalides. Le mouvement avait change de visage. Plus question de musique ici. Contre les barrages de CRS, sorte de front, nombreux cherchaient l'affrontement. On commencait a nouer les foulards sur le visage. Des projectiles fusaient sur les policiers. Devant le cordon de CRS une ligue de jeunes gens menait l'affrontement, venus pour l'ivresse du combat, impossible a maitriser, saisis dans une emulation de violence, que la menace des represailles et le canon a eau ne suffisaient plus a contenir. Une reaction franche des forces de l'ordre se faisait attendre. On la sentait imminente. Les ecoles etaient maintenant disloquees, chacun se placant comme au hasard, calculant si possible le risque de sa position. Le front, vers l'Assemblee, offrait maintenant un spectacle d'emeute. Beaucoup venaient y assister, mais reculaient precipitamment au moindre de signe de reaction des forces de l'ordre, mais celle-ci se faisait attendre encore.
Soudain, au signe de quelques explosions, une fumee blanche et epaisse envahit la place. Beaucoup decouvrant les gaz lacrymogenes refluerent malgre leurs foulards, saisis de l'impression panique d'etouffement. Pour les plus endurcis ce ne fut qu'une desorganisation passagere, et l'assaut reprit de plus belle. A plusieurs reprises les gaz envahirent la place, mais meme s'ils emietterent la foule, ils ne purent decourager les plus ardents.
La police donna finalement la charge. Les violences se poursuivirent la majeure partie de la nuit dans le quartier Latin. Un etudiant y succomba.
Ce deces fut aussi celui du mouvement. Le ministre incrimine demissiona. La violence de la manifestation effraya, et beaucoup preferent ne pas la renouveler. La population d'abord spectatrice attendrie de l'indignation etudiante finit par craindre un nouveau Mai 68, et applaudit la sagesse des dirigeants etudiants qui reclamaient la cessation du mouvement. Les appels au calme furent lances de toutes parts. On denonca que les manifestations avaient ete infiltrees par des elements de l'extreme-gauche, responsables des derapages. Jamais les etudiants n'auraient provoque un tel carnage. Il fallait cesser de pourvoir a ces revolutionnaires obsoletes un terrain si fertile. La coordination etudiante vota l'arret de la greve. Personne ne sut au juste s'ils avaient obtenu satisfaction de leurs revendications mais la question n'etait plus la. Les lycees, colleges et universites reprirent les cours. La revolte fut gommee en quelques jours.
A Dupperre egalement, il etait surprenant de constater avec quelle aisance les choses se remettaient en place, sans changement aucun. Le message etait clair: on vous a laisse faire les cons, maintenant, au boulot!
Beaucoup realisant l'urgence de la situation, le temps d'etude perdu, la proximite des examens, reagirent avec vigueur. Mais pour d'autres, d'ailleurs en majorite dans notre classe, l'epouvantail du diplome ne suffisait pas, il etait difficile de se rallier aux etendards de nos professeurs alcooliques. Puisque le temps n'etait plus a l'action decidement, nous replongeames dans un mutisme inconfortable, une resistance passive a ce qui nous etait propose, que les professeurs ne pouvaient plus remuer.Vélizy - Villacoublay, August 98.
- Chapitre I -
Incapable d'un geste quelconque envers un femme, Vautier fut livre aux caprices des plus entreprenantes. Sa section ne comportait qu'un autre male, un ariste excentrique et laid dont l'oeuvre se centrait autour du Christ. Des les premieres semaines une des figures de proue de cette petite societe jeta sur Vautier son devolu, dont les manieres bien qu'embarassees captivaient car ses cheveux etaient slaves. Elle s'appella Jeanne. Elle fut des grands yeux bleus, ecarquilles a l'exces, saisissants et effrayants a la fois, un peu sale sous le pantalon, tachee de peinture, n'hesitant pas a renifler d'un nez epate, c'etait une exhibitionniste geniale ou a moitie folle, selon. Elle posait son cul regulierement sur les natures mortes, en affectant la composition. Ou parfois denudee les seins en histoire de l'art, a quoi la professeur ne marquait qu'un temps d'arret. Vautier fit celui que rien ne choquerait, mais fut en realite terrifie, et sa proximite imposee le plongea dans les pires embarras. Elle l'assaillit un jour, l'embrassa, et ne voulut plus le quitter. Vautier expliqua sa resistance timide en pretextant une ancienne histoire d'amour dont il n'avait voulu se defaire, ce qu'elle eut le gout de trouver fort poetique (bien qu'emmerdant). Vautier n'avait idee comment se comporter avec elle, craignant sans cesse de ne pas mesurer a la hauteur de sa fantaisie. Il trouva heureusement un ton d'humour grincant et absurde, partiellement emprunte a Groucho Marx (dont les oeuvres le faisaient sangloter), irritant parfois la jeune femme, ce qui etait une reaction comme une autre.
Une cour d'admiratrices devouees entouraient Jeanne, la protegeant de la population generale qui la haissait pour ses provocations, avec Jeanne, tout est possible.
Invariablement reticent, mais sans le courage non plus de resister, enveloppant sa reticence de l'apparence du mystere, Vautier se voyait entraine terrorise dans les aventures les plus abracadabrantes -il alla ainsi draguer les homos du le marais, quartier qui jusqu'alors lui signifiait le Judaisme suranne de son grand-pere, elle sema une telle pagaille avec les accessoires d'un sex shop de la rue St Denis qu'ils s'en firent ejecter, il fallait converser avec tous les tares des Halles. Jeanne exigea de lui une oeuvre d'art, qu'ils devaient realiser en commun, mais impossible de la suivre la dessus, de comprendre sa pensee. Elle aspergea la toile de peinture a l'or et fut satisfaite de l'aspect moyen-ageux. L'effort du raisonnement laissait sur son visage un air dubitatif, qu'elle rompait d'un discours trahissant son incomprehension. Sa conversation laissait l'interlocuteur perplexe, incredule a la constatation de trouver si peu de logique dans son discours. On aurait dit dans sa bouche une collection d'idees a la mode, mal comprises et grossierement caricaturees, et servies avec tant d'a-propos que l Puis elle marquait de ces pauses ou ses yeux s'ecarquillaient jusqu'a l'absence, Son air s'achevait en une mimique lasse, renoncement peut-etre face a l'incommunicabilite, j'etais le premier decontenance par l'incoherence, elle disait gouter ma parole mais d'apparence n'y comprenait rien, rendant a la flatterie un gout amer.
Elle entraina Vautier encore dans ses velleites de peinture. Elle tendait au mur une toile de papier (?), de la quelques pots d'acrylique en batiment etalaient au sol, et armes de large brosses au bout large, ils projetaient de la peinture un peu partout, y compris sur la toile feuille. Jeanne ne douta pas, son cote eut tot fait d'eclater en couleurs. Elle paracheva l'ensemble d'un coup de bombe de peinture d'or ce qui fit vaguement moyen-ageux sans raison, Vautier lui, aurait prefere soigner son dessin, et de l'ambition d'une maniere d'expression comment dire, qui finalement lui pesait trop lourd paralysant son trait, travaillant presque en noir et blanc desespere devant la feuille de ne plus saisir sa sainte mission, travaillant presque en noir et blanc, mais renoncant rapidement, face a la tournure mediocre et repetitive que prenait deja son travail, face a l'exhuberance explosive de sa voisine. Jeanne elle partit a la charge, s'encourageant du geste, qu'elle paracheva d'un coup de bombe de peinture d'or, detaillant les parties de la peinture qu'elle jugeait bonnes sans que Vautier ne put suivre, puis brutalement tout leur devint laid, elle sombrait dans une _____ morosite. Vautier lui aurait ete en peine de trouver cela beau, laid, ou quoique ce soit d'autre. Son manque de reaction irrita la jeune femme. Ca allait bientot etre de sa faute.
Vautier retarda leur premier accouplement. En pretextant encore une histoire precedente malheureuse dont il n'avait voulut se jamais defaire qu'il parait d'une aureole de mystere qui l'avait eloigne de l'amour qu'elle Lorsqu'ils firent enfin l'amour, il mit un point d'honneur a ce qu'elle prit du moins du plaisir, rappela a cet effet l'enseignement de ses premieres amantes. Il lui suca les seins mais elle le repoussa. Il crut devoir lui sucer ensuite le sexe mais elle imposa une grimace de fille contrariee, dont son front portait sous le drap le pli agace. Elle l'invita au lieu a la penetrer a defaut de preambule coupant court, ce fut pour Vautier comme un etau serre et reche qui lui avala le sexe. Ni l'un ni l'autre ne prirent le moindre plaisir.
Vautier
Vautier son etiquette de musicien plut enormement a Jeanne. Elle voulut participer de cette aristocratie du gout, lui fit ecouter des oeuvres de repetitives de Phil Glass qu'il eut instamment en horreur. Son pere etait ortho-musicologue, Vautier dont toujours la musique affublait d'un cheval de bataille qui la musique le servait d'etendard sujet par lequel il soigneusement affirma son individu trouva la l'aubaine discours affine de pressentant enfin un sujet de conversation dans lequel il pourrait briller et mettre en avant son unicite de point de vue. Elle l'invita a jouer un Piano desaccorde.
(Ce fut a la campagne. Monsieur Jeanne jouait encore plus mal, ce qui la vexa au dernier degre).
Ce fut une campagne ennuyeuse et morfonde. C'etait le Nord de Paris, a distance de train, ou Vautier ce qui lui fit traversait de ces banlieues mystere qui le effrayait dans le fond, bien qu'il se parut brave. C'etait le Nord de Paris, pres d'Epoisse (on notera l'erreur manifeste...). Un brouillard humide. Seuls dans la maison familiale, Ils n'avaient decidement rien a se dire, ici face a face moins encore qu'ailleurs, (une situation exarcerbee par cette maniere de huis-clos.) Apathis, Jeanne il lui arrivait parfois qu'elle ne brusque Vautier, elle le violenta parfois sans raison desesperee d'une reaction, parfois jusqu'aux insultes. (Mais a l'habitude Mais ils furent trop avances dans un morne ecoeurement, et Vautier en vint a regretter encore Il se sentit en forme de poire il se sentit gauche dans toutes ses actions, le corps maladroit, une etendue physique indisposee, ne sachant gerer l'espace alentour, ne sachant agir, ne sachant savoir (ceci ne voulut rien dire et fut raye de la version 19__). Il n'osa toucher a rien, intimide par le froid humide, intimide par l'architecture familiale, n'osa participter a aucune corvee tache, non par flegme mais par peur de ne savoir faire les trucs comme il faut, trop conscient de son . Meme la vaisselle l'effraya. Il fut particulierement embarasse de son etendue, de ses bras ballants, sa demarche simiesque, et curieusement de sa hauteur bien qu'etant de taille modeste. La station assise lui aurait mieux convenu mais face a ces gens rivalisant d'activite il n'eut pas ete convenable. Nous cherchames le bois. Nous sortimes un bon feu aurait ete reconfortant car l'air etait froid et humide, qui vous penetrait la peau, n'ayant aucune idee des choses de la campagne il se dissimula orgueilleusement. "Veux-tu couper du bois?", lui tendit-elle une hache. Ne refusant pudiquement, comme ne voulait lui oter ce plaisir primitif, qu'il recueilli les buches a creux de bras jusqu'a trop lourd que quand il sentit: "Ca devrait aller" fit-il.
Il marcha derriere elle, son malaise se transformant en colere, pour pas qu'elle ne vit son effort. Sitot rentre, il se mit en devoir d'allumer le feu, Il avait la paix face a la cheminee pendant que les autres s'affairaient a la cuisine. Il disposa de vieux journaux (froids et humides) a plat, lit dont lequel il empila le vieux bois par dessus, encore humide, au fond de la cheminee, en briques, rouges. Il allongea un tapis de papier sur lequel tas de bois, craquais plusieurs allumettes, mais la flamme mourait invariablement en peu de temps, sans doute froid et humide. Il utilisa avant de renoncer. Fort de son echec, Jeanne defit l'installation, ronfla les feuilles de papier,
On rentra la un bon moment-la a se chauffer. Il eut soin de ne laisser aucun objet interrompre le flux brulant, tant l'humidite froide l'avait gagne (renversement du Liebesentbehrungs-Motiv, pour ceux qui n'avaient pas suivi), laquelle le feu allait se propager, car il n'y avait plus rien a faire dans la maison, ce qui au bout du compte accentua le malaise car nous ne trouvions rien a nous dire. Le malaise se transforma en colere. Vautier en voulu a autrui, plutot qu'a lui-meme.
