"Très chère Laurence... ", (page 12).
(autoportrait majestueux "aux two freaks")
Très chère Laurence,
Ami Édouard,
Y a-t-il eu du neuf ces derniers jours? Neutrards? Nicolas? Quoiqu'il ne soit pas bien neuf. Pourquoi le cacher: Cette lettre dans le seul but de savoir si vous auriez parlé à Nicolas comme convenu. Et savoir s'il est parti d'un formidable éclat de rire, comme prévu, ce serait déjà ça.
Au revoir, amie Sophie,
Les mots sont comme des chaises, on s'assied galamment dessus pour éternuer, plus rarement pour pisser. Et Dieu sait que l'on bouffe du pape de nos jours, et en direct encore. Notre dernier se porte, et se délecte du cadeau que tu lui fis, des petites voitures, te souviens-tu, et c'est avec la jouissance du grand imbécile, que je t'entretiens impatiente de ces choses futiles au lieu d'en venir droit au sujet qui t'intéresse. Un peu de bière frelatée et l'ami Nicolas avait effectivement une envie irrésistible de te faire l'amour, entre autres choses sexuelles, que le souci de brièveté m'empèche d'énumérer. Mais sans éclat de rire toutefois. L'issue de cette histoire est incertaine, palpitante, et attendra pour se résoudre une prochaine lettre, car j'ai fort à faire (on m'a affublé d'un ridicule bonnet phrygien dont je ne sais comment me débarasser).
Je reste dans l'attente ton dévoué serviteur (doublé d'un fieffé coquin).
Ai-je bien lu?
Tu aurais fait comprendre à Nicolas mon désir pour sa personne, pendant que lui t'exprimait pour ainsi dire l'écho de ce désir pour moi, nos désirs réciproques se seraient ainsi croisés, et il n'aurait même pas esquissé un sourire? Si c'est vrai, notre bon Nicolas aurait perdu de son sens de l'humour, en ce qui le concerne en tout cas. Des amis d'enfance, comme nous, les charmants bambins sur la balançoire au fond du jardin, qui attendent toutes ces années, traversent toutes ces liaisons stupides, pour comprendre qu'ils s'aiment en vérité. N'est-ce pas à hurler de rire?
Geha Geha Gehafenstein.
Amer et bref? Je ne suis pas sûr de comprendre, ami Édouard. Dois-je préciser que je ne te comptais pas au nombre des liaisons stupides? Tu es l'ami le plus cher, et conscient de l'être, et en abusant aussi résolument que ... - aucune comparaison ne me vient à l'esprit. D'ailleurs à quoi bon. Tu es l'ami le plus cher, voilà ce qui compte, et non de quelconques figures de style. Peux-tu donc traduire et développer ton dernier envoi? Dans l'attente d'un réponse...
Ha Ha Ha Ha Ha Ha et encore Ha. (Un temps).
Aurais-tu déjà mangé du mouton?
Oui pourquoi? (patience)
Moi aussi et là n'est pas la question. J'aime la teneur de notre échange, même si j'y suis parfois dépeint un peu faible. C'est une dramatique telle qu'on avait perdu l'habitude d'en confectionner. Je fais de l'esprit. Je me plais, on m'applaudit. J'aime la façon que cette fille a de sourire, les dents plutôt en avant, une bien belle prestation. Laquelle, laquelle, me demandent-ils. Encore cette Marie-Claire, ou Béatrice, ou qui sait? Notre imbécile aime toutes les femmes qui se présentent à sa fantaisie, sans distinction de race ou de sexe.
Ou est-ce, amie Sophie?
Puisque mon triste sort inclus de compter parmi tes amies, je suis bien obligée, à ce stade précis, de feindre l'intriguée, de crainte de compromettre ce qui peut encore être préservé: Or donc, qui est-ce?
Georges BERNARD (15h à 19h, sauf le Dimanche, matinées et soirées en matinées). Claire-Marie, toujours et toujours, ou Béatrice. J'en parlerai à mes proches, eux seront nul doute me conseiller. J'ai perturbé un échange verbal vigoureux entre Jean-Louis et Claire-Cécile en prenant la défense de la minorité Moldave. J'ai envie de massacrer le plus violemment du monde Martin quand il a l'impudence de franchir le périmètre symbolique dont je me suis entouré. J'aime notre gros Dudule car il est si adora ha ha hable (ble ble). Marc a encore maigri, mais mon affection pour lui ne s'en est pas ressentie. J'ai envie de prouver à Marianne combien elle a tort quand elle expose sa version personelle des Évangiles, mais ne le fais pas par peur de sa grosse voix. J'aime passer pour aimable auprès du cortège d'analphabêtes qui hantent les couloirs de l'université, ces corps malhabiles et torturés sur lesquels longtemps j'ai cru posséder un pouvoir absolu. Je leur dois l'image d'un grand père bienveillant et instruit, avant toutes choses. C'est une question de priorités. Mais la digression pour fascinante n'a que trop duré. Ma haine ne connait plus de limite. Je me suis lavé le nez avant-hier.
Vaste cérémonie. Édouard, l'ami Édouard, ce bon professeur affable, se proclame l'ami ennemi juré de l'humanité. Fascinés par ce spectacle en chambre, les étudiants se lèvent et créent une secte.
Bon Édouard, il est vrai que je t'aime comme l'ami, le bon ami, même si jamais tu n'arriveras à admettre une telle simplicité dans mes sentiments, et que toujours tu seras tenté d'abuser de ma molle fidélité. Édouard, l'aimé!
Non je ne t'aime plus; et ne reparais plus devant moi que la corde au nez. Car je suis maintenant un homme marié, ayant su planter ses Gardénias et son jardin secret. Laisse-moi vivre ma vie, emmener mes enfants chez le doctor et le croquemort, ne t'en mèle plus. Garde tes fleurs. Gare d'Austerlitz.
Amie Sophie: Je suis terrassé pour les quinze prochains jours du moins, par une sévère angine, qui ne m'autorise à quitter le lit que pour le bain, ne m'autorisant pas le loisir de sonder plus loin notre ami Nicolas à ton sujet, les dernières forces qui me restent étant englouties dans l'écriture de cette lettre, comme à travers une brume rêveuse de fièvre, car c'est avec plaisir et fierté que je t'annonce que j'ai effectivement de la fièvre pour une fois, et 38°6 même. Je ne suis donc moins que jamais en état d'assumer une quelconque relation amicale à ton endroit, bien moins encore une improbable aventure érotique.
Déception, sadisme, je meurs à ces mots. J'avais précisément envie de coucher avec un homme.
Ce vers n'a que trente-trois pieds et tu ne sais plus du tout ce que tu dis. Tu n'as plus toute ta tête. Tu n'as plus non plus tout ton corps, et nous allons coucher ensemble, dehors, sur le Balkan de chez moi (te souviens-tu?).
Moi qui te croyais mourant! D'accord, j'écris sans retenue. Sois choqué si tu le souhaites. Peut-être même suis-je choquée moi-même. Ton balkan charmant... J'avoue un instant...
Je n'ai pas dit être choqué. Viens chez moi quand tu veux. Je t'attendrais impatiemment mais je ne serai surtout pas là. Veux-tu une cigarette? Oui mais tu n'as jamais fumé. Qu'est-ce que j'en sais?
Merci ami Édouard, de formuler à la fois questions et réponses. Çà évite agréablement tous ces imprévus stupides qui peuvent autrement surgir entre un homme et une femme, ou plus généralement entre deux être de liberté autonome. Mais venons-en au fait: J'ai besoin d'aimer un homme...
Pour te débarasser de...?
J'ai brûlé trop d'amour pour lui, à vide. Je dois me rattraper. Si ce n'est pas avec Nicolas, dont le mal-être m'irrite, ce sera avec un autre. J'y suis déterminée.
Je t'y autorise de bonne grâce, et pendant que tu y es, tu peux également faire le café.
J'ai mes travers tu le sais. Voilà quinze jours à peu près que j'essaie de me saouler sans trève, mais rien n'y fait. Ceux qui m'accompagnent sont à deux doigts du coma éthylique, pendant que moi je reste inchangée, avec ma sale conscience. D'une certaine façon j'ai toujours voulu croire aux vertues curatives d'une bonne cuite.
Si toi, ami Édouard (que ce mot ami sonne bien dans ma bouche, je m'en régale), si toi, tu pouvais fournir une recette, un de tes tours d'homme d'expérience, pour me débarasser de cet amour encombrant et grotesque pour... le nom m'échappe. J'aurais un tel plaisir à liquider cette histoire impossible avant de partir en croisière Juin prochain, pour pas que ce départ dont je me fais une fête ne devienne une déchirante séparation.
Aie une liaison avec une autre homme, veux-tu?
Naturellement je le veux. Mais qui?
Moi. Moi, moi et encore moi. En ce moment même, depuis mon lit de fièvre, malgré le poids de la maladie, j'ai envie de toi, comme un adolescent de sa première amante. Je revis sans cesse la caresse sur ton corps, ou le miracle de ta nudité qui se dévoile consentante dans la pénombre de ma chambre. Puis c'est ta peau - une infinie douceur - où d'abime mon visage, comme si tout entier je me blotissais à nouveau dans le ventre maternel.
Et je n'ai pas cœur à renoncer à cette fantaisie érotique et répugnante, ne serait-ce que du point de vue grincheux de la morale, mais j'ai bon espoir que mes rêves s'évanouiront d'eux-mêmes d'ici quelques jours. Ou bien?
Dans l'attente...
Ami Édouard,
Je serais sans doute d'accord, si je ne savais avec certitude que tu le regretterais après quelques heures seulement...
Ce sont les heures qui constuisent les pyramides...
Es-tu seulement conscient de ton corps disgrâcieux? Et de tes manies de vieux misanthrope au cœur tendre? Édouard, nous n'avons plus vingt ans. Ensemble, et comme de vieux complices vaguement lettrés, nous pouvons refaire le monde, par les mots capricieux de notre imagination vagabonde, notre monde. Nous ne sommes plus que deux créations épistolaires. Pourrait-il y avoir un acte physique entre nous, le moindre attouchement ne serait-il pas la faille irrémédiable de ce que nous nous plaisons à nommer notre amitié de si longue date?
Et d'ailleurs comment était-ce déjà, cette lettre où il était questions de plants de Gardénias? Ah oui: "... je suis un homme marié..." C'était il y a deux semaines à peine.
Pour rien au monde je ne voudrais t'entraîner dans une histoire que tu, que nous regretterions à coup sûr.
C'est fort bien mis mais c'est fort idiot. Tes mots ne sont qu'un marécage. La fièvre tenace m'empêche de répondre. Une jeune infirmière s'est présentée hier à mon délire. Peut-être sera-t-elle l'objet final de mon désir. Car crois-tu que je puisse avoir autre chose que des pulsions sexuelles, défrichées de tout emballage affectif? Ce n'est pas toi qui es au centre de mes rêves, mais moi-même, et mon sexe, et j'ai cru que nous avions en cela un intérêt convergent.
Ne réfléchis pas tant quand tu penses de grâce, un peu de spontanéité, comme il sied à des membres de la classe dirigeante, des vieux amis qui se connaissent jusque dans leurs moindres recoins. Amen.
Certains recoins ont encore le don de me surprendre je l'avoue. Je t'ai troublé sans doute dans ce que je t'ai écris, offusqué peut-être. Ou peut-être non. Je connais bien mon Édouard, je crois, pour savoir qu'il possède cette amère lucidité sur lui et sur le monde, le fruit des longues années de masturbation sans doute. Qu'est-ce qui te gène dans mon discours?
Tu es ridicule.
Je le sais, et longtemps ce fut dur à supporter. Mais je rends justice à ton discernement en affirmant que tu as le sens aigu de tes propres maladresses, même si l'âge t'a permis toi aussi de dompter ces embarras de la personnalité.
Il devrait donc y avoir un rapport entre la végétation qui pousse sur le sable et celle qui pousse sur le calcaire, tous deux étant de nature extrèmement perméable. (Ces quelques mots sont en leur souvenir).
Amen. Ne prends pas ombrage de mes mots. Je me dois de ménager la vaniteuse susceptibilité de mon bon vieil ami.
Et toi tu cries avec beaucoup trop de force. Tes mots ont déjà brûlé quelques blocs de papier à lettre, et le beau bureau blanc de l'héritage. Calme-toi, de grâce! Du calme! Du calme! Écris tes fonds, avec passion mais sans stupide emportement, car notre besoin de sincérité est absolu. C'est le travail de toutes nos années, l'expression de mon intérêt suprème pour toi, qui voulait seul découvrir ce qu'aucun autre n'y avait jamais vu, et te le révéler aussi à toi-même, ignorante. Je suis celui par qui tu existes.
Merci grand maître. Et je veux bien coucher avec toi, monument de suffisance. Ça m'aidera peut-être à oublier...
Et le bœuf?
Il prospère, merci.
Il n'y a pas de quoi mais ça ne répond pas à la question. Passons.
Trois jours perdus en vains échanges. Soyons sérieux, veux-tu? Un fait nouveau mais prévisble dans le petit roman qui nous nous amusons à écrire ensemble: Sophie accepte l'ignoble proposition de l'infâme Édouard, son ami de longue date, présentement alité terrassé par une maladie grotesque.
Aurais-tu peur, ami? Tu veillis.
Je te retourne la question: Qu'en penses-tu, Sophie? (Il se fait câlin). Joue-t-il ou non? Ma nature divine possède l'art si subtil de tisser de ces situations extraordinaires, minutieusement élaborées par mon cerveau d'acier véritable, dans le but honorable de proposer à ton esprit désœuvré une distraction digne de ce nom. Or quoi de mieux en la matière que les activités sexuelles? Aurais-je pu t'intéresser autement?
Tu ne réponds pas. Je m'en doutais. Je ne ferais pas un pas de plus sois en sûr. La balle est maintenant dans le camp de l'homme, cette grande brute à l'orgueil essentiellement phallique. Il est vrai que c'est l'usage.
Je ne suis que trop sérieux dans cette affaire, et ma dernière lettre en était la clef. Libère-toi maintenant pour m'écrire encore et encore.
C'est toi et toi seul qui écris rouge comme ta honte, utilisant de tous les détours du language, pour masquer l'essentiel. Je suis confuse bien sûr, et je n'aurais à cœur de le cacher, mais j'ai été claire quant à mes intentions.
Retrouve-toi et je t'assure que c'est facile. L'ascenseur est au fond à gauche. Montons, et parlons-en. À toi la réplique, la dernière.
Longtemps je resterai fascinée par cette capacité que possède l'homme, l'homme mûr surtout, de rejeter sa faute sur les autres. Tu es de ces gens que nous laissons baigner dans une vague illusion de puissance, car visiblement ça te fait si plaisir, ce ça nous fait si peu de mal. Et puis il y a ces moments où parfois nous nous lassons de ce jeu. Ceci est un tel moment je le crains.
Très Chère Laurence,
Vous oseriez me demander mon avis? Qui peut croire que c’est la première fois? J’ai toujours lu dans vos yeux ce besoin d’approbation, ou d’un avis du moins, sur ce que vous produisiez, ou peut-être plus généralement sur ce que vous êtes. Toutes ces fois que vous me montriez vos oeuvres je sentais peser ce regard expectatif mais ne va-t-il donc rien dire? Flatté je suis de l’estime mais embarassé également de l’honneur.