"On s'emmerde ensemble, declara-t-il.
- Mais t'es con, t'es pas con."
On passa un bon quart-d'heure a s'insulter de la sorte, comme ca gentiment. Le lendemain matin il se reveilla avec un forte envie de pisser qu'il n'osa assouvir, ni rentrer a Paris. Plus tard il lui refusa de faire l'amour, dont la motilite le deprimait, d'un commun accord on se declara fatigue de l'air campagnard. Le sommeil leur apporta une delivrance de la lourdeurde cette ambiance.
Le lendemain matin Vautier se reveilla avec une forte envie de pisser qu'il n'osa assouvir, envie nostalgique de rentrer a Paris quitte a s'y trouver seul. Il fit toutefois de son mieux et pretendit le sommeil sous les couvertures. Dehors, on sentait la fraiche humidite. Il ecouta patiemment les souvenirs d'enfance qu'evoquait l'architecture froide et humide, qui surgissait au cours d'une promenade qu'ils firent dans les verges. Ils tuerent le temps jusqu'au dejeuner. Jeanne l'entraina de nouveau a faire l'amour. Il voulut lui sucer les seins. Elle les avait petits, dont certains des grains de beaute taches, au teton rond, dont certains largement etales, il voulut lui sucer le sexe, qu'elle repoussa explicablement en pretextant qu'elle ne possedait pas de clitoris, sentencieusement, une fois encore il se laissa incomprehensif dans ses bras.
"T'es chiant!"
Ce fut la bien sur la fin de l'entretien.
- Chapitre I -
Incapable d'un geste quelconque envers un femme, Vautier fut livre aux caprices des plus entreprenantes.
Louisette fut une fille malgache. Vautier avait appris cette annee-la le passe simple. Elle fut petite et grosse. Ils n'eurent que peu de rapport. Elle fut d'un temperament exhuberant enflamme, et exhuberant, malgre sa petite taille, peut-etre aggressive a l'extreme sur certains sujets, a la difference d'Ameziane qui lui etait d'Algerie, et dont la demeure discrete lui fit rejoindre le combat, ou enfin quand elle ne se sentit a l'aise en societe.Se croyant en tort, elle echaffaudait des stratagemes complexes qui pouvaient surprendre.Elle assena ses convictions avec une vehemence qui ecartait toute logique. Vautier questionnant le phenomene de foi ne vit pas plus de raison de douter la qu'ailleurs.
Tous deux furent a Paris cet ete-la, retranche dans ce meme refus des vacances, qui fut leur maniere a eux de protester (var.: de se singulariser.) Ils s'isolerent pour il l'invita a domicile ils s' travaillerent vecurent cote-a-cote un moi entier, parlant peu, ne sortant pas, la religion etant au centre de Louisette et alimenta leurs rares conversations, d'ou elle s'etait convertie a l'Islam et portait le foulard, Vautier, en forme de poire, lui demanda de front si elle objecterait a son judaisme, Louisette parlait enormement de religion, et les deux enfants s'amuserent a explorer le commun a leurs traditions (lors de leurs longues joutes intellectuelles et innocentes), s'etant isoles tout l'ete, une maniere d'echapper au commun et se consacrer a leur oeuvre,
Les journees s'ecoulerent longues et tiedes, aux rythmes de longs silences consacres, dont l'interruption, le seul petit plaisir coupable, etait de regarder l'episode quotidien de Star Trek, tradition qu'avait inauguree Vautier en Juillet dernier, Ils ne sortirent qu'aller voir Lawrence d'Arabie au Kinopanorama, eclairant la fresque d'une lumiere nouvelle. Ils s'installerent dans une maniere d'intimite que seul venait interrompre l'episode quotidien de Star Trek, abolirent inconsciemment toute gene l'un envers l'autre, et pourtant encore etrangers. Vautier la fixa longuement jusqu'a ce qu'elle perdit toute substance. Il s'emerveilla tour a tour de cette presence intime et etrangere tout a la fois, la fixa longuement jusqu'a ce qu'elle perdit toute substance. Son esprit glissa dans la banalite ce qui l'effraya comme un abime. Son oeuvre n'avanca pas pour autant. Jamais il ne se seraient meme effleures, meme pas de ces gestes simples qu'autorise l'amitie. Elle lui reclama un enfant. Il n'aurait pas a s'en occuper. Ce serait merveilleux cet enfant commun, confluent des cultures, il se defila. Elle expliqua sentencieusement qu'elle n'avait jamais fait l'amour, qu'elle en ressentait la brulure, Vautier n'en ressentit aucune emotion toutefois, ne comprit pas que cela n'interromperait sa lassitude, il l'eut en horreur, s'en voulut de la voir petite, grasse, disgracieuse, il ne fut pas meme touche, crut que l'acte consacrerait son existence ironique, la repoussa avec fermete, avec timidite et frayeur.
Heureusement leur periode recluse touchait a sa fin, elle eut une remugle de couscous qui lui rappela un etudiant Marocain qu'il connut autrefois, Vautier lache ne sut qu'articuler de vagues platitudes, mysterieuses et incomprehensibles, ils se retrouverent dans le monde des vivants, un retour qui soudain peignit leur relation d'une impitoyable absurdite qu'il eut tot fait de rejeter, il affecta de l'ignorer. Elle le coinca lui declara que son gyneco lui avait prescrit la pilule et quand pourraient-ils commettre l'acte? Ce fut bien sur la la fin de l'entretien.
Vautier eut le plus grand plaisir (var.: la plus grande fierte) a relater cette histoire comme illustrant des mefaits du huis-clos sur les etres.
- Chapitre I -
L'activite ne semblait pas devoir reprendre. Jose se fit plus rare encore. Ganthier lui-meme tout en gardant le sourire semblait souffrir de ce terrible desoeuvrement. Je passais le plus clair de mes journees seul dans le bureau, n'osant aller chercher la conversation, dessinant peu, masturbant quotidiennement, excite a l'idee que Jacqueline ou la secretaire puisse survenir. J'imaginais decidement Jacqueline m'aguichant, m'entrainant dans ce reduit qui servait occasionellement de chambre noire, assise sur le lavabo les jambes ecartees, me presentant son sexe. Je lui imaginais une odeur de veille sueur et de cuir, corsee par la cigarette, forte. Je me figurais son visage deforme par la jouissance, une grimace grotesque que je ne lui avais jamais vue, le corps entier tendu vers son sexe.
Elle penetra effectivement le bureau un jour, pour tout autre chose. Il s'agissait d'executer un Storyboard pour un des ses amis publicitaire, un vieux beau qui tronait sur un etage entier d'une agence proche rue Taitbout. Il m'expliqua le projet: une reclame pour une peinture anti-rouille, dont l'idee etait de repeindre le rideau de fer, qu'il illustra de quelques croquis et dont il me soumit un texte qui demontrait cruellement l'absurdite revoltante du phenomene publicitaire. Je soumettais le travail a Jacqueline quelques jours plus tard. J'avais eu grande peine, notamment dans les dessins de personnages. Jose m'observait avec une ironie discrete, attendant peut-etre que je le consulte, ou meme que j'implore son aide. Jacqueline elle fut etonnament satisfaite, ce qui me mit en confiance pour la presentation au publicitaire. Celui-ci me demanda de modifier le dessin d'un garde rouge en caricature de Mikhail Gorbatchev. Je plaidais avec conviction contre cette idee, me sentant incapable de dessiner quoique ce soit qui ressemblat vaguement a Gorbachev. Il fit mine d'accepter mon argumentation. Il me presenta deux autres idees de spot, l'un mettant en scene un sirene s'ebattant dans l'ocean, l'autre un incendie catastrophique. Incapable de dessiner l'un et l'autre, je revins deux nuits blanches plus tard, esperant que l'incompetence de ce directeur artistique pourrait me sauver a nouveau. Je n'avais pu dessiner les femmes, et la figure de la sirene en souffrait horriblement. De plus, je m'etais obstine a executer l'ensemble au pinceau encre de chine, esperant maitriser la virtuosite des bandes dessinees que j'admirais. J'avais apporte des touches de couleur au pastel sec, en fichant une tartine dans la representation de l'incendie. Helas, le pastel trop epais s'averait impossible a fixer. J'utilisai une bouteille de laque par planche mais rien n'y fit. Le rouge avait non seulement pollue l'ensemble, y compris mes mains, mais de plus les planches exultaient une puanteur de salon de coiffure. Le publicitaire prit les feuilles du bout des doigts, les etala sur la table, les contempla un temps sans les voir, puis jeta un tres bien oblige et laconique, sans sourire. Nous nous serrames des mains tachees rouge incendie, et je n'entendis plus parler du projet.
- Chapitre I -
Parfois Jose m'avait invite au restaurant. Dans son art de vivre le repas du midi revetait une importance capitale, auquel Vautier trop jeune n'aurait su souscrire. Jose choisissait d'une liste de restaurants speciaux, dont la connaissance etait comme un privilege, parmi lesquels figuraient plusieurs restaurants Japonais (recemment apparus par legion dans le quartier Opera), et surtout un restaurant juif dont le patron Max Goldenberg comptait maintenant parmi ses meilleurs amis. La je pus reveler mes origines (qu'autrement je tenais dissimulees). Jamais je n'aurais aborde de tels sujets mais j'esperais trouver la un sujet digne d'interet, trouvant ce moyen d'etoffer ma personnalite aux yeux du maitre. Son amitie pour Max, ces discours sur les juifs, son origine immigree, avaient dissipe en moi la crainte du racisme. Sorti de ma reserve prudente, je fus meme encourage par la curiosite de Jose. Sentant que je faisais sensation en comparant la cuisine de Max au Geffilte-Fish de ma grand-mere, j'en rajoutais jusqu'a epuisement du sujet. Jose, par sa barbe et son allure grasse de sage, m'evoquait parfois un rabbin, ce qui scellait sans doute ma confiance.
Je pris gout a ces rares repas, qui devinrent etape symbolique de mon introduction au monde. Pourtant ces experiences n'etaient pas sans anxiete. Je me sentais au restaurant embarasse a chaque instant, ne sachant comment me tenir, comment soutenir la conversation, comment ecouter, malheureusement trop conscient de ma mastication, de mes gestes gauches, de l'etendue ridicule et maladroite de mon corps. Il me semblait convenu par accord tacite que Jose fournirait l'essentiel de la conversation, mais la fin du repas creait invariablement une angoisse accrue, ou je ne savais comment me comporter a l'egard de l'addition, fallait-il faire mine de vouloir payer ou attendre naturellement le geste de Jose. L'ensemble se terminait par un remerciement pitoyablement balbutie. Il m'etait malaise de dire simplement merci. Il me semblait que ce mot appartenait a des manieres d'un autre temps, dont l'usage m'aurait classe au rang des imbeciles bien eleves. Et pourtant il fallait bien exprimer la gratitude, finalement paralyse quant a sa formulation.
Je trouvais enfin l'idee qui rattraperait ces constantes maladresses: Inviter un mon tour Jose au restaurant. La chose fut convenue d'avance mais c'etait a moi de choisir l'endroit, ce qui m'embarassa terriblement. J'aurais prefere payer et laisser Jose s'occuper du reste, mais lui tenait a ce que ce fut mon choix. Ne connaissant pas un restaurant qu'il ne m'eut fait decouvrir, je me decidai finalement pour Max Goldenberg, un choix qui paraissait justifie par mes origines. Jose y avait de telles habitudes que je fus soulage d'y entrer apres lui, le laisser s'occuper de la table et des preliminaires. Le choix du vin aurait presente un ecueil redoutable mais heureusement Jose decida de dejeuner a l'eau.