Votre poème est très bien. Ou pas bien. À vrai dire je n’en sais rien et ne sais qu’en dire. Pour tout vous avouer j’ai la poésie en horreur. Et même par extension tout art dont le beau est le but. Ce fut d’ailleurs source de conflit entre moi et nombre de mes contemporains. Jusqu’au jour où je compris que soit il me manquait ce talent d’appréciation qui permet d’appréhender la beauté, soit j’ai raison contre l’humanité entière, contre ces innombrables esthètes de salon, qui gloussent à l’idée de je ne sais quelle formule bien tournée, juxtaposition de couleurs, ou association raffinée de sons. À titre d’exemple, pour vous dévoiler le mal-fondé de mes excès et vous démontrer qu’il est peu judicieux d’en appeler à ma critique, lors d’une relecture récente de La Chute de Camus, je me trouvai à tout moment mortifié par cette constation que c’est bien écrit. J’en ressentais finalement une sorte de dégoût, comme si Camus en mauvais patissier nous avait versé là trop de crème, qu’il avait succombé par faiblesse à l’envie vaniteuse de faire du style. Invariablement je m’imagine la bouche en cul de poule ces masses éprises d’art, qui réclament cette beauté en dessert, pour s’en délecter en cercle cultivé. Peut-être que dans La Chute l’effet se justifierait encore, car le style y définit le sens tout autant que le contenu, mais j’en fus néanmoins incommodé. J’en demeure mal-à-l’aise, persuadé que Camus s’est délecté en écrivant cela. Ce plaisir me dégoûte, au meme titre que la vision de quelqu’un dégustant un plat raffiné. Moi je ne suis pas précieux, je suis un goinfre. Je ne veux pas de textes écrits. Alors vos poèmes là dedans imaginez bien où je me les fous… C’est à rire que vous me jugiez aussi pauvrement. À moi me soumettre un poème! Moi! Je ressens de la peine pour vous, comme pour le reste de l’humanité.
"Très chère Laurence...", (page 12).
(autoportrait en grande pompe et à rayures, à la cravate)
Chère Laurence,
Je rends hommage à votre indulgence. J’ai compris que vous souffriez à votre manière. J’ai compris votre sollicitude à mon égard, et suis affligé d’aussi mal la récompenser. Vos efforts vous honorent autant qu’ils me chagrinent.
Je ne viendrai pas à votre fête, et vous en présente mes excuses. C’est que voyez-vous j’en suis plus que jamais incapable. La dernière fête de ce genre m’a été trop pénible. Tous dansaient sur une musique que l’on avait mise si fort que je ne l’entendais plus. J’avais donc la vision grotesque de ces corps maladroits s’agitant en silence, une joie obligée peinte sur le visage. Cette représentation, que souvent j’éprouvais en de telles occasions, m’est si pénible, qu’en l’occurrence je dus sortir dans la campagne environnante, malgré la pluie nocturne, et marcher une bonne heure, car marcher me calme, avant que ma colère ne s’efface au profit d’une peur fascinée, à l’idée de me trouver seul dans l’obscurité en pleine nature, moi le citadin invétéré.
Lorsque je rejoignais la fète, fatigué, trempé et grelottant, je déclarais être sorti rencontrer Dieu, histoire de préserver autour de moi une auréole d’originalité, car rien ne serait plus humiliant et désastreux que d’être surpris mal-à-l’aise dans une de ces occasions où la joie est de rigueur.
Mais je ne suis pas dupe. La vérité est que je hais tous ces gens. Et plus je les vois sourire, plus violente est ma haine, au point de me déchirer le ventre. Toujours ceux qui dansent endiablés, ceux pour qui la joie est une loi permanente, une obligation de tous les instants, un rire publicitaire figé sur le visage, ceux qui espèrent séduire cette femme belle ou pas, et qui fait encore croire qu’elle se refusera, ceux qui font salon à côté discutant culture, principalement cinéma, avec goût, ceux comme moi qui ressentent un tel malaise à l’idée de leur corps maladroit et odieux, blotti là dans leur chair inutile, leur souffrance trop apparente. Je hais tout cela, et mon image, et ma violence est telle que j’en sangloterais. C’est comme si ces célébrations collectives provoquaient en moi leur exact contraire, sorte de contrepoids obligé. Rarement suis-je aussi conscient du malheur que lors de ces fètes dansantes.
Masterfahrt, ...
Je ne suis pas dupe, ce n'est de briller un peu plus, je crois au point est-il veut-elle et qu'elle s'impose, qu'elle est sournoise, de ses artifices, que d'aller en pourrisse d'inférieure mais à peine. Et c'est proclamée par droit ou décret, que je existasse qui regardée au fond des yeux, ce par de jeux et vélléités diverses, un sens. Or de cela devrais-je dire, lui imprime, à quelques chose près, et sans la considérer avec un intérêt amusé . Ah! Mais distant! Je l'aurais bien cédé, plus apparent encore, sans but ou possiblités, elle se généralement refuse la conscience de ce dérisoire inopérant, que par crises sporadiques, peut-être bien qu'elle ne soit encore bien loin même en ces moments de sincérité, tel que la supériorité intrinsèque ou la reconnaissance supplémentaire forcée et la foi absolue en cette intelligence même le doute quant à vous voyez-vous ce que je veux . Ces crises j'ai bon espoir hormis peut-être ces deux-là se renvoient le reflet rigoureux. Mais à toute personne, avec l'intérêt de l'ami et du collègue, potentiellement de l'amant, que les intérêts sont ailleurs, ne réalisant une image ideale à priori. Toute lutte et raisonnement, l'intelligence brandie comme un harpon, strictement rationnel, n'est qu'un raisonnement supplémentaire. Cela présente bien dans son univers, car cet amour d'ailleurs drapé à la base forcément à l'unilatérale. Lui, de lui-même, n'a aucune valeur. Cela m'est arrivé, de ce pain-là, ils est brique de l'empire, son pouvoir, si j'ose dire, dont il n'a pour valeur que de témoin. En tout cas vaniteuse, refuge au même titre aussi le sûr moyen de amuser du néant qu'il détourne en tête-à-tête. Ce n'est hypocrisies que de valeur autour tout face à elle-même. C'est une sorte de fuite, incapacité fabriquée en elle-même, quête qui se croyant rebondir, ne rebondit qu'en elle-même, un echec récursif, puisque evidemment en elle et par elle, au terme elle aura emprunté se retrouvant pour ainsi dire, comme un dormeur insomniaque.
Comprenez que je vous écrive pour vous faire perspicace, au sujet de prétendre de vos amis, un groupe flatté, dont l'assurance plat-plat.
[Les sections intitulees Masterfahrt ont ete rayees des l'edition Bellan et de toutes editions successives.]
What the hell is up with Stravinski?
His first steps are easy to follow: Three Ballets, Three Resounding Successes. Each Ballet its unique identity, each a decisive step towards modernity, culminating with "Le Sacre du Printemps" .
Petroushka is a pure jewel. There, Stravinski achieves a unique humorous yet fulfilling tone which would have been worthy of much further development (although a bit of that spirit is present in the better Ravel (e.g. "L'Enfant et les Sortileges") or some of Prokofiev).
But the Sacre is that which carries such frightening raw power. In my opinion, the Sacre is possibly the most exciting piece to ever hit a Concert Hall. The rabid rhythmic intensity, the deep primal roots of the music, the relentless impact of the full orchestra, are so overwhelming that it's hard to remain in ones seat. Even the overblown excesses of Wagner, Mahler or Berg don't quite rival the unbearable raw power that the Sacre generates. (One possible exception to this is Arnold Schoenberg's first of the Funf Orchesterstucke ("Vorgefuhle"), which is in spite of its brevity, or perhaps owing to it, is in my mind among the most violent works of art ever produced.)
Why is the Sacre so modern? Why did it generate such notorious scandal?
Technically, the Sacre wasn't as avant-garde as the scandal would seem to indicate. Works by Webern or Schoenberg for example, had already explored more remote territories, delved further in atonality, abolished thematic music. But the Sacre was the first instance for "modern" music to hit the broader audience. The public of the Ballets Russes had been coaxed by "L'Oiseau de Feu", then "Petrouchka", thanks to its lighter tone and in spite of its modern discourse, had easily captured the crowds. So the public took the Sacre as a buffeting frontal blow, an assault of brutal savagery so restrainlessly unleashed. The amiable detentors of good taste simply didn't understand what hit them!
But after that?
After the formidable explosion of Le Sacre, Stravinski resolutely threw away what he had been building up to, as if the Sacre was to be his permanent apotheosis. He proceeded to strip down his music from all emotional content, any spectacular effects. He embraced Neo-Classicism, an obvious reaction to the overwhelming excesses of post-romantic music and early 20th Century Music (including his own).
While I understand that intellectually, what is then left in his music? This may be a valid concept, but does it make for good music? Is this the prelude to a long era where irony will serve as a shield to the artists, too skiddish to touch on emotion or thought?
The effect is puzzling. Is it an hommage to older forms, or is Stravinsky mocking them? Is the music entertaining, subtly expressive, or merely ironic? Stravinski has carefully stripped his work from the excessive means of expression that music had evolved to, but what is he offering instead? Shouldn't a listener who is looking for new forms of expression (and explore new emotions in music) rather turn to Schoenberg and the Viennese School, or other early XXth century composers (Bartok comes to mind, with his remarkable consistency)?
Stravinski throughout his life refused to settle into a particular style. He had the courage to turn away even from his most spectacular successes. In that sense, he was a true Revolutionary, a musician who, like Beethoven or Wagner, refused to limit his horizon. But in the end, his exploration seems so disjointed that no true personality emerges. One is hard-pressed to extricate a common thread from his music. And the negative view is that after the Sacre du Printemps, there was nothing left for Stravinski to say.
Past the Sacre, it is indeed difficult to follow Stravinski's work. He who seemed one of the most talented innovative composers of his time has mysteriously decided to mute his talent. The results are often baffling.
Très chère Laurence,
J'aimerais revenir avec vous sur notre soirée l'autre soir, chez vous. C'est que des incidents de ce genre me laissent un goût amer. Mais peut-être ne percevez-vous pas là d'incident. Vous n'êtes pas suffisament sensible, ou ne me connaissez pas encore assez, ou ne prétez pas suffisante attention à moi. Au beau milieu de l'après-midi, avec Olivier, il fallait naturellement que nous parlâmes musique. Le voilà naturellement qui nous gave avec son Concerto en Sol, le mouvement lent encore, qui loin de l'espièglerie du dernier retombe dans les travers sirupeux de la musique Française, et vous savez combien j'ai la musique Française en horreur! Puis ce fut Éric Satie, le pauvre imbécile! Il fallait naturellement que nous en arrivions à cette situation maintes fois envisagée en rêve, mûrie, que nous jouions tous deux de l'instrument, devant vous, à tour de rôle, ce fut son idée souvenez-vous. Je compris tout de suite que cela tournerait à la joute. Vous seriez le juge, et le prix de la compétition très chère. Je l'ai laissé ouvrir les hostilités, l'imbécile. Justement le mouvement lent du Concerto en Sol, tiens donc! Et au fur et à mesure qu'il jouait, que candide il me lançait de ces grands regards bleus (avez-vous remarqué à quel point ses yeux trop larges paraissent délavés?), cherchant mon approbation, frayant péniblement son chemin à travers la partition, je sentais grandir impériale ma confiance. Le sourire qui prit possession de mon visage n'était pas pour sa musique mais célébrait mon triomphe. C'est bien, lui fis-je paternel, pendant qu'impérial je m'approchais du Piano, de cette démarche d'aigle que cent fois j'ai vu Pollini emprunter en concert, alors qu'il s'avance seul pour juguler l'immense salle, la tête haute et pourtant un poids subtil dans la démarche, avant de soumettre du regard l'assistance à un silence religieux. Je savourais mon installation au clavier. Je l'attaquerai dans son propre registre. Pas de virtuosité, du moins pas tout de suite. J'aurais eu l'air de frimer. Passé un silence recueilli, j'interprétais le dernier mouvement de la Fantaisie op. 17 de Schumann. Je sentis l'admiration se figer autour de moi, palpable comme une respiration sonore, comme si l'ange de ma glorieuse personne était descendu parmi les hommes, prophète d'une forme d'art supérieur. Laissant se dissiper le dernier accord, je posais un regard terrible sur ma victime trop facile, réprimant ma jubilation victorieuse. Olivier était candide encore, d'aspect frèle et tout juste vivant, me regardant de gros yeux bleus dénués de profondeur, qui toujours trahissaient une vague peur stupide, sentant peut-être qu'il est de ces visages que l'on éclaterait volontiers. Il fallait l'achever maintenant, le petit con. Fort de ma supériorité je me lançais brutalement dans l'Étude Révolutionnaire, un de mes morceaux de bravoure, que longtemps j'avais acéré. (Édition Bellan: Sans prévenir, je me jetais dans la Sonate en Si Mineur, le pendant obligé de la Fantaisie de Schumann, la seule œuvre de Liszt à considérer au panthéon des chefs-d'œuvre, fort de ma domination. Je sentis ce râle discret d'admiration alors que je me jetais fougueux dans les passages d'octaves, en dépit de leur exécution imparfaite. Je concluais sur l'intervention du thème glorieux qui de ses accords répétés présente comme une première apothéose.) L'effort avait perlé la sueur à mon front. Je jetais un dernier regard à mon ennemi terrassé. Je comptais l'avoir détruit, cet imbécile.
Mais la pitié me saisit, et m'habite encore. Ces joutes sont étrangères à l'art, et ne devraient être bannies d'une personne de ma qualité. Peut-être aurais-je dû refuser de me produire. Impossible! N'ai-je pas joué pour vous également, et admirablement? Le remords me prend et me tourmente.
Faites-moi savoir si je peux compter encore de vos amis, mais je vous en prie, cessez-donc de fréquenter cet Olivier: C'est un pédé et un fat.
"Athlet/Figurant", (page 12).
Rue Princesse,
(Note du Traducteur: The following emprunté à un roman d'Orson Scott Card...)
Je suis Ansett Je suis Mikal
Les larmes me viennent aux yeux à l’idée d’écrire.
Je suis
Or donc je dialoguais avec toi sous le nom d’Ansett. Mais parallèlement je parlais également sous le nom de Mikal (Harry), Américain fabriqué pour l’occasion. Quel génie tout de même
Ansett était un jeune homme sensible et pudique, mollement ploumide timide et quelque peu mou. Il se prénomme Philippe.
Mikal, Americain, plus âgé donc, flamboyant, livrait toute sa fantaisie avec aisance et brio. Son prénom était Harry.
(Harry, je l’entends encore…)
Mikal, certes plus expérimenté, en dépit de son extraction étrangère écrivait bien mieux qu’Ansett. Ses figures de style de prédilection étaient les points de suspension et l’emploi répété de parenthèses pour commenter ses propos. Son discours en paraissait foisonnant, ses messages généralement longs, livrant son imagination avec débordement, sans retenue. Ansett lui, ne pouvant se défaire entièrement de sa pudeur, ou peut-être de manque d’inspiration, s’accrochait maladroitement au moindre sujet de conversation si jamais il s’en trouvait un, puis saisissait quelque prétexte fallacieux pour rompre quand à court d’argument. L’humour d’Ansett était d’un effet gentil et classique, quand humour il trouvait. Mikal à l’inverse était absurde et incisif, dur parfois, souvent déconcertant. Ses plaisanteries (étaient-ce réellement des plaisanteries ?) en étaient difficiles à entendre. Le style d’Ansett était certes plus naïf, plus jeune. Et il se sentait paralysé par la peur de te déplaire. Harry, sûr de son fait, sentait le rapport entre vous exactement inverse, l’établissant sûr, dominateur (voir « fondements du Gluckman conquérant » in vol. 3, Bellan ). C’était manifestement toi qui craignait de le décevoir, non l’inverse. Et il ne t’en traitait qu’avec plus d’aisance et de brio, sacré Harry ! Tout se répandait chez lui avec une facilité vituose que lui enviaient les simples.
Les dialogues avec Ansett se faisaient rares. Et d’ailleurs qu’y avait-il à dire ? Il voyait Mikal se jouer de toi, à son habitude, jouant des femmes surtout. Ansett assistait impuissant à cette autre projection de lui-même prendre irrémédiablement le dessus, et même s’il se sentait lui-même plus authentique, il te sentait séduite et se dévorait de jalousie.
À ce stade, il eut été intéressant de faire intervenir un troisième personnage pour arbitrer peut-être la situation, ou du moins exposer l’impossibilité de poursuivre ce double-jeu, et révéler le remords croissant qui envahissait nos protagonistes à l’idée de te tromper de la sorte. Mais à la réflexion, l’apparition d’une tierce personne n’aurait pu qu’embrouiller la situation plus encore, ne résolvant rien, au contraire. Non : Mieux valait avouer la chose, à savoir qu’Ansett et Mikal n’étaient qu’un. Mais à qui d’Ansett ou Mikal appartiendrait-il de se confesser, qui serait apte à le faire de manière crédible ?