"A Cartoon Farm, je gagne ma croute avec la publicite, mais a Storyboard, nous faisons..." Jose observa un silence bien dose ..."des choses plus interessantes..." Il laissa un instant petiller son oeil malicieux, une expression qu'il affectait souvent, et qui peut-etre avait ete etudiee au miroir. Ses yeux mis-clos, en forme de sourire inverse, ne revelait qu'a peine l'eclat intense des pupilles, cependant que des rides se creusaient fuyant vers les tempes. Souvent je l'avais meme vu dessiner cette expression precise a ses personnages. Je sentis venir un de ces precieux moments de confidence que nous n'avions eu depuis longtemps car nous ne nous rencontrions que trop rarement. Je concentrai toute mon attention, sentant cette douce chaleur m'envahir a l'approche d'un de ces moments cheris et que j'avais cru perdre. J'en etais venu a me considerer comme une sorte de disciple moyen-ageux, apprenti soumis et minable, heureux des moindres miettes d'attention ou de sollicitude que pouvait m'adresser le maitre. Par ailleurs, je jalousais toute personne qui aurait pu se trouver dans une position analogue, je briguais intensement l'exclusivite de ma position, m'esperant son seul veritable disciple, son fils spirituel, son dauphin. A ce titre, Storyboard m'inquietait, un vivier de rivaux potentiels. Car meme si a Cartoon Farm il ne se trouvait rien a faire, j'y etais du moins seul, inconteste. Qui sait parcontre comment je mesurerais face a ces autres gens? Serais-je admis dans le cercle? S'il m'etait possible d'admettre la presence incontournable de Marie-Anne, pouvait-il se trouver la-bas d'autres rivaux? Moins Jose n'apparaissait a Cartoon Farm et plus m'envahissait la morne angoisse d'etre peut-etre delaisse au profit d'un autre meilleur que moi. Jose n'etait-il pas courtise de toutes parts? N'avait-il pas cent fois l'occasion s'attacher un eleve admiratif, avide de savoir? Je voulus encore y croire, sentir cet interet unique du maitre pour ma personne. Non seulement en mon parcours professionel ou meme artistique mais bien en ma personne. Et la plus breve conversation ou Jose m'interrogeais si peu que ce fut, ou m'analysait, suffisait a raviver pleinement ma flamme. Quelque chose en moi l'attirait nul doute, une curiosite qu'une personnalite plus brillante ou plus affirmee n'aurait su attiser. Dans le fond, peut-etre l'intriguais-je. J'eus la fierte de me croire particulier.
"Il faudrait que tu viennes a Storyboard, voir ce que nous y faisons, rencontrer les gens.
- Je ne demande pas mieux.
- Plus tard, je te recupererai sans doute pour travailler la-bas."
Il donnait de cet oeil malicieux, aujourd'hui encourageant et protecteur.
J'essayais de composer une phrase a la hauteur de l'enthousiasme qu'aurait du manifester un jeune homme dans ma position. J'expliquais le malaise a Cartoon Farm lie a l'inactivite actuelle, mon envie de continuer d'apprendre, mon desir de cotoyer d'autres artistes - mon besoin de travailler et gagner de l'argent, etape initiatique indispensable, apportant la reconnaissance dont je brulais. Jose hocha legerement la tete, d'un oeil malicieux, aujourd'hui approbateur. Il voulu me confier un paquet d'intervalles sur un projet personnel de Marie-Anne, ce que je recu avec un enthousiasme feint, en verite mort de trouille. Max apporta la facture a Jose, sous mon regard mortifie. Lui fit un geste simple: "C'est Monsieur..." Je redigeai maladroitement le cheque, ayant soin de dissimuler le montant, avec des gestes empruntes et lents, dans un silence gene qui dura une eternite. Je tremblais a l'idee de ne savoir que faire au sujet du pourboire, heureusement Jose me tira d'affaire en posant avec autorite une piece de dix francs sur la table. Il prit l'initiative du depart, me soulageant de mes embarras.
A la verite, je craignais de rencontrer Marie-Anne, et les gens de Storyboard. Le train-train sterile de Cartoon Farm avait beau ne mener nulle part, cela representait tout de meme une certaine securite, j’y etais tolere comme un corps etranger mais inoffensif. Partir a Storyboard paraissait comme une etape obligee, mais aussi une nouvelle conquete, un bapteme du feu. J’allais y etre confronte a d’autre a peine plus ages que moi, pratiquant la meme activite. Finie cette relation avec Jose, episodique mais exclusive.
C’est finalement la mort dans l’ame que je prenais place dans le taxi aupres de Jose. Il n’insista pas sur l’addresse exacte, rue du docteur Jacquemaire Clemenceau, qu’evidemment le chauffeur ne connaissait pas, et specifia a propos pres de la Mairie du XVeme, en face du lycee Camille See. Le nom de cet etablissement m’evoqua un souvenir confus, je crus peut-etre y avoir passe l’examen de francais, mais n’en gardait d’autre souvenir que les couloirs crasseux dans lesquels j’avais attendu l’epreuve. En fervent Parisien, Jose n’avait jamais conduit de voiture, une particularite qu’il justifiait en declarant que ce n’était pas pour lui, il aurait craint de tuer quelqu’un au volant. Il se deplacait principalement en taxi, plus rarement en metro ou bus, ce qui cardait a son air de fausse aristocratie. La aussi ce fut pour moi une experience nouvelle, qui me sembla me conferer une importance nouvelle. Pendant que nous traversions Paris je fus envahi d’une certaine melancolie. Je ne saurais dire que j’aimais Cartoon Farm. Je m’y trouvais horriblement mal-a-l’aise, j’y passais des journees sans but a attendre Jose, souffrais de ne l’y voir plus souvent. Mais tout de meme j’y avais atteint une manière d’equilibre. Si je n’y faisais pas grand-chose, j’avais trouve la comme un point de chute ou malgre la sous-activite je n’etais jamais remis en question, comme un meuble peu utile et peu encombrant. J’etais libre d’investir chaque jour le bureau du maitre, de faire ainsi du moins partie geographiquement de milieu que je cherchais a penetrer. Quant a Jose il me considerais visiblement comme partie de l’environnement, me parlant ou m’ignorant a sa convenance, s’interessant a ma personne si l’humeur lui en prenait. J’assistais au telephone a certains pans entiers de sa vie, Jose se confiant devant moi sans pudeur, comme s’il m’avait considere temoin de confiance, ou alors d’aucun interet. Ces conversations avec Marie-Anne, disputes parfois, revetaient le ton le plus personnel. Jose prenait des inflexions de voix que je ne lui connaissais autrement pas, tantot comme un père grondeur ou moqueur, tantot lui-meme comme un enfant. La communication s’achevait toujours de cette facon particuliere qu’il avait de lui dire bon, bisou, en retroussant exagerement les levres, ce qui produisait un curieux effet sur sa moustache. Ces coups de fil etaient souvent des differends interminables. J’entendais tres attenuee la voix rauque Marie-Anne a travers l’ecouteur, et je la devinais forte et facilement irascible, peut-etre capricieuse. Jose se perdait en protestations sans fin : « Mais enfin, Marie-Anne, ne sois pas stupide »… Leurs engueulades telephoniques prenaient parfois de telles proportions que Jose en restait abattu un moment apres avoir raccroche. Je ne savais evidemment comment me comporter dans ces instants-la. J’aurais prefere quitter la piece mais n’osais bouger d’un pouce, contenant jusqu'à ma respiration. Je me trouvais ainsi temoin involontaire de la vie privee du maitre, qui commencait tout juste a s’assembler sous mes yeux comme un puzzle dont une des pieces maitresses semblait etre Marianne. Mais je comprenais mal leurs frequents dechirements. Je concevais lentement la notion que Marie-Anne avait une influence nefaste sur Jose, veritable talon d’Achille, que pour une raison mysterieuse elle le rendait constamment malheureux mais comme sous sa domination incomprehensible. J’en concus contre elle un ressentiment grandissant, dont bien bien sur je ne pouvais m’ouvrir. Je pus vite poser un visage sur cette horrible voix que venait perturber mon monde. Elle figurait en photo au cote de Jose, tous deux costumes a l’occasion d’un bal, visiblement de plus haute taille que lui, et meme d’un volume superieure. Son aspect m’effraya.
Maintenant qu’il allait falloir la connaitre enfin, je mesurais anxieux les enjeux de cette rencontre. J’aurais aime certes la combattre dans le cœur de Jose, le coupais de cette affection que je jugeais nefaste. Mais clairement je n’aurais aucune chance a ce jeu-la, d’avoir tout a y perdre. Non, raisonnablement, il allait falloir plaire a Marie-Anne afin de preserver l’honneur d’appartenir au cercle intime de Jose, il faudrait l’amadouer, ou je laisser amadouer par elle. C’était la un passage oblige. De cette rencontre dependrait sans doute mon avenir. Mon apprehension grandit alors qu’approchait le contact avec cette odieuse voix telephonique, avec la femme costumee de la photo, a la bonhomie apparemment aggressive et si anthetique aux fondements de ma personalite. Je me sentis ecrase bien avant la rencontre. J’aurais voulut que le taxi n’arrivat jamais.
L’endroit ne payait pas de mine. Storyboard était une petite boutique a la devanture rouge et sale, protegee d’une grille de fer noir et rouille. Les fenetres donnaient directement sur la facade enorme et oppressante du Lycee Camille See qui amputait du plus clair de la lumiere. Ses murs, de briques rarement nettoyees, n’offrait plus de leur couleur d’origine que de rares plaques brunes transpercant sous salete noiratre et grasse. Le devanture de Storyboard semblait elle-meme avoir herite d’une partie de cette crasse. Le lieu avait du sans doute servir de boutique d’artisan. Une porte ajouree et une vitrine donnaient directement sur la rue, autrement entierement residentielle. Plus loin on devinait les rares arbres du square St Lambert, malheureusement invisibles de l’ancienne boutique.
J’entrai a la suite de Jose.
- Chapitre II -
(In Edition Bellan: "Chanson du Jose")
L’activite a Cartoon ralentissait. Meme depuis l’isolement de mon bureau je sentais le malaise gangrener l’endroit. Bien que nouveau et si peu integre, je percevais ce malaise croissant, cette deprime profonde, comme si on avait put le sentir dans l’air vicie, le poids du mauvais etat de la voite present dans les visages, a tous les instants. Ganthier inoccupe tournait comme un lion en cage. Il parvenait encore a nous servir de son amabilite au point d’en devenir agacant, cela sonnant trop faux. Il etait clair qu’il se portait mal. Il avait repris de fumer apres une interruption de plus de six ans. D’ailleurs, fumer etait contraire a sa profession: Une fois que la cendre s’insere dans les cellos, il n’y a plus moyen de s’en debarasser.
Olaf et Jacqueline se demenaient de maniere sporadique et desordonnee, comme les derniers soubresauts d’un agonisant, et jamais l’inquietude ne quittait leurs masques.On recevait encore parfois des clients potentiels, alors tout le monde etait brievement en costard. On faisait la causette aux employes, anodine, pour soutenir le moral des troupes, faisant semblant en somme, puis cedant a un morne decouragement. Il n’etait pas clair si Olaf et Jacqueline se demenaient pour sauver la boite ou leurs peaux. Jacqueline approcha meme Jose a tatons pour savoir si Storyboard pouvait user de ses services.
Cette situation se prolongea suffisament pour en devenir irrespirable. Il devenait apparent que mes jours etaient comptes. Je pouvais en tout cas certes me brosser pour un deuxieme salaire. Puisque ne coutant justement rien, je pouvais esperer qu’on me laissat tranquillement la, peut-etre m’oublierait-on dans la vague de soucis. Je serais garde la comme un parasite inoffensif. Apres tout je n’etais pas encombrant, je pouvais encore repondre au telephone. Et puis Jose commencait a me faire entrevoir une porte de sortie. Alors que je me rassurais progressivement sur mon avenir, j’eus du mal a m’associer aux malheurs des gens de Cartoon. Je fis de mon mieux pour montrer une certaine compassion, surtout avec Ganthier que je tentais de faire parler, mais le coeur n’y etait pas.