Et puis la situation m’échappait. Ansett t’étant soumis, Mikal te dominant. Ansett jaloux de Mikal, ne parvenant pas à te captiver, te voyant dialoguer avec son rival des heures durant. Il s’en voulut amèrement d’avoir introduit ce nouveau personnage, même s’il le constatait plein de succès. Mais le système se faussait. Pour peu que Mikal ait un accès de mélancolie ou de doute, peut-être dû au jeu auquel il se livrait, et il n’était plus tout à fait lui-même, ressemblant davantage à Ansett, même s'il parvenait encore à conserver une franchise accrue et un tempérament plutôt colérique. Mais ressemblant trop à Ansett, un homme qui doute. Et il perdait de sa crédibilité. Nos deux personnages se rejoignaient alors, érodant l’édifice.
Mais était-ce un mensonge ? N’étais-je pas réellement aussi bien Ansett que Harry ? Ansett le jeune timide et gentil, amoureux et sensible, reconnaissant que tu lui aies même adressé la parole ; Mikal l’américain à la fantaisie affirmée et facile, qui te captivait sans peine, et que tu finis par aimer.
Je suis Ansett, l’enfant à la voix sublime, qui miroir restitue les émotions d’autrui.
Je suis Mikal, l’empereur omnipotent, amoureux finalement d’Ansett son oiseau-chanteur.
L'unique sujet de mon œuvre as a whole est l'acte de création.
Pas du tout.
"Chère Laurence...", (page 12).
(autoportrait "aux rieurs")
(à la manière précédente)Moosterdam am Platz, soir du 31.
Dear Uncle Harry,
Je me souviens de tes premières lettres, lorsque nous sommes arrivés à Waldhoff, de ta joie lorsque je rentrais à la Fabrik, et plus tard qu'on m'y confiait des responsabilités croissantes. Et puis ton admiration, ton soutien sans faille pour ces textes que je t'envoyais, ton insistance à me pousser toujours, en support de ces dons que tu décelais en moi. Et pourtant je ne trouve pas le bonheur. Ce malheur a quelque chose d'indécent, j'en suis conscient, et j'en ai d'autant honte, j'ai honte surtout face à toi, qui sans doute ne peut tolérer ces états-d'âme petits-bourgeois. J'aimerais que tout cela n'existât pas, mais mon malheur subsiste néanmoins.
Wishing you a happy new year,
Harold Z BawensteinPS. je travaille actuellement une nouvelle pièce de théâtre, mettant en scène trois personnages, et bien que cinq semaines se soient écoulées depuis que j'en ai écrit les premières pages, sans que je puisse y retoucher, j'ai bon espoir d'aboutir à quelque chose de satisfaisant. Je t'en enverrai les premiers extraits dès que j'aurai pu reprendre le travail. Du coup, j'ai abandonné mes deux précédents romans, sans doute de manière temporaire.
Moosterdam
Dear Uncle,
Je me suis réveillé d'une nut agitée tard ce matin, mais le souvenir du rêve ne m'est apparu que plus tard, et par hasard, au moment où il était question à la radio de Venise et de Florence.
C'était une réunion d'embauche à la Fabrik, une trentaine de personnes réunies dans une salle d'école que l'on recevait une à une dans le bureau de direction. Je recontrais un ancien camarade d'école.
- Tu es embauché?
- Non, les projets ne sont pas assez intt&éressants. J'ai refusé.
Je me sentis vexé.
Et il y avait Florence.
Je ne réalisais pas d'abord que c'était elle. Puis m'en voulais amèrement d'avoir oublier la musique de Brahms, car toujours j'avais imaginé que le dernier mouvement de la troisième servirait à nos retrouvailles, la musique prenant un instant le pas sur la scène, le leitmotiv que j'avais en tête lors de notre séparation. Combien de fois l'avais-je entendu depuis, m'imaginant que c'était enfin le prélude à notre rencontre, son visage serait là, à la violence précipitée et acerbe des violons. Mais voilà qu'elle réapparaissait, inattendue, sans égard pour mon rituel musical.
Je me souvenais de mon amour, comprenant mal le léger délai dans ce souvenir, et surpris par la banalité prosaïque de cette rencontre dont l'éventualité avait été promulguée de toute mon âme à l'état de mythe.
(Scène ultérieure)
- Juni: Je peux téléphonerr??
Téléphoner etc.
Juni décroche le téléphone.
- O. Whit.: Que fais-tu?
- Juni : Je téléphone. Je ppeux?
............
Reprennent conversation puis:
- O. Whit.: C'était ton amoureux??
- Juni: Oui.
- O. Whit., surpris par la direct de la réponse:
Questions.... réponses....
- O. Whitman: Il marche jusqu'à la porte (Il marche jusqu'à la porte). Ça ne lui a pas fait l'effet attendu. Je ne dois pas l'aimer. (Un temps).... Puis elle se souvient etc. C'était donc lui Miromesnil... (à Juni:) Tu m'as menti.
- O. Whitman: ne supporte pas.
Masterfahrt , ...
J'ai mangé et entendu cent fois cette plainte. Et voilà je n'arrive pas moi-même à pondre, que tous les prétextes y passeront, qu'il soit tard ou dans l'attente d'une heure meilleure. Je suis grossi la masse des rangs imbéciles. Nous ne m'en voudra tomber, si j'appele de mes vœux la catastrophe, histoire du moins d'être du flux général, comment dire.
Aurais-je du reste longtemps? Les gens d'une époque désagrémente, fraîchement libérés, nous ne pouvons comprendre ces gens-là, nous autres nantis, pas plus que ceux qui vomissent notre démocratique. Quoique nous-mêmes dans que nous avons si même au moindre pêt de travers des opulents s'en penchent au reflexe fasciste. C'est que moi nous sommes déprimés désœuvrés, l'image repue de fiction, nous est crachée à la gueule de tous les instants ce sourire obligé qui nous vend ses dents blanches, yeux riants, nous insultent de leurs dents blanches.
J'aurais désiré la force, mais tout cela se fera bien sans moi. L'humanité se passera bien de moi.
Un pêt traversier et voilà le bon qui se veut bouffer. Moi j'aurais préféré en rester à la guerre précédente plat-plat.
[(Voir ci-dessus, sur l'abandon des sections dites Masterfahrt).]Wagner was a revolutionary. Few artists have pursued a vision with such uncompromising intensity. I would argue that along Bach and Beethoven, and perhaps Schoenberg, Wagner is among the most influential composers of Western Music.
Of course, one can hate Wagner, and specifically hate his beliefs, his excesses or how he was later exploited, but it would be fallacious to deny his importance. His music is best characterized as paroxistic, of unprecedented scale, exploring tone, mood and feeling with utmost frenetic power and unrelenting intensity. Because his musical dramas provide such a broad canvas, Wagner's music immerses the listener into an enthralling obsessive world, with its own artistic rules and unique depth of expression.
Wagner not only revolutionized opera, but music as a whole. To sustain the scale of his opera works, he invented new structures and concepts, which remain incontrovertably influential to this day. Wagner set the tone for the Post-Romantics, and opened the door to 20th Century Music.
Wagner did away with the constructions that had carried opera (and music more generally) to invent his own vocabulary, his own rules. His dramas strive to constitute a Musical Continuum, a profound unity that binds Wagner's gigantic works (15 hours of music, in the case of the Ring!), which would not have been achievable with the musical forms available to him. Beyond music, Wagner envisioned his work as Total Art, calling on to all disciplines of Art to fulfill a single vision. Wagner not only wrote his own texts, but went so far as building the Bayreuth Theater to accomodate his productions!
In his musical revolution, Wagner did away with structured melody, and pushed harmony to the verge of atonality.
Leitmotivs --
Wagner's musical continuum is achieved largerly through the systematic use of Leitmotivs. This allows him to abandon traditional melodic or form development, and not compose his operas as collections of musical episodes that wouldn't necessarily relate together into a cohesive whole.
Each Opera (or series of Operas in the case of the Ring) is structured around a catalog of short musical themes or cells, the Leitmotivs. These become Wagner's vocabulary, the small building blocks out of which he assembles his gigantic architectures.
Leitmotivs are generally short, and can be comprised of any of the characteristic elements of music: Melody, Rhythm, Harmony, or even Orchestral Color. While the melodic motives are easier to apprehend, a motiv can be as terse as a rhythm (for example the Schmieden Motiv in the Ring), a succession of two harmonic chords (for example the towering Power Motiv in the Ring), or an association with orchestral color. Most are concise enough that they can be used as cellular building elements, intertwined together into complex orchestral textures, often richly combined together, etc.
The motivs bear names, and are generally associated with a concept, object, place or person, but their appearance in the music is far from simplistic. They're presented in an intricate web, which often sheds renewed significance on the text or the action.
This leads to a lengthy but fascinating discovery process as one grows familiar with Wagner's works. The intricate play of the Leitmotivs, their uncanny complexity, slowly become evident, as a picture gradually coming into focus, until one realizes that nearly all the music is somehow based on these architectural components. Very few moments in Wagner Operas aren't derived from the Motivs.
Which is why there is no (or shouldn't be) "Great Airs" from Wagner's Operas. The work exists as a whole, from which it's difficult to extract a piece and have it stand on its own. Also, the Leitmotivs are most often played by the orchestra, not the singers. The orchestra carries the structure of the music, with the singers "on top" of it, the opposite of traditional orchestral accompaniment.
Wagner didn't invent the Leitmotiv of course. In fact the idea enjoyed great popularity with the romantics (for example the Idee Fixe that repeatedly haunts Berlioz's Symphonie Fantastique.) But the magnitude of its use by Wagner, and the fact that it becomes the underpinnings of such large structures, is unparalleled.
The use of the Leitmotiv provides to the listener a discrete structure which only becomes apparent after repeated auditions. Once these themes emerge, their expressive power is staggering. Wagner's works produce a haunting obsessive feeling, as one starts to grasp their immense complexity. A subtle allusion to a motiv, buried in the rich orchestral texture, may create the deepest nostalgia, or the precipitated overwhelming accumulation of motivs can lead to the most frenetic intensity. The possibilities are endless...
Chromatism --
In addition to doing away with traditional melodic development, Wagner also questioned the foundations of tonal music. His later works are largely based on Chromatism, where the music's tonality is perpetually shifting, to the point of being lost. Wagner was not alone in this (in fact "chromatic" passages are common in Bach or Beethoven), but along with Franz Liszt he pushed the technique to become an unmistakable element of style. (This was later embraced by the Post-Romantics, and led to Schoenberg's complete repudiation of tonality in the early 20th Century.) Parts of Wagner's music are built on such a shifting tonal structure that the music can no longer be analyzed tonally (most famously, the Prelude to Tristan und Isolde.)
Wagner's ever shifting tonal landscape, most evident in Tristan, creates permanent tension, often a feeling of longing, as if the music was perpetually seeking unattainable resolution.
The scale of Wagner's works is particularly remarkable for the Romantic period. The Romantics generally did not produce successful large-scale works. This was due in part to their taste for fantasy over form, which produced very imaginative music, but was rarely able to carry through larger formats. There are of course notorious exceptions to this (e.g. Liszt's B Minor Sonata). And sometimes the collections of fantasy pieces so favored by the Romantics stand well as a whole (e.g. Schumann's Kreisleriana, Chopin's Preludes...). But these feel almost like accidents, and certainly don't hold together as a Beethoven Sonata, for example.
In the case of Wagner of course, a large part of the structure is provided by the libretto, but the music does stand on its own (I've seen fantastic concert performances of Acts from his Operas which I've actually preferred to stage performances, much like the Rite of Spring plays so well in concert).
Dear Uncle Harry,
Je t'écris encore, pressé par l'angoisse. J'ai peur de perdre mon œuvre.
Je n'ai 'as pu travailler ces jours-ci. Je suis paralysé d'une fatigue générale, qui s'exprime par une sorte de mal de tête, et un état voisin du vertige. Je dois à tout prix éviter de dormir sept heures par nuit, car c'est précisément ce nombre d'heures qui me plonge dans cet état déplaisant. Mais par je ne sais quelle idiote fatalité je me retrouve chaque nuit avec justement ce mauvais intervalle de sommeil. Il n'y a rien que je puisse y faire. Que je me couche tôt ou tard l'addition reste la même, et je survis mes journées dans cet état morose, qui parfois se dissipe un peu le soir, au moment justement du coucher. Je ne sais comment lutter, tant cette fatigue hypnotise mes sens, et j'ai peur de brûler ce qui me reste de vie dans cette apathie impuissante et pénible.
Je n'ai donc pas pu avancer ce que j'avais mis en chantier, mais j'ai tout de même bon espoir d'écrire une intéressante préface avant l'été, où il fera sans doute trop chaud pour écrire. Je te l'enverrais bien sûr, mais en te demandant de taire tes commentaires, je ne crois pas qu'il faille débattre de mon œuvre avant son achèvement complet.
Mais pour l'instant, avant même de songer à poursuivre, la conservation de ce que j'ai accumulé jusqu'ici m'obsède et m'inquiète. Je crains fréquemment de perdre le matériau que j'ai produit au fur et à mesure des années. Je dévoue donc à sa préservation la passion méticuleuse d'un conservateur de musée. J'ai placé donc les quelques pages de mon roman dans une valise lourde et solide, que je range dans ma chambre au chevet du lit. Je dors avec pour ainsi dire, l'ai sous les yeux en permanence. Je redoute les tremblements de terre, auxquels notre région est si propice, les incendies, inondations... Si je quitte la maison j'imagine l'horreur d'un cambriolage, ne tolère l'idée de perdre ainsi bêtement mes écrits, une obsession qui ne me quitte qu'une fois rentré.
J'ai relu ce que j'ai écrit des milliers de fois, au point de ne plus en comprendre tout-à-fait le sens. J'ai voulu en retravailler certains passages mais je n'en ai pas la force. Il est trop tôt sans doute. J'ai également tenté d'éliminer certaines parties jugées plus faibles, mais n'ai pu m'y résoudre. J'avais trouvé le courage de jeter certains feuillets aux ordures mais j'ai dû finalement les repêcher piteusement. Je ne saurais rien détruire. Il me semble que je suis condamné à accumuler, bon ou mauvais, c'est toujours mon œuvre. Surtout que la force me manque, et que je n'ai plus le temps de porter un jugement quelconque sur ce que je produis.À bientôt mon petit coco -
Très cher Lawrence,
Aujourd'hui j'ai mal à la main, c'est donc qu'il va pleuvoir. En fait il pleut sans discontinuer depuis trois jours.
Je me suis produit en public ce qui ne m'etait arrivé depuis bien longtemps. J'ai joué au piano pour une assemblée de personnes opulentes et âgées, mélomanes, snobes et bien-pensantes. J'avais choisi de jouer Schumann, à la fois pour me réconforter en puisant dans mon répertoire passé et longuement maîtrisé, mais également afin de ne pas effrayer l'assistance avec des musiques trop difficiles. Mais cela s'avéra un mauvais choix: J'ouvrais mon concert avec le dernier mouvement de la Fantaisie op.17, pensant introduire l'assistance à cette œuvre sublime, agissant par là comme une manière de prophète. Manque de bol: Ils connaissaient tous l'œuvre par cœur! Beaucoup même l'avaient jouée et rejouée dans leur jeunesse! Là où je m'étais cru unique je me decouvrais banal. Ils avaient de sucroit en tête précisément leur version de la musique, déformée et idéalisée sans doute par les années, à laquelle fatalement mon interprètation ne correspondit pas. Mon jeu, qui se voulait plus orchestral que sirupeux, reçut un accueil mitigé, peut-être même froid. On me reprocha mon manque de flot. "Cela arrive parfois quand on a perdu la pratique du public", me fit une mémé compâtissante.
Je me suis profondément voulu de cet incident, au point que je ne sorte plus de la maison. J'avais travaillé ce concert, en savourant par avance le succès à chaque répétition, à chaque note inlassablement préparée, voilà que je me trouvais comme une baudruche dégonflée. J'avais abordé l'instrument avec l'orgueil de l'aigle, imitant en cela fidèlement la démarche de Maurizio Pollini, puis tout de ses attitudes, son regard altier et dominateur vers l'assistance, sa manière de grogner dans les passages intenses. En plaquant l'accord final j'avais senti l'aboutissement de tant d'effort, toute une vie peut-être, dont l'expression se trouvait concentrée dans ces quelques dix minutes de musique. Je me sentis si léger malgré mon âge. Il me fallut quelques heures pour entendre les commentaires désobligeants, plusieurs pour admettre que j'avais mal joué.