“Il n’y a plus d’avenir ici, me dit un jour Jose. Il y a quelques annees nous tronions sur le marche publicitaire Francais. Vivian et moi, nous etions a ce meme bureau, on se partageait les boards, tiens, tu veux celui-ci, moi je garde celui-la… Olaf et Jacqueline ont tout gache, a vouloir lancer la boite dans la prise de vue reelle, ils ont voulu peter plus haut que leur cul. Maintenant nous sommes au bord de la faillite. Ca fait bien trois mois que nous n’avons pas rentre un film. Les Kellog’s etaient l’exception, l’activite est presque nulle. Il y a quelques annees, ce ne serait jamais arrive, un trou pareil. Jacqueline a beaucoup de relations, en pub, mais ca ne suffit pas. La boite va couler. Si Olaf vient m’emmerder, je suis pret.”
Dans un tiroir de son bureau, sous clef, il conservait un lourd dossier.
“J’ai accumule ca au fil des annees, me chante-t-il. C’est de la dynamite. Olaf n’y pourra rien. Il le sait. C’est fini pour lui. Le con!”
Avec son ami Pierre Lambert, il partait d’un rire sonore, qui leur secouait exagerement le corps. Jose feuilletait les papiers compromettants d’un air gourmand. Naif, j’avais peine a imaginer ce qu’ils pouvaient contenir. Puis ils se moquerent de Jacqueline, qui avait approche Jose dans l’espoir d’etre employee a Storyboard. Ils s’appelaient coco par-ci, coco par-la, Pierre en avait les larmes aux yeux. Puis ce fut Olaf, en habit de ceremonie quand il recevait desesperement des investisseurs potentiels. Mais ce brave Roumain a des manieres de paysan, on voit tout son dejeuner sur son paletot, sa cravate. Il a cet air pitoyable au retour de ces repas d’affaires comme vaincu mille fois, ses beaux habits macules de taches grasses. Pierre tentait meme d’imiter son accent mais ca ne ressemblait a rien de connu. Ca leur provoquait tout autant le fou rire. Il n’a aucune chance, le pauvre homme. Faudra pas qu’il vienne nous emmerder. Jose donna encore une tape satisfaite a son dossier. Meme Ganthier en prenait plein la gueule. Ca va bien d’etre mielleux.
Jose me convia a un repas. Ca devait etre important. Ce fut de nouveau chez Max Goldenberg. Pendant l’essentiel du repas, Jose m’entretenut de ses cours de Japonais, tentant de me faire comprendre les differences de logique entre les langues. Je desesperais qu’il en vint au sujet du jour.
Nous en etions au dessert quand Jose me servit enfin son discours, une technique qui lui etait habituelle. Il fallait toujours qu’il fasse languir son interlocuteur.
“Cartoon est bientot fini.”
“Cartoon est agonisante.”
“Cartoon va bientot mourir. Il y a quelques annees, nous etions encore les rois du marche publicitaire. A la suite d’une pub que j’ai faite pour LadyShave, a la suite de son succes retentissant, nous nous sommes retrouves projetes a l’avant de la scene publicitaire. Pas un film ne nous echappait. Vivian et moi, on n’avait qu’a se partager le monde. Maintenant, c’est a peine si nous sommes consultes. Olaf et Jacqueline ont vu trop grand. Ils ont voulu entrainer la boite a produire des films de prises de vue reelle. Ca a foire lamentablement. C’est ce qui les perd tous, ces reves de prises de vue reelle. La majorite des realisateurs de prise de dessin anime aimerait mieux filmer de la prise de vue reelle, et voient en l’animation un substitut pour d’autres genres. Evidemment c’est bien plus glorieux. Ils sont incapables de comprendre la richesse, la specifite de leur art, <I>o bien</I> de se contenter d’un certain anonymat. C’est sur qu’on est rarement celebre. Alors ils nous pondent de pales imitations de films reels, emmerdants comme la pluie. En Disney lui-meme on reconnait un realisateur de prise de vue reelle frustre. Personne ne comprend l’animation, ce qu’elle peut offrir… Il faut se rendre dans ces festivals obscurs et confidentiels…
« La gestion de la boite a été desastreuse. Moi je suis un artiste. Je ne saurais m’occuper d’argent. J’ai cru pouvoir faire confiance pour cela a Olaf mais je me suis vite apercu de ses magouilles. Cet homme est une crapule, crois-moi. J’ai accumule sur lui un de ces dossiers, de quoi l’envoyer vingt fois en prison. L’imbecile croit peut-etre encore qu’il m’aura mais je l’attends, moi, je suis prêt. Quant a Jacqueline son role était de faire jouer ses relations dans la pub, nous ramener des films en abondance. C’est tout juste maintenant si ces <I>relations</I> ne se detournent pas a son approche. Pourtant elle y travaille. Et pavoise dans ce milieu de rapaces et d’artifices, un papillon vers la flamme. Les publicitaires n’arrivent pas a la decoller, tant elle leur leche les bottes. Elle est fascinee, comme eblouie. C’est a ce monde qu’elle veut appartenir, dut-elle s’en damner. Il faut croire que ses relations tournent a vide. Elle n’est plus foutu de nous ramener un seul film. Pourtant elle avait de quoi nous vendre, notre bande était la meilleure du marche. On avait des boulots que personne en France n’aurait su faire. Ces deux cons ont tout gache. »
« D’ailleurs l’animation francaise se porte fort mal. Nous encore, nous savons notre metier. Nous sommes parmi les derniers dinosaures a savoir animer, a savoir créer la vie de nos mains. Le reste c’est de la merde. Ils sont tout juste bons a faire de la serie au rabais, et moins efficacement que les japonais. Non seulement ils font de la merde, mais en plus ca revient beaucoup trop cher. Du coup, <I>o bien</I> on fait de la serie, et c’est plus avantageux de se rendre en Asie ou la main d’œuvre est plus laborieuse, plus meticuleuse et bien moins chere, <I>o bien</I> on fait de la qualite, et mieux vaut aller en Angleterre, ou se trouvent les meilleurs studios. Les publicitaires, ils ne se posent meme plus de question : Ils filent directement en Angleterre. L’animation Francaise, ca n’existe meme pas. On n’a meme plus l’occasion de voir un board, ils traversent tous directement la Manche ! C’est la faute de tous ces incapables, qui donnent la plus affreuse image de l’animation Francaise. Je n’en veux meme pas aux publicitaires, ils ont raison ! »
« Ils vont tous se casser la gueule. D’ailleurs, c’est déjà bien entame. Il va y avoir un sacre nombre d’incompetents sur le marche ! En France les bons animateurs se comptent sur les doigts d’une main. Et si on est vraiment exigeant, il n’y a peut-etre que deux bons animateurs. Tu en as un en face de toi. L’autre c’était Vivian, meme si ce n’est pas tant un createur. D’ailleurs Vivian travaille maintenant surtout en Belgique. Il a bien fait de quitter Cartoon Farm. Il s’est fait rouler par Olaf, en beaute. Cartoon lui doit encore des sommes astronomiques. Il est bien gentil, Vivian, il n’a pas su se defendre. Moi Olaf ne m’aura pas. »
« Tu aurais du voir il y a quelques annees, c’était la gloire. Nous avions des batteries de traceuses-gouacheuses et sept, huit, peut-etre une dizaine d’animateurs. Ce n’était pas desert comme maintenant. On entrait la-dedans, ca bourdonnait d’activite. Maintenant, ca ressemble a quoi ? »
« Heureusement que j’ai vu venir. Il y a deux ans, avec mes plus proches collaborateurs et amis, nous avons cree <I>Storyboard et Associes</I>. A l’origine, ce n’était que Marie-Anne, moi et sa mere, sa mere assurant le role de gerante. Grace a son investissement nous avons pu nous installer dans une ancienne boutique, dans le XVeme. Marie-Anne et sa famille habitent a l’arriere. Nous avons été rejoints par Pierre Game, un de leurs cousins, qui a pris des parts et fait fonction de comptable. Pendant plusieurs mois nous avons tourne comme ca en famille. Marie-Anne, je l’avais connue a Duperre. C’était une de mes eleves. J’ai vite remarque son talent et son opiniatrete. Je l’ai fait venir a Cartoon Farm a sa sortie d’ecole, elle pas dix-huit ans, une gamine. Elle était assise exactement a ta place, c’était juste elle et moi dans le bureau. Je l’ai formee, exactement comme je fais avec toi. Ca n’a pas toujours été facile, mais elle s’est accrochee comme je n’ai jamais vu. Former un vrai animateur prend des annees, beaucoup de talent et de patience. Maintenant, c’est un <I>grande animatrice</I>, elle l’a sacrement merite. Un bon animateur, ca ne pousse pas sur les arbres. Il faut du talent, mais egalement des annees de labeur. Le jeunes maintenant sont trop impatients. Ils sont incapables de se plier a la discipline, d’accepter de franchir une a une les etapes ingrates de l’apprentissage. Au bout du chemin on n’est pas sur d’obtenir un bon animateur, mais si en plus on veut griller les etapes. Le grand animateur est rarissime. Ce n’est pas qu’il suffise de savoir dessiner. Il faut aussi ce sens unique du mouvement, ce sens de la vie, du rythme et de la duree. Ce sont deux talents distincts, qui se rencontrent rarement ensemble. D’ailleurs, nombre de grands animateurs dessinent comme des pieds. Ensuite il faut un travail acharne. Il faut se construire l’experience de savoir ce que represente une image dans le temps, une parmi vingt-quatre pour chaque seconde, un photogramme sur film. Ca ne saurait s’improviser, il faut des annees. Alors, avant d’investir en un jeune talent, il faut avoir le flair. Moi j’ai toujours su m’entourer. »
« A l’origine, nous avons cree Storyboard car j’avais des possibilites de travail qui n’était en dehors de la publicite, et qui semblait offrir une marge creative beaucoup plus grande. En gros, on nous demandait de créer des programmes pour la television, nous avions liberte totale d’en proposer le contenu, puis de produire ce qui serait retenu. Je ne voulais pas que Cartoon Farm beneficie de cette merveilleuse aubaine, c’aurait été vendre la poule aux œufs d’or a ces rapaces d’Olaf et Jacqueline. Ils t’auraient depece ca en un rien de temps. C’est a Storyboard donc que nous avons commence a realiser ces petits films. Le succes et la demande grandissant, nous avons été amenes a grandir. J’ai propose a deux autres de mes anciens eleves, Francois Bruel et Daniel Guyonnet, de venir nous rejoindre comme associes. »
« Finalement, tous mes proches collaborateurs (et amis) ont suivi ce meme chemin : Je les peche aux Arts Appliques parmi mes eleves, je les amene a Cartoon Farm ou je les forme, et quand ils sont murs je les recupere a Storyboard. Francois est un artiste d’une rare sensibilite, un <I>veritable</I> artiste. Je ne sais pas comme il survit, en dehors de son art, avec son air completement paume. Il serait completement paume s’il se retrouvait dans une structure de dessin anime traditionelle, noye dans une equipe, avec ses regles contraignantes. Il est inadapte au monde mais si on le laisse faire, si on lui en donne les moyens, il a un talent fou, unique. Je suis un mecene pour lui. Il nous a pondu une serie de petits films qui montrent bien toute la particularite et le charme de sa personnalite. C’est sa seule possibilite d’expression, le plus souvent il n’aligne pas trois mots coherents dans une conversation. Guyonnet est plus froid, plus sense. Il a les pieds aussi fermement ancres sur terre que l’autre a la tete perdue dans les nuages. Sa force de travail, son esprit methodique et son serieux, sa motivation, son i nepuisables. »
« Maintenant nous avons besoin de grandir encore. Quand je serai debarasse de Cartoon, je pourrais me consacrer a plein temps a Storyboard. Je veux pouvoir y entreprendre des projets plus vastes, que ne manqueront pas de se presenter vu la dynamique actuelle. »
« Pierre Lambert, que tu connais, va nous rejoindre egalement. Encore un que j’ai connu aux Art Appliques, decidement, la meme annee que Marie-Anne. Pierre, fou de dessin anime, realise vite qu’il ne peut dessiner. Au lieu de cela s’occupe enormement autour de l’animation. Collectionneur encyclopedique. Organise des expos, prepare un livre. Mais ca fait un sacre moment qu’il y travaille. Je le soupconne de faineantise. C’est un sacre escroc, comme il est drole. Il a travaille des annees chez Disney France. Il leur a pique une foule de documents originaux, qui dormaient dans les caves. Il les empruntait, soi-disant pour ses expositions, puis il rendait des faux, qu’il faisait reproduire a grand peine. C’est visceral chez lui. C’est comme ca qu’il nous sort toujours ces tresors. Il est sacrement debrouillard ! Déjà aux Arts A. il fallait qu’il pique comme ca. Il allait chez Dupre, le magasin d’art rue des Archives, achetait une simple gomme mais ressortait les poches pleines de pinceaux de marte. Encore un qui voue un culte prodigieux, presque maladif, au Disney de la grande epoque. Pourquoi toute la profession est-elle ecrasee par le mythe de ce paradis perdu ? Faut l’entendre s’extasier sur Blanche Neige ou Pinnochio. »
« J’ai eu sur lui une influence disproportionnee. Il a pu me prendre pour l’un de ses animateurs mythiques qu’il admire tant, l’egal de l’un des <I>nine old men</I> de l’age d’or Disney. Ou alors comme un second père. Ou alors remplacer la faiblesse de son père, un homme gentil mais sans envergure. Moi je l’emmenais il n’avait pas dix-huit ans aux Arts A. a dejeuner, fumer de gros cigares exactement comme tu nous vois maintenant. Tellement que j’ai recu un jour la visite de ses parents famille moyenne vaguement bourgeoise. <I>Rendez-vous notre fils !< /I >, qu’ils m’imploraient. Mais votre fils est libre, je n’en fais rien, moi. C’est peut-etre qu’il se laissait pousser la barbe comme moi qui leur deplaisait. Aha aha aha ha ha et ha. Je les revois encore ces pauvres gens. <I> Rendez-moi mon fils< /I>. J’en ris encore. Je ne les ai jamais revus. Pierre devait les bassiner avec Jose par-ci, Jose par-la. Moi je ne fais rien. Je ne suis pas un Gourou. Je ne veux influencer personne. C’est tout juste si je peux aider une personne a se reveler a elle-meme… Mais faconner quelqu’un de toutes pieces… Ce n’est pas a moi d’enseigner quoique ce soit. Je ne suis ni un père, ni un Rabbin, qui diable !... C’est a la personne de suivre son chemin, en toute independance. Moi je ne suis la que pour aider discretement, montrer la voie peut-etre mais sans porter la personne. Justement c’est moi qui lui revele son independance. C’est a chacun de se determiner. Mais je n’interviens pas. J’accompagne tout au plus. Ce n’est pas moi qui choisirais pour quelqu’un. Je crois en leur liberte. Si je peux aider a realiser une personnalite mais c’est a eux de faire le travail. Moi je dis toujours que c’est en soi qu’il faut trouver sa voie. Ce n’est pas a moi de la dicter. As-tu lu Krishnamurti ? »
« Pierre, Marie-Anne et moi, nous etions comme cul et chemise. Nous etions si souvent fourres ensemble qu’on a fait courir le bruit que nous formions un menage a trois. Ah, elle est bonne ! Moi, homosexuel ! Alors que j’ai jamais été foutu de comprendre ce que ces bonshommes foutaient ensemble ! C’est la meilleure ! »
« Je compte bien sur Pierre pour promouvoir Storyboard. Quand il nous aura rejoints, il nous vendra. Il pourra demarcher notre talent, nous ramener du boulot. Je compte bien sur sa debrouillardise, sa malice. IL faut avoir un escroc avec soit. Lui est aux anges. Il travaillera dans le dessin anime. Il travaillera avec moi. J’ai beaucoup de tendresse pour lui. C’est encore un gamin par certains aspects. Sacre Pierre ! Il nous en manque un comme lui, pour l’instant. C’est moi qui suis oblige de faire des numeros de claquettes devant les clients, si c’est pas malheureux. Avec Pierre les clients auront un contact fixe et serieux. »
Jose marqua une longue pause. Un peu de creme s’était immiscee dans sa moustache, affaiblissant legerement son discours, qu’il effaca enfin d’un revers de la main.
Bien que fascine par le recit, je contenais mon impatience. Quand en viendrait-il a parler de moi ? Nous n’avions plus meme de cafe. Le restaurant avait été deserte.
Jose se pencha en avant. Sa voix se fit cajoleuse, son regard plus precis. Son strabisme se corrigea pour se fixer sur mon regard.
« Toi, tu as ce talent pour devenit un <I>grand animateur</I>. Tu en as aussi la force de travail, le courage. C’est un talent qui ne se rencontre pas si souvent pour qu’on ne veuille pas le perdre. J’aimerais te garder avec moi, pour achever ta formation, te faire un de mes proches collaborateurs. »
« Mais Cartoon ne me permet plus cela. La boite va se casse la gueule. A Storyboard tu seras confronte a d’autres animateurs, tu auras l’occasion de travailler dans de meilleures conditions, sur des films de qualite, autre chose que ces pubs imbeciles. D’ici quelques annees, tu creeras peut-etre aussi tes propres films. Nous allons continuer de produire des courts metrages, elargir notre repertoire. Quand Cartoon aura coule, je compte bien recuperer une partie du marche publicitaire. On a beau dire c’est tout de meme la qu’est l’argent. Ca pourrait nous faire vivre comme des rois. Ils se peut qu’on accepte aussi une serie mais attention, uniquement si elle est de qualite suffisante, pas question de faire de la merde, de la serie au rabais comme les autres studios. Ca, c’est la mort du dessin anime. A terme nous allons nous investir dans un long metrage. C’est un vieux reve un peu fou, mais nous le realiserons. Cela fait plusieurs annees que je developpe ce projet, qui prendra sans doute plusieurs annees encore, car il faut trouver un financement, mais nous le ferons, sois-en sur. Mon long-metrage a moi sera un vrai dessin anime, pas un de ces pastiches idiots de prise de vue reelle. Car moi je sais ce qu’est l’animation. Je compte sur toi pour prendre des responsabilites, au meme titre que n’importe lequel d’entre nous. J’ai une grande confiance en toi. De plus, la douceur de ta personnalite, la facilite avec laquelle tu t’integres au groupe, me font penser que tu feras un collaborateur parfait. Le caractere est aussi important que le talent, dans ces choix. On aura beau prendre l’artiste le plus doue, si il a un caractere de chiottes, on n’arrive a rien. Depuis quelques mois que nous sommes cote a cote, que nous nous voyons presque tous les jours, je n’ai jamais eu le moindre probleme avec toi, je ne t’ai jamais vu irrite, jamais vu rechigner a la tache, C’est bon signe. »
« J'ai murement reflechit et j'aimerais que tu deviennes associe a Storyboard. La boite a besoin de s'etendre. Tu serais un candidat ideal. Ceci t'engagerait a long terme a travailler avec nous, de devenir un acteur cle si tu le veux de notre activite. Pour nous c'est la certitude de nous adjoindre un collaborateur de choix. Si tu es interesse, consulte ta famille, car il te faudra acheter des parts, je ne connais pas exactement la hauteur de l'investissement, mais c'est un placement sur, et il me semble que ta famille voudra investir en toi. Storyboard se porte bien, tres bien meme. Depuis sa creation, nous n'avons cesse de grandir. Notre carnet de commandes est bien rempli, il y a de quoi etre optimiste, on peut aisement projeter l'annee a venir, au-dela meme. Nos comptes sont limpides depuis la venue de Pierre Game. Il va de soi que je vous montrerai les livres de la boite. C'est un bon investissement, et pour toi, a ton age, une occasion en or. Parle a tes parents. Demande-leur si ils veulent investir en toi. Evidemment, il faut qu'ils te fassent confiance. Il faut les convaincre que c'est en ton avenir, en ton talent, qu'ils investissent. Je les rencontrerai si tu le veux. Explique-leur que tu as la une occasion unique d'assurer ton avenir et de realiser tes reves. Tu sais, peu de gens reussissent dans ce milieu. »
Il marqua une pause. Je n'aurais su exprimer combien j'exultais, heureux et flatte. Je n'aurais pas meme pu articuler merci.
« Il faudrait que tu puisses rentrer en meme temps que Pierre Lambert. Disons dans deux mois au plus. Tu n'es evidemment pas oblige de te decider tout de suite. Reflechis, parles-en. Mais ne tarde pas trop tout de meme. Du reste, si la transaction pouvait se faire rapidement, cela nous permettrait de payer des arrieres de salaire. Je ne veux pas retarder trop l'augmentation du capital. C'est une etape importante, pour nous et pour toi. »
Il etait temps de rentrer a Cartoon Farm, ou je pus montrer mon visage radieux a ces pauvres gens qui se souciaient encore de leur avenir.
- Chapitre II -
Jose passait la majeure partie de son temps limite a Cartoon Farm en d’interminables conversations telephoniques. J’evtais evidemment temoin de ses conversations, reticent au depart, puis rendu plus a l’aise ou meme flatte a mesure que Jose me faisait indirectement comprendre qu’un auditeur ne le derangeait nullement, peut-etre meme aimait-il que sa conversation put etre entendue et appreciee, car regulierement il me lancait des coups d’oeils malicieux et aujourd’hui complices, verifier si j’appreciais ses bons mots. J’etais finalement devenu un spectateur curieux et interesse, heureux de cette opportunite de penetrer l’intimite de mon maitre. Il y avait de tout dans ces coups de fil, professionnel, amical, et bien sur intime. Il me fallut quelques mois pour comprendre de quoi se constituait la vie de Jose, mais progressivement les pieces tombaient en place.
Jose avait quitte son Portugal natal vers dix-huit ans, fuyant peut-etre le fascisme de Salazar. J’aurais voulu le faire parler plus a ce sujet, fascine par la description de la vie quotidienne sous un regime autoritaire, et persuade que Jose serait touche de ce que je m’interesse a ses souvenirs lointains. Mais Jose restait evasif quant a ses annees portugaises, preferant mettre l’accent sur sa reussite, ses premieres annees difficiles en France, les occasions qu’il avait su ne pas laisser echapper. Rappele en cela de mon Grand-Père, je crus constater que les hommes a certain stade radotaient volontiers leurs premiers succes, ses annees de doute et d’espoir de leur reussite naissante. Son recit voulait que son entree dans le Dessin Anime se soit operee presque par hasard : On lui avait propose un travail d’animation, une discipline dont il ne connaissait rien d’autre qu’un vieux livre en Portuguais traitant du Cartoon Americain, qu’il conservait en fetiche depuis son enfance. Il avait accepte le travail en question se vendant au culot comme animateur accompli, avait travaille jour et nuit pendant trois semaines, reussissant finalement a sortir le film ! « J’ai encore cette premiere animation, me disait-il designant une bobine 16mm poussiereuse sur une etagere, je crois qu’il serait prudent de ne pas la revoir ! » Peut-etre au fond n’y avait-il rien sur la bobine, mais nous laissions le mythe intact.
Jose avait frequemment aux long-metrages de Jean Image, unq experience qu’il passait generalement sous silence et pour cause, ces films la, presqu’entierement tombes dans un juste oubli, m’evoquaient confusement un souvenir enfantin et inconfortable, comme une ancienne vision fievreuse, de laideur de dessin, pauvrete d’animation et niaiserie du contenu. Ce passage de Jose chez Jean Image me derangeait vivement dans sa biographie, nuisant a l’integrite de son talent. Je l’aurait prefere collaborateur de Paul Grimault. Mais a ce dernier Jose reservait une ironie inattendue. J’avais maintes fois tente de le lancer sur le sujet du Roi et l’Oiseau mais sans succes. Jose se bornait a declarer avec une emphase trop lourdement appuyee « c’est TRES beau », expression coutumiere de son sarcasme que je devais retrouver imitee plus tard par nombre de ses disciples. Je persistais encore, insistant sur la lenteur magique de l’animation. « Ah oui, tonna-t-il laconique, presque agace, c’est la griffe Paul Grimault ! ».