Mais jamais je n'aurais dû aller puiser dans le répertoire de l'adolescence révolue, le morceau que j'allais porter ainsi au public. Car non seulement j'ai échoué mais je me suis de plus trahi. C'est qu'il est difficile de combattre la dictature qu'exercent les romantiques sur le bon goût musical en occident. Les masses n'envisagent d'autre idéal pianistique que Chopin.
Personnellement, je ne saurais jouer autre chose que Bach. Solitaire, j'interroge sans discontinuer ces pages transcendantes qui me signifient l'aboutissement de l'œuvre humaine.L'interprétation de Bach est un sujet qui nous garde à jamais fascinés, avides de découvertes, comme à l'observation de l'infini universel.
Je dois supposer que j'ai raison contre le monde, si je veux continuer d'exister. Je m'insurge contre les canons de musique actuelle. Après le foisonnement merveilleux de ce début siècle, nous en sommes revenus à ce que le public recherche, soit de ces numéros de cirque écœurants de virtuosité, soit des moments de sentimentalité facile, flatteuse et superficielle, à l'attrait éphémère. Je ne supporte pas les interprétations voilées et molles, faites d'amas de notes diffus et informes, alors que j'aimerais retrouver derrière chaque note la diversité du piano, et même les traces de l'orchestre. Il faut oser tenter le pizzicato des cordes, le souffle des vents... Rares sont les pianistes qui soumettent leur jeu à ces exigences. Brendel certainement, Pollini, Richter... Leurs interprétations se fondent sur une analyse profonde de la musique, non sur des sentiments de surface, leur audace sonore, la pureté de leurs idées, portent leur musique à une nouvelle force expressive.
Mais j'aimerais aller plus loin encore. Je conçois l'interprétation de Bach d'une lenteur extrème, avec une attention telle portée à chaque note, qu'elle puisse porter à elle seule le poids entier de la musique, tout en s'intégrant à l'ensemble. Il faut oser crier les sujets des fugues, mettre en relief par une diversité extrème du toucher la complexité transcendantale de la musique, conduisant à son expression fondamentale, à la puissance incomparable. Il faut pouvoir soutenir une telle lenteur, une telle concentration, une telle densité sonore, tel Hermann Scherchen dans sa version de L'Art de la Fugue, ou Solomon dans le mouvement lent de la Hammerklavier. Mais en plus de cette lenteur, qui permet de doser parfaitement chaque note et de lui conférer toute sa valeur, il faut oser la diversité sonore, aller chercher chez Bach le ferment de toute musique, ne pas se limiter à l'aborder sous un angle réducteur. Tous les styles musicaux peuvent coexister chez Bach, un foisonnement de surprises constantes. Cela dit je me garderais bien de prendre part à ces polémiques incessantes qui entourent l'interprétation de Bach, fatigué de ces discussions sans fin.
Mais j'en reviens à mon concert malheureux. J'avais toujours estimé - et on m'avait conforté à croire - que j'entretenais des qualités musicales hors du commun, que malgré une faible force de travail je résussisais à maintenir une pratique du piano quasi-professionelle. J'en reçu l'autre jour le démenti formel. Voilà mes dons foutus à la poubelle. Une dizaine de minutes suffit à briser cette confortable illusion de grandeur dans laquelle je vivais depuis l'adolescence. Je suis maintenant terrassé par l'inaction, entretenant pourtant l'illusion que la sainte puissance de travail de mon adolescence me regagnera au moment opportun.
Je retourne à l'exercice solitaire de l'art. Mais que je souffre de ne pas posséder de public. Et en même temps quelle crainte que le public me pervertisse. Je ne sais satisfaire à leur bon goût, à leur exigence du beau.
"Très chère Laurence...", (page 12).
(autoportrait "Romantisch")
Rue Princesse,
(Note du Traducteur: The following emprunté à un roman d'Orson Scott Card...)
Mais était-ce réellement un mensonge? J'ai après tout vécu aux États-Unis comme tout le monde, et l'Anglais est demeuré ma langue natale, intime, que j'utilise dans mes correspondances à moi-même.
C'est donc sous le patronyme de Harry l'aspect le plus profond de moi-même que j'ai choisi de te révéler, afin de te mieux pénétrer.
Et puis la situation est finalement passée hors de mon contrôle, utterly. Ansett dominé par Belle-du-Seigneur, craignait tant de te décevoir. À l'inverse Mikal dominait Belle-du-Seigneur, lui faisant peut-être peur (as a side note, pourquoi avoir choisi un tel pseudomyme? C'est un roman idiot au style par trop conscient.)
Donc Ansett est jaloux de Mikal. Lui qui ne parvient pas à captiver Belle-du-Seigneur, et voit Mikal la traiter avec brio et détachement, dialoguant avec elle des heures durant.
Mais parfois le système s'enraye, victime sans doute de ses contradictions. Pour peu que Mikal ait un accès de mélancolie, pour sa Belle-du-Seigneur, rougissant du jeu auquel il se livre, Mikal, plus tout à fait lui-même, redevient Ansett, un peu plus colérique et franc peut-être, mais ressemblant néanmoins trop à Ansett, un homme qui doute. Et il n'est plus crédible.
Mikal sait mieux écrire que Ansett. Son style est émaillé de fréquentes parenthèses, alors que celui d'Ansett est plus frustre, plus naïf. Mikal possède à l'évidence l'expérience du Minitel, alors que Ansett, lui, est manifestement novice. Mikal maîtrise donc au mieux les possibilités de la machine. Son style est plus riche, utilisant ou abusant même de la parenthèse pour commenter ses propres propos etc. Quant à son discours, il est plus foisonnant, ses messages sont pour la plupart longs, tapés avec une fougueuse précipitation, alors que ceux d'Ansett sont plutôt courts, comparativement insipides, même si au travers de ce style hésitant et pudique se dessine un charme presque puéril.
L'humour d'Ansett est classique, trop classique, voire même timide et trop aimable. L'humour de Mikal est incisif, absurde, inventif, même parfois dur à suivre ou à entendre. Il se veut flamboyant, trouvant sans effort cette fantaisie facile qui fascine.
Pour résumer, Ansett est paralysé par la peur de te déplaire.
Je suis Ansett, l'enfant à la voix hésitante mais sublime.
Je suis Mikal, le vieil empereur omnipotent.
Très chère Laurence,
Je crains que le souci de trop d'artistes du XXéme siécle, où l'art est si libre et foisonnant, est de se définir un style, un language propre, qui, s'il est successful, est ensuite reproduit inlassablement, souvent ad nauseam. Cette unité de style et de propos sert de signature auprès du public, qui n'aura ainsi aucune peine à reconnaître une œuvre d'un artiste auquel il aura déjà accordé sa caution, pouvant ainsi l'apprécier à moindre risque, plutôt que de devoir se positionner par rapport à des œuvres individuelles, isolées d'une signature artistique facilement appréhendable. C'est une fois de plus l'artiste que l'on privilégie à son œuvre, et la peur de la faute de goût qui saisit le public.
Pourtant, la répétition d'un schéma unique, même avec un désir d'évolution, conduit trop souvent à l'appauvrissement du discours. C'est que celui-ci est généralement trop singulier pour se reproduire, et se doit cette singularité pour captiver l'attention d'un public par ailleurs submergé de stimulation.
À moins que le thème de l'œuvre dans son ensemble ne soit justement la répétition, que l'unité stylistique soit un élément si fondamental du corps de travail qu'il faille l'affirmer dans toutes ces parties. Il serait facile de tricher avec cette notion, et de l'appliquer avec légèreté à toute œuvre qui reproduit trop souvent les mêmes schémas. En réalité, il me semble plutôt que souvent il s'agit d'un solution de facilité adoptée par des artistes en mal de cohérence, ou même d'une couardise à se séparer d'une recette de succès éprouvée.