Le portrait de sa vie privee mit longtemps a se preciser dans mon esprit. Jose s’était marie, peut-etre bien trop jeune, a une traceuse-gouacheuse, portugaise, dont il avait trois enfants, Pom, Flore et Alexandre. Mais le couple avait a peu pres rompu. Jose ne rentrait plus au domicile qu’occasionnellement, et projetait de le quitter definitivement. Il vivait maintenant essentiellement avec Marie-Anne dont il avait egalement une fille de quatre ans. Marie-Anne était une de ses anciennes eleves aux Arts Appliques. Elle avait sans doute adolescente du etre subjuguee par la personnalite du maitre, puis fascinee en realisant progressivement qu’elle pouvait exercer une emprise sur lui. Je n’appris aucun detail sur le debut de leur relation mais il apparaissait que Jose avait tout fait pour elle, et pour l’inserer dans la profession. Il me la citait frequemment en modele de talent d’opiniatrete (mot qu’il affectionait).
C’est avec Marie-Anne evidemment que se deroulaient les marathons telephoniques les plus marquants. J’eus vite la vision d’un couple qui en perpetuelle dechirure. Leurs disputes telephoniques etaient terribles. Jose affectait un air excede que je ne lui connaissais autrement pas, parfois restait un bon moment abbatu apres raccroche. J’aurais evidemment prefere ne pas assister a ces petits drames. Je ne savais du tout comment me composer, honteux de ma presence mais incapable toutefois d’esquisser un geste pour m’esquiver. Mais Jose ne semblait pas m’en vouloir de mon temoignage de pans entiers de sa vie intime. Il prenait meme l’air de s’excuser plutôt, lorsque nos regards se rencontraient. Il debattait avec Marie-Anne s’empoignant la tete a deux mains, protestant de son mieux, comme essayant de contenir impuissant l’avalanche incessante de proposais nasillards que je distinguais a travers le recepteur. « Mais enfin, Marie-Anne, ne sois pas stupide… »
J’avais appris a hair cette femme bien avant de la connaitre, tout en redoutant qu’il faudrait lui plaire si je voulais pretendre a quelque importance dans l’univers de Jose. De la photo costumee accrochee dans le bureau je m’etais fige d’elle une image obsedante et inconfortable, d’une grosse femme exigeante, encombrante, trop enorme et bruyante, a la bonhomie franchouillarde et insupportable, empestant la vie de mon maitre. Bien qu’afflige de cette calamite je sus que je ne pourrais la combattre. Marianne n’était pas le seul residu des Arts Appliques dont Jose s’était entoure. La plupart de ses collaborateurs etaient issus de l’ecole, ainsi que ses amis proches. Ganthier ironisait sur cet etat de fait : « Oui, il a sa cour… » Ces mots, ainsi meme que l’intonation de leur prononciation, ce plissement d’œil entendu, retournaient sans cesse dans ma tete. Mais je m’offusquais de cette critique, que je n’etais pas a meme de recevoir. Je n’etais certainement pas en etat d’entendre la moindre critique sur Jose et son entourage, et tout particulierement sur Storyboard, dont je m’etais constitue l’image d’un atelier merveilleux d’où sortaient les plus riches creations de l’imagination. D’ailleurs, la decouverte de cette duplicite chez Ganthier me choqua d’autant qu’il se posait comme l’homme le plus aimable. Qu’il puisse etre si accomodant avec Jose, tout en formulant des critiques si severes heurtait mon integrite. Je le considerais ensuite d’un drole d’œil, presque un traitre, dont j’aurais voulu denoncer la duplicite. Peut-etre aurais-je souhaite qu’il m’en revele plus. Ou peut-etre craignais-je ses revelations, ou la peur d’etre associe a ce qu’il decrivait presque comme une secte. Mais nous n’eumes plus d’occasions pour ces confidences, et j’etais bien trop timide pour les provoquer.
Marie-Anne etait bien telle que je me l'etais representee. C'etait une femme imposante, grande et forte. Je n'eus aucune peine a reconnaitre la voix du telephone lorsqu'elle m'accueillit. Meme aimable, sa voix prenait une inflexion trop poussee, comment resonnant trop profonde dans son poitrail volumineux, vulgaire, une voix aceree par la cigarette et l'habitude de crier. Elle exhibait par dessus sa voix un sourire comme un rajout maladroit, qui semblait trahir son mal-etre, demontrant de prime abord une exhuberance probablement empruntee a Jose, essayant de gagner l'audience par ce meme rire bruyant. Tout cela Vautier le vit exprimer dans ce simple bonjour, la facon dont elle avait soigneusement pose sa voix, son geste de main tendue avec une imperceptible hesitation entre le baise-main vieille France et la franche poignee, la facon dont son sourire retroussait exagerement les levres. Je crus que Jose l'avait bien prevenue de son nouveau protege, et qu'elle s'etait preparee pour soigner la premiere rencontre.
"Je suis Marie-Anne".
Elle s'etait levee a notre rencontre. Je crus Jose attentif a tous les details de cette prise de contact, bien que vaquant a
Je crus Jose attentif a chaque detail de la rencontre, bien qu'il vaquat nonchalamment a ses occupations. Je sentis qu'il ne perdait pas un detail, analysant les gestes les plus insignifiants, tout comme je le faisais moi-meme. Peut-etre y sentis-je un certain doute a montrer Marie-Anne, une legere gene, honte peut-etre. Je lui imaginais un supplice chaque fois qu'il devait la presenter dans le monde, ou bien etait-il au dessus de tout ca? Cette pensee s'imposa: Il craint d'avoir honte d'elle.
Sur la lancee de ce que lui fournissait son imagination, Vautier lui lanca en coin des regards rassurants, timidiment, mais reunissant toute l'affabilite dont il se croyait capable. Timidement, mais reunissant toute l'affabilite dont il se crut capable, il repondit au salut de la jeune femme, qui aujourd'hui lui paraissait une montagne. Je me placais docilement sous son controle, lui exposant resolument une faiblesse plus profonde que la sienne, lui offrant la liberte d'initiative, l'appartenance du moment, ce qui eut pour effet de rassurer la piece. Marieanne ne s'y trompa pas. Sa voix s'abaissa d'une octave, gagnant en force dans ce registre qui lui etait plus confortable. Le regard detourne mais omnipresent de Jose se fit moins fort. Ce fut la bien sur la fin de l'entretien.
Le bureau etait ici similaire a celui de Cartoon. On y reconnaissait la patte de Jose, se gouts, ses manies. Deux larges bureaux blancs se faisaient face, unis par le milieu, degageant un vaste plan de travail d'ou on apercevait la rue, obsurcit par la muraille grise du Lycee Camille See, degageant un vaste plan de travail ou s'etalaient objets, dessins et dossiers heteroclites, . Jose et Mari-Anne y tronaient face-a-face, exposant au visiteur de prime abord le regne de leur pouvoir. La piece, comme a Cartoon Farm, offrait une abondante collection de disques, avec un gigantesque panneau lumineux, et un piano droit. Un canape avait ete jete sous la fenetre a l'intention des visiteurs, qui helas croulait sous le poids de la facade grise du Lycee Camille See. Je ne sentis toutefois pas dans cet endroit la meme qu'au bureau de la rue Taitbout, cet etrange immeuble bourgeois si peu propice a un studio d'animation, ou Jose avait fait ses premieres armes, et compris vite pourquoi il aimait a s'y isoler ainsi, en depit de ma presence peu encombrante. Ici l'environnement etait bruyant.
Une fille de cinq ans environ se presenta, avec un ceremonial similaire. C'etait Mathilde, l'enfant du couple. Vautier n'avait jamais vu un enfant. Il ne sut comment se tenir face a elle, moins encore en la presence des parents. Fallait-il donc lui parler comme on parle aux enfants, ou cela serait-il offensant? Je vis la epuise une nouvelle personne a conquerir. Je servis a la fille le meme numero que j'avais employe sur la mere, la meme timidite docile, la meme gentillesse effacee et si discrete, avec le meme succes: Mathilde me toisa d'un air demi-satisfait, jeta un regard en coin a sa mere pour approuver l'intrusion, et passa a autre chose. Marie-Anne lui reflechit un regard d'approbation, d'admiration meme quant a la justesse de jugement de l'enfant, qui evidemment avait classe Vautier au rang de ces gentils aimables et sans consequence. Mathilde le toisa encore, calquant ses manieres sur celles des adultes. Vautier sentit l'arrogance du regard, qui marquait pour ainsi dire son territoire, et lui signifiait de son pouvoir sur lui. Je lui renvoyais un mou sourire, soigneusement enrobe d'un innocente timidite, pour que surtout ce sourire ne parut pas aggressif.
Jose, considerant sans doute les preliminaires acheves, voulut passer a autre chose. Il nous ramena au travail. Ce fut la bien sur la fin de l'entretien, mettant un terme a cette breve ceremonie d'introduction, et chacun put relacher sa pose empruntee, sans doute avec soulagement. Meme l'enfant y fut sensible, et retourna a son ouvrage comme s'il n'y avait pas eu d'interruption.
Des notre entree, MarieAnne baissa la musique, l'equipement se trouvant dans une etagere noire sur le mur de gauche. C'etait bien sur l'inevitable Claudio Arrau, jouant Chopin. Le disque en etait encore au debut, et je soupconnai Marie-Anne de l'avoir mis precipitamment a l'arrivee du taxi, a mon intention. A moins qu'elle ne l'eut ecoute en boucle tout l'apres-midi, pour garantir notre arrivee dans une ambiance musicale correcte. Dans son regard, je crus voir qu'elle jugeait de l'effet produit. M'etais-je trouve sensible a ce bon gout musical, avais-je note le piano au fond de la piece?
Mais maintenant que j'avais le don de la parole, et expose par la ma timidite soumise, je sentis peut-etre une legere deception de la part de la jeune femme. Sans doute etait-elle rassuree a la vue d'un quantite si negligeable, mais justement ne s'etait-elle pas donne trop de mal pour si peu? Lui seyait-il de preoccuper de la rencontre avec ca, ce jeune homme encore si adolescent et maladroit, la ou peut-etre elle s'etait attendu a un artiste intello du Quartier Latin? Forte de son ascendant, elle se remit au travail, brassant sur son bureau des liasses de dessins dont le desordre avait peut-etre ete organise a mon intention. Elle s'en voulut peut-etre de la mise-en-scene trop poussee, stupide et a peine consciente, a l'intention de quelqu'un d'aussi aimablement insipide, et elle en evacua finalement le contenu integral a grands gestes brusques dans un casier noir, ne comprenant plus pourquoi elle s'etait donnee tant de peine. Mathilde, sentant que la faible diversion prenait fin, sortit de la piece, emmenant a sa suite un hideux poney rose aux longs cheveux dores. Ce fut la bien sur la fin de l'entretien.
Jose ayant compris aussi que la ceremonie touchait a sa fin, nous ramena au quotidien en s'enquerant des inevitables coups de fil. Mais Arrau jouait encore trop fort et Marie-Anne le comprit mal. Son visage se deforma en une mimique agacee et grotesque que ne semblait justifier la petitesse de l'evenement, portant sa main a l'oreille, mais avant que Jose n'ait eu le temps de repeter, elle se leva et arreta cette fois la musique pour de bon. J'eus la sensation qu'on m'avait completement oublie, que peut-etre je m'etais montre trop insignifiant, a force de vouloir paraitre doux. Je crus deceler que Marie-Anne addressait a Jose un reproche voile, comme si il aurait du mieux la prevenir de mon caractere, mais elle decida sans doute que je devais quelque qualite discrete, et qu'etant venu pour l'assister il serait temps de me mettre a l'ouvrage. Elle recomposa son sourire en se tournant vers moi, adoucit de nouveau sa voix, m'invitant a m'assoir aupres d'elle. Il y eut un bref embarras alors que nous hesitions tous deux a tirer un chaise pres de son bureau. Elle comme moi un rire court et gene.
Nous voila enfin installes. Elle me recoit a son bureau, exactement comme Jose l'aurait fait. Je me suis assis de travers, tout porte a l'ecoute, comme il sied au disciple. Elle produit d'un tiroir un imposant tas de dessins, m'expliquant qu'il s'agit d'un projet personnel. Elle feuillette les dessins rapidement, n'arrivant pas reellement a decrire ce que represente la scene. Il y a de nouveau une legere tension, comme si elle guettait ma reaction face a son oeuvre, ne sachant trop comment la montrer. J'affecte evidemment un air des plus interesses. Je sens qu'il ne lui est pas naturel de montrer son travail. Elle accelere trop rapidement sa presentation, feuilletant trop vivement a travers les dessins, comme craignant de consacrer trop de temps a ses dessins, ne sachant si je finirais par me lasser, si bien que je n'ai pas meme le temps de comprendre de quoi il s'agit. Elle renonce finalement a mi-chemin, lasse retombe la liasse poussant un voila! hatif. J'ai entrapercu une femme en robe ample, dotee sans tete d'un masque venitien qui flotte au dessus de son corps, et des mains exagerement longues, assise a une table de maquillage. "Ca a l'air bien", fis-je d'une voix embarassee, qui tout de meme apaise Marie-Anne, mais elle ne releve pas, comme si la n'etait pas la question. En tout cas me voici maitenant en possession d'un paquet de dessins tel que je n'en ai jamais eu encore. Il y a la plusieurs centaines d'intervalles! Je les range avec maladresse dans un carton que j'ai apporte de Cartoon Farm, essayant peniblement de n'en froisser aucun, pendant qu'elle regarde amusee mon desarroi, rassurree une nouvelle fois que mon embarras put etre superieur au sien. Finalement, elle me saisit liasse et carton des mains. "La", fait-elle, de son plus large sourire.
Me voila pret a partir, et occupe pour les semaines a venir. "Prends ton temps, m'a-t-elle recommande, fais-ca bien". Ils me remercient tous les deux, je n'en comprends pas la raison. Je perds en cherchant le metro Commerce. Le XVeme m'est a peu pres inconnu. C'est un quartier tranquille et sans surprise, a l'ame petit-bourgeoise ennuyeuse. J'eprouve du mal a en sortir, un labyrinthe de gentilles residences calmes pour familles jeunes et bien-pensantes. Heureusement je finis par apercevoir le metro aerien salvateur et ne le lache plus, guide vers Montparnasse et des terres connues.
- Chapitre II -
Herve Vautier avait de grosses fesses. Il etait fort genereux. Son frere, de passage, avait lui un petit cul, a s'y meprendre. On l'aurait pris pour un joueur de tennis. Les deux etaient de souche populaire, aux allures peut-etre de bidasses, gentils. La Vautier, l'appelait Jean-Francois. Herve, pourquoi t'es moche?, lui demandait-il. Ca le faisait marrer. Il avait une tete de bidasse, les cheveux courts, le corps en forme de pomme. Des cheveux en brosse, ses grosses fesses, de constitution epaisse, solide. Son frere en etait l'antithese, fin, les cheveux longs, une tendresse parfois dans le regard qui devait plaire. J'adore les cheveux longs, declara-t-il. On ne reparlera plus de lui.
Je sentis d'emblee la jalousie du Sellier. Herve etait somme toute un garcon simple. D'ailleurs, le garcon, simple, ne s'en cachait qu'a peine. Il ne comprit pas que je fus associe as ses depens (pensait-il), malgre son anciennete, et tout ce qu'il avait avale pour la famille. Il mettait a l'evidence sur la fortune des parents Vautier, son pere etant lui macon. Sans doute considerait-il que la place lui revenait de droit, n'eut-ce ete pour ce revers de fortune. Vautier aurait aime lui prouver que seul son talent l'avait place dans cette position, qu'il avait su par son travail provoquer l'offre genereuse que lui avait faite Jose.
Herve avait fait jusqu'alors office d'homme a tout faire, en connaissant du coup plus que Vautier. Comme souvent dans ce genre d'entreprise familiale (var: artisanale), il se trouvait appelle a toutes sortes de taches dont certaines ne s'appliquaient plus au business, bricolons par exemple pour la maison ou achetant les courses de la famille Bonneterre. Vautier etait en fait le seul employe exterieur a la famille Bonneterre qui travaillat sur place (certains des autres associes travaillaient essentiellement chez eux). Il ouvrait et fermait la boutique, un privilege qui lui revenait de droit, et qu'il assumait avec lourdeur. Vautier jouait donc evidemment un role pivot dans les relations complexes entre membres de la familles Bonneterre, parfois temoin gene de leurs disputes exagerees, ou entraine malgre lui a etre le confident actif de leurs peines idiotes. Bien qu'il s'en plaignit, Sellier trouvait un doux privilege a ce role d'intime, comme faisant partie de la famille. Il avait souffert pour cela, ballote au gre des nombreuses querelles. Maintenant il n'etait pas pres a voir l'entreprise s'agrandir, de nouveaux etrangers elargissant le cercle. Quelque part dans sa tete se affleurait la conviction que lui faisait tourner l'entreprise par son energie incessante et sa bonne volonte. Sa recompense n'etait a ce titre pas suffisante.
Ce sentiment de sa propre importance, sa susceptibilite tatillone, Herve Vautier les sentait renforce encore par la croyance profonde qu'il nourrissait d'appartenir lui aussi a cette aristocratie de l'animation, cercle restreint et elitiste au dela duquel le monde palissait. Il avait faite sienne la philosophie des gens de Storyboard, convaincu que le monde exterieur ne recelait que des imbeciles, qu'en particulier l'animation francaise en dehors de ces murs n'etait constituee que d'incapables sans talent et aux motifs douteux. Il fier de compter parmi l'elite, confondant maladroitement le talent de Jose et le sien, comme si le contact du maitre eut pu etre suffisant a elever sa production. Vautier sans cesse gonflait les moindres de ses actions, confondant le talent de Jose et le sien. Il etait persuade d'animer la ou il ne faisait que des intervalles, de concevoir alors qu'il recopiait. Il s'etait promu des son role d'assitant a celui d'animateur, a l'image de ses pairs. Il s'etait approprie le vocabulaire des associes, pour ces occasions ou il requerait de parader, meme sans temoin. Il en avait pris les manieres dedaigneuses, pour peu que sa simplicite le lui permit. Des ses collegues il avait le gras, se retenant tout juste de laisser pousser la barbe, a l'image des autres courtisans. Pourtant la simplicite de ses manieres, son extraction inferieure, lui commandait une certaine distance. Il etait autant fascine que degoute par les exces de Jose et Marianne. Il jubilait d'y etre associe mais s'en moquait sitot rejete. Sa position etait visiblement en porte-a-faux. Fascine, attire par ses patrons, il singeait leurs manieres, tout en ayant soin d'affirmer par ailleurs son mepris pour ce train de vie trop faste. Peut-etre l'arrivee de Vautier l'avait replonge sans equivoque dans sa condition de fils de macon.
Ayant promptement analyse cette rivalite particuliere, Vautier decida qu'il n'avait rien a gagner dans ce conflit avec un employe dont il devait respecter l'anciennete. Toujours il avait voulu eviter toute inimitie, visceralement effraye a l'idee d'un affrontement, jamais meme enfant il ne se serait laisse impliquer dans une querelle, une bagarre, l'idee de violence physique l'effrayait tant qu'elle le saisissait au ventre jusqu'au bord de l'evanouissement. Vautier eut peur du gaillard. Sous ses dehors disgracieux il crut sentir gronder la force animale, indomptable. Il parlait souvent de coup de poing dans la gueule, et brandissait sa main charnue. Vautier crut que c'etait la sa maniere de regler tout conflit, et en concut une grande frayeur. Il trouva dans sa personne une exaltation adolescente de la force, des super-heros de la bande dessinee, et se sentit menace, ne sachant pas se battre, terrifie a l'idee de la douleur ou de l'embarras. Il decida donc de s'en faire un ami. Ce fut curieusement facile, car Vautier etait bonne pate. Vautier le traita consciencieusement, d'egal a egal, maitrisant chacune de ses intentions pour ne pas le froisser. Vautier se dissocia ainsi des autres associes, soucieux que s'impose dans l'esprit d'Herve l'idee qu'il n'etait pas comme eux. Vautier se posa comme arrive malgre lui, ignorant en tout cas les problemes de Vautier. Il n'y etait pour rien en tout cas, n'ayant pas choisi sa naissance. Il fallait lui faire comprendre qu'il etait de son cote. Vautier n'etait en rien la cause de l'injustice dont le jeune homme se croyait victime. Il avait simplement debarque la ignorant tout de ses problemes, et aurait peut-etre prefere renoncer a ses privileges plutot que de froisser Vautier. Il veillerait en tout cas a ce qu'ils soient traites d'egal a egal. Ce discours eut un grand succes (version Bellan: dont il s'applaudit). Jean Francois Game etait. Vautier, pas mauvais au fond, se livra au jeune homme sans calcul, exhibant une fraiche naivete, confessant ouvertement sa jalousie et son amertume, mais se declara agreablement surpris pas la personne de Vautier, son noble humanisme, un trait vaguement hypocrite qui lui devint un talent precieux. Ils se crurent finalement du meme camp tous les deux, simplement, Vautier avait eu moins de chance. Vautier s'en excusa humblement, flattant ses qualites, renflouant meme sa sensation d'injustice. Il attribua son propre succes a celui de sa famille, deplorant haut et fort l'injuste hasard de la bonne fortune.
L'entreprise de seduction marcha fort bien. Trop bien meme. Les deux hommes devinrent meilleurs amis du monde. Dans son desir de se rapprocher, Vautier finit par calquer son comportement sur celui du jeune homme, si bien qu'on aurait dit deux potaches, immatures et stupides, ce qui vite affecta la vie du studio. Ils passaient le plus clair de leur temps a deconner, riant grassement aux plaisanteries cent fois repetees, une complicite horripilante qui n'amusait qu'eux, au point que tout autre se sentit intrus en leur compagnie.
Heureusement, Vautier sentit que vela pouvait aller trop loin. Du reste il en recut le reproche voile de Jose lui-meme. Vautier s'imagina alors ce qui commencait peut-etre a se raconter derriere son dos, que ses debordements lyceens decevraient son maitre. Il imagina la deception de celui-ci, incapable maintenant de reconnaitre la promesse de son disciple. Ce jeune homme timide, devoue, trop silencieux peut-etre, metamorphose en adolescent chahuteur, meme si en la presence de Jose Vautier mettait un frein a son comportement, comme ramene soudain a un autre monde. Il eut honte de son derapage sous le regard paternel. Honteux soudain, Vautier decida de se defaire de comportement peu convenable. Ce fut peine perdue. Vautier, sur qui ces subtilites etaient perduses, ne trouvait rien de mal a leur jeu aimable, et ne prenait pas la peine de temperer son exhuberance en presence des associes, comme un gamin l'aurait fait en presence du professeur. Vautier n'aurait jamais admis qu'on lui reprochat quoique ce soit, etant de ces gens qui ne doutaient jamais. Il trouvait legitime de s'amuser, pour peu que le travail fut accompli, et arguait que jamais l'ouvrage ne patissait de leur comportement. Il etait difficile de faire marche arriere une fois engage dans un certain type de comportement. Comment se retrouver face l'un a l'autre et du jour au lendemain etre autre? Vautier se sentit happe dans cette spirale qui les rabaissait tous deux a l'etat de collegiens.
Vautier se sentit pris dans un engrenage qu'il avait maintes fois observe (non sans fierte), ou des aspects fort opposes de lui-meme s'exprimaient au contact de diverses personnes, un processus qu'il maitrisait mal, et qui le laissait en mal de remettre de l'ordre en lui-meme. Autrement dit, il se trouvait si profondement different au contact d'Herve Vautier qu'il ne parvenait pas a retrouver son soi habituel quand Jose intervenait, flottant parfois sans personnalite aucune, avant que les ajustements necessaires ne prennent effet. Il crut vraisemblable que Jose comme Vautier regardaient d'un mauvais oeil ces sauts chaotiques de la personnalite, ne sachant plus trop comment le situer. Vautier aurait voulu y mettre de l'ordre, mais ne maitrisait plus du tout l'emergence sporadique de ce caractere pueril et immature, turbulent meme, qui l'envahissait au contact d'Herve. Lorsqu'une relation s'est engagee dans un certain mode, il est difficile d'en changer la nature, a moins que cela ne soit precipite par un evenement externe. C'est ce qui se passa. Il fallut qu'une autorite superieure vint briser le comportement deregle de Vautier. Il fallait agir en maitre, ou en pere, aussi simplement que de mettre deux cancres au coin. Jose s'en chargea.
La sanction mit temps a prendre forme, mais tomba irrevocable. Nous decouvrimes l'arrangement un matin: Sans qu'il ne nous fut fait le moindre reproche, nos bureaux avaient ete separes, places en des endroits diametralement opposes. Vautier fut installe directement sous l'aile de Jose et Marie-Anne, dans leur piece, leur tournant le dos, le nez face au mur blanc, une position d'ou ils auraient pu surveiller le moindre de ses gestes. Vautier, place lui a l'ecart, du de nouveau se sentir persecute. Il declara abominable de separer ainsi de tels amis. On peut bien s'amuser, insistait-il. Vautier lui donna raison du bout des levres, secretement satisfait que fut interrompu ce cercle infernal. Il essaya de le persuader doucement que peut-etre c'etait mieux ainsi. (Edition Bellan: En verite, il se sentit incroyablement soulage.) Longtemps il avait cherche lui-meme a mettre un terme a cette derive, incapable pourtant d'en contenir le crescendo. Cette apparente reprise en main en fournissait l'occasion parfaite. Un evenement de ce genre s'averait indispensable pour discontinuer abruptement leur comportement, permettre a Vautier de revenir a des horizons plus serieux, plus prometteurs. Il lui apparaissait que son amitie pour Vautier avait porte ses fruits, mais que tout en le menageant encore il devenait urgent de passer a autre chose. C'etait une chose que de ne pas froisser Vautier, mais se preserver dans la meilleure estime de Jose et Mary-anne etait evidemment la priorite. Il mit progressivement une certaine distance entre Vautier et lui, par des etapes suffisament petites pour en etre indolores, presqu'imperceptibles. Vautier s'engagea de nouveau envers Jose sur le chemin de la redemption, esperant se faire pardonner ses egarements, a mettre au compte de la jeunesse assurement. Jose en apercut vite les signes, et en pere encourageant adoucit ses manieres.
Jean-Francois Game etait le cousin de Marie-Ann. Il aidait aux comptes, repondait au telephone, ou la plupart du temps ne faisait rien. Il s'avera meme qu'il piochait de petites sommes dans la caisse,
Jean Francois aimait jouer de son personnage d'homo, jouant particulierement a provoquer Vautier et ses allures de bidasse. Il l'appelait la Vautier. Herve, mordant a l'hamecon, se laissait engager dans des debats interminables sur le sujet, declarant qu'il ne pouvait decidement pas comprendre. Mais n'as-tu jamais desire une femme, demandait-il incredule. C'etait du pain benit. Il etait facile de lancer une plaisanterie, etant assure que Vautier la rattraperais au vol. "Je vais me faire une branlette dans le chiottes", "C'est si bon d'avoir une grosse bite dans le cul", et Vautier partait d'un rire gras. Mais on ne lui connaissait pas d'amie. Sans doute car il etait moche (version Bellan: le cul bas, gras et en forme de poire, malgre des yeux finalement assez doux). D'ailleurs Francois le lui signifiait franchement: "Herve, pourquoi t'es moche?". Ca le faisait bien rire, Herve, ce culot. "Herve, t'es puceau?". Peut-etre l'etait-il. Herve, taquin a son tour, m'appela patron. Ce pouvait bien etre le genre a n'avoir jamais connu de femme, apres tout. Vautier rentra dans son jeu pour ne pas se le mettre a dos. Il investit dans cette chaude amitie virile qu'il aurait autrement eu en horreur, et trouva etonnament facile de se metamorphoser de la sorte, au contact de Vautier. Peut-etre pourraient-ils se taper une biere rue du Commerce? Il escalada a sa suite les marches montant au metro aerien. Il eut peur que Vautier ne lui tombat dessus, avec ses grosses fesses, la Vautier.
Jean-Francois prenait les appels, chantonnant "Storyboard bonjour...", ritournelle qui nous obsedait jusqu'a fort avant dans la nuit (Edition Bellan: au point que j'en vinsse a demander un jour un Storyboard Bonjour a une buraliste, lapsus que je forcais un peu pour amuser Vautier.)
Il passait de trop longues heures au telephone, ce qui lui attirait parfois les remontrances de Marie-Anne.
L'animal connaissait par coeur tous les gagnants du concours Eurovision de la chanson!
En dandinant
Il nous montra un jour un recit de sa composition. Il s'agissait d'une courte romance dans le plus pur style Harlequin, bien ecrite, avec un rien d'ironie mais sans lourdeur ou des ces repetitions excessives qui souvent alourdissent les romans. Vautier, qui s'etait toujours cru ecrivain meme s'il n'en avait su exercer encore le talent, en fut aussitot jaloux, contraint de considerer cet aimable imbecile d'un tout autre oeil. Vautier etait loin d'etre dispose a lui reconnaitre le moindre talent. Cette petite revelation venait perturber son jugement, le forcait a reconsiderer cette quantite negligeable, un parasite que jamais il n'aurait admis au pantheon des artistes. Du reste, de maniere generale, Vautier ne tolerait pas pla-pla. Jean-Francois avait un talent indeniable pour la futilite,
Herve qui aussi ecrivait soumit un jour son manuscrit. Il s'agissait d'un recit d'aventures inspire par Tolkien, qu'il avait lui-meme illustre. Il y referait souvent comme d'un projet de longue haleine, lie a sa pratique des jeux de roles, ou avec quelques uns des Bonneterre ils jouaient des nuits entieres leurs super-heros aux pouvoirs mythiques. Parfois, il semblait qu'ils oubliaient de cesser de jouer. On sentait souvent entre eux cette complicite impenetrable, emplies d'allusions a leur monde fantasmagorique. Sa representation du monde obeissait a la meme simplification, proprement agencee entre bons et mechants. Heureusement peu proselytes, ils ne firent rien pour associer Vautier a leur cercle. Du reste, leurs personnages avaient deja tant vecu et acquis de tels pouvoirs qu'il aurait ete difficile a un nouveau-venu de survivre.
- Chapitre II -
Je fus si flatte que Jose me considerat comme associe eventuel (inserer ici la proposition de Jose, voir plan page suivante) que les larmes m'en vinrent aux yeux. Je vis la reussite a portee de main, me pressentis un avenir glorieux. En quelques mois seulement, j'avais demontre mon habilete avec tel brio que Jose avancait cette offre qui deja me propulsait au pinnacle me semblait-il. Je sentis que je triomphais du monde entier. Enfonces tous ces imbeciles, venge de cette societe dont les manieres m'alienaient tant, ces longues soirees passees exclu, j'en sentis la retribution, eu envie d'exposer ma majeste chachee face a tous ces imbeciles partout ou j'avais etais exclu du regard. Mes choix et errances se trouvaient d'un coup justifies. J'avais si clairement eu raison contre tous. Je jouis d'une victoire euphorique, une revanche demoniaque contre ce monde dans lequel je n'avais su m'inserer. Je vis defiler en imagination tous mes pretendus ennemis, ceux qui avaient pu douter de moi, de tous ceux que j'avais jalouses aprement, et les regardai du haut de ma splendeur. Que m'importait-il maintenant que je ne susse leur parler, mon tresor interieur se revelait enfin. J'etais officiellement introduit dans ce monde si exclusif de l'animation, que tant avait essaye de penetrer, dont dorenavant je pourrais me reclamer comme d'une communaute. Et moi j'y entrais par la grande porte, non comme un des rouages de la machine mais comme faisant partie de la creme de l'animation francaise. J'imaginais avec delectation la curiosite de milieu a la decouverte de ce nouveau-venu, surgit de nulle-part. Je narguais interieurement mes anciens camarades, ou meme les professeurs des Arts Appliques, mais decidai magnanime que je resterais au-dessus de la melee. D'ailleurs ne l'apprendraient-ils pas tot ou tard? Ces nouvelles la se transmettent comme une trainee de poudre. Ils tomberaient de haut, comme on m'avait decidement mesestime! Comme je regarderais de haut maintenant ces professionels rates et alcooliques, refugies dans l'enseignement mais sans y croire, qui face a la morne velleite des adolescents avait reconce a tout espoir, le tuant maintenant egalement chez leurs eleves. Qu'il m'aurait ete doux de les confronter, leur balancer ma reussite a la gueule. Mais a quoi bon les tourmenter, et etaler ainsi mon triomphe. Ma famille egalement ne pourrait plus me considerer du meme oeil. En un instant seraient obliteres les crises que j'avais provoquees, on excuserait enfin mon comportement erratique, le blamant sur le compte d'un jeunesse bien pardonnable. La tete haute je pouvais justifier de mes choix, jouir de la vindicte de mes incertitudes. Je pouvais me vanter d'une sacree opiniatrete (c'etait le mot prefere de Jose). J'avais choisi et poursuivi cette voie contre l'avis de tous, pressentant avec un instinct merveilleux les actes meme audacieux qui me meneraient au but. Rarement je ne sentis avec tant d'assurance la certitude de ma predestination. Mon passe s'ordonnait maintenant, les evenements aux fortunes variees, volontaires ou non, joies ou souffrances, doutes et espoirs, convergeaient maintenant tous vers la realisation de mon destin d'exception. J'apercus la vie sous un nouvelle lumiere, me sentis un autre homme. J'aurais voulu me presenter a nouveau aureole de la sorte a tous ceux que j'avais connus, tout ceux qui peut-etre m'avaient ecarte comme quantite negligeable. Si Storyboard avait eu un uniforme je l'aurais certainement jamais quitte.
Je gardais tout de meme la tete froide.
- Chapitre II -
François raconte à Alexande ce qui s'est réellement passé avec Estelle. Sur le sujet vestimentaire: toujours considéré prétentieux de s'habiller bien.
Plus tard, lors d'une conversation où Lohmann et ses acolytes ironisent sur les manières de François, et sa liaison présumée avec la jeune femme, Alexandre, ayant pour une fois matière à entrer dans la conversation, fait part de ce qu'il sait, redoublant la moquerie des autres.
Dîner où François assiste. Il est question de vacances et voyages. "Allemands en chaussettes-sandales..." Alexandre croise le regard de François qui, les pieds sogineusement dissimulés sous la table, rougit.
François à Alexandre: Ils rient et leur rire est stupide. C'est qu'il y aurait selon eux une façon d'être, une manière d'orthodoxie du comportement, et ceux qui n'y adhèrent pas ne sauraient être que des imbéciles. Il faut épouser leur éthique de vie - la seule valable -, sourire constamment à la vie comme eux, aimer la même musique, prendre part à leur joie obligée. Les gens de définissent un mode de vie qu'ensuite ils brandissent en étendard, comme la seule identité respectable, et tout ce qui en divergerait serait imbécile, risible, méprisable, et pourtant nécessaire comme porte-valeur. Il est anormal de porter des chaussettes avec des sandales, fait-il au comble des larmes, une veste trop courte, du bleu marine avec du noir. On lui tend un mouchoir.