Est-ce pour autant une solution que de d'adopter pour système le refus permanent de tout style, de tout signe reproductible qui identifie chaque œuvre comme membre incontestable de la création générale de l'artiste? Ce serait évidemment excessif. Car à l'artifice de sans cesse répéter nous subtituerions une manière de fuite vers la nouveauté. Il me semble dangereux de s'asservir à une idée si bonne fut-elle, tant l'art échappe finalement au discours. La période moderne permet à l'artiste et son auditoire une liberté angoissante, qu'il faut oser saisir. Au bout du compte l'œuvre transcende son intention.
Chère amie Laurence,
J'ai assisté le soir dernier à la scène pénible qui précède:
C'était Maurizio Pollini en concert. Avant mème qu'il ait plaqué le dernier accord, une gigantesque feuille d'aluminium venant de la gauche coulisse. Je suis stupéfait! Ses concerts - surtout les siens - se déroulent habituellement dans un silence absolu, un recueillement religieux, et absolu. Je me souviens la manière dont il toise la salle d'un regard supérieur, son profil d'aigle au nez élancé, somme soumettant domptant la salle par la force du regard avec les envoûter de son oracle.
Là un homme s'avance en cadence avec ce grand machin brillant, lui porte la main à l'épaule. Mais personne ne s'en offusque. Les applaudissements crépitent déjà avant que ne s'éteigne le dernier accord, SACRILÈGE!, pourtant Pollini lui-même n'en semble pas outrecuidé. Il se comporte en vedette du showbiz. Il renonce à sa stature altière de demi-dieu, quitte l'autel de son tabouret de piano, exécute comme un clown quelques pas rapides en arrière, salue les membres relâchés et ballants. L'homme qui lui avait tapé sur le dos se disloque soudain comme un pantin, c'était un gag, puis il est traîné hors-scène, sans doute par des cordages fins presqu'invisibles. Pollini sourit comme un présentateur, se prètant merveilleusement à ce jeu. Il parait plus jeune que je ne l'aurais cru. J'avais de toute façon catégoriquement refusé qu'il puisse vieillir. Ces Dieux-là sont immortels, le souvenir de leurs joutes pérennise. Il n'a pas même un cheveux gris, son corps celui d'un jeune homme, aux abdominaux saillants, ce qui tout de même m'agace un peu, les aurait-on peints? Du côté de la scène, complètement détendu, il accompli des petits gestes d'assouplissement, comme l'échauffement d'un sportif. La montagne qu'on se fait de ces gens finalement, veritables héros des temps modernes. Je me demande si Brendel en ferait autant. Le voilà maintenant qui exécute des gestes de danseur, d'une souplesse ahurissante. Il prend sa jambe droite et la soulève en arrière bien au dessus du crane, dans une posture de flamand rose qu'il tient un moment. Je n'aurais pas cru cela possible mais après tout puisque c'est le dieu lui-même qui se prète à ce jeu...
"ha, ha", fit-il, (page 12).
Chère amie Laurence,
J'ai assisté le soir dernier à la scène pénible qui précède:
Nous étions invités. C'était une maison stupéfiante à Atherton, un des riches faubourgs de la région. Ces gens-là possédent à l'évidence une fortune confortable. Avec nous deux autres couples, dont l'un est visiblement embarassé par richesse de nos hôtes. Il y a évidemment un piscine. L'hôte, un homme de quarante-deux cinquante-deux ans ans environ qui sent l'assurance, plonge comme un jeune homme. Oh! On le sent nous défier presque mais nous ne rentrions pas dans son jeu, d'ailleurs nous ne savons même pas plonger, et drapés de notre drape-cul auguste majesté. Il y a là un homme de carrure athlétique, un Suisse à la carrure athlétique qui réside ici depuis une dizaine d'années, il m'explique dans la confidence son programme sportif, qui inclut le Windsurfing et le Mountain Bike, puis rivalise avec les plongeons de l'autre. Moi il est décidé que je ne possède pas la carrure athlétique. On me compare publiquement à une amphore.
C'est le dessert. La cuisine, dotée d'un gigantesque panneau lumineux... On fait passer des glaces dans des coupes de carton. Il y a pour le service une sorte de palet en plastique, mais je me sers hélas avec ma cuillère. Je me mélange un peu dans les couverts et les pots de glace, je me sers avec ma propre cuillère et finit par tout embrouiller.
Le maître de maison me dévisage avec autorité:
"Croyez-moi, ici, à Atherton, ça ne se fait pas"...
Je m'éclipse piteusement laver tous les couverts en cuisine, affligé de honte à mon manque de savoir-vivre.
Ce fut là bien sûr la fin de l'entretien.
"Ha ha ha", firent-ils, (page 12).
Chère amie Laurence,
J'ai été la victime hier-soir de la scène pénible qui précède:
Les mauvaises nouvelles voyagent suffisament vite. Vous le savez sans doute, j'ai été refusé, recalé, à mon entrée dans l'Association des Amis de la Musique. Vous lisez bien: Je n'ai pas été admis, rejeté.
Il s'agit d'une association dont les membres se retrouvent tous les quinze jours environ à l'occasion d'un concert. Tous sont des musiciens amateurs, bien que beaucoup vivent indirectement de la musique, whatever that means.
Nous avons assisté à l'un de leurs concerts, en préparation à mon audition. Des vieux, dont il me sembla que les trois-quarts s'étaient assoupis. En dernier, les Variations sur un Thème de Paganini, une œuvre épouvantable. Puis nous eûmes des petits bordels à machouiller. Mme Weldman, ayant pris de longue date intérêt en ma personne, se démenait malgré sa maladie qui lui donne cette étrange démarche tortillante, me présentait aux notables de cette honorable société. "On garde ordinairement le meilleur pour la fin", fit-elle dans un souffle, "vous ne m'en voudrez pas si je ne reviendrai que pour le Rachmaninov", et elle alla se tortiller au fond de la salle, et ne fut plus aperçue. Quand ce fut fini, elle paradait: "le niveau est élevé, n'est-ce-pas?". Elle mit une telle effusion à me présenter que c'en était embarassant, notamment auprès de Mimi, une vieille boule secrétaire de l'association. "Vous offrez un tel exemple à vos enfants, à travailler ainsi la musique". Je protestais que les enfants n'appréciaient pas forcément mes efforts, puisque je m'isolais le plus souvent pour travailler l'instrument, quitte à les envoyer aux chiottes. "Il m'a confié qu'il est contraint de s'isoler des ses enfants pour travailler le piano". Elle répétait mes propos à l'autre, comme si j'avais nécessité un interprète, ou que l'autre fût sourde. Je souriais bête, honteux, peut-être un peu fier.
La pauvre femme était évidemment malade. Je compris soudain en la voyant dans son milieu qu'elle avait dû quelque peu perdre pied. Finalement sa recommendation me faisait froid dans le dos. On devait la considérer comme une aimable folle. J'eus pitié d'elle encore, à la voir se tortiller, les mains crispées, les doigts figés dans un angle inconfortable, comme les branches d'un arbre. Sa peau semblait tendue à l'extrème, menaçant de se rompre sur l'angle des os, sous la force de cette crispation continue.
Un homme tournait autour d'elle cependant. Il attendit stoïque qu'elle eût finit ses présentations. Je prétendis m'intéresser à lui de même qu'il affecta de s'intéresser à moi. Le pauvre homme n'attendait en fait que le moment où il pourrait lui offrir de la raccompagner. Il dût pourtant attendre qu'elle se montre à chacun. Son désir de réussir cette apparition en société - car c'était là sans doute sa seule sortie du mois - était si pressant que handicapée par la maladie et son malaise trop apparent, son débit devenait à peu près inintelligible. D'ailleurs ses auditeurs étaient visiblement distraits de son discours par la façon convulsive dont la pauvre femme tordait ses membres décharnés. Quand l'assistance eût enfin tari, elle se résigna à accepter l'offre de se faire raccompagner. On les vit partir ensemble à pied dans la nuit, lui arrêtant bravement la circulation à grands gestes de parapluie, pendant qu'elle se tortillait maladroite derrière et fut reçue à coups de klaxon.
Je suis rentré dans une de ces colères bouillantes dont l'âge me rend hélas coutumier. Jamais adolescent je n'aurais eu des accès de ce genre, alors pourtant que je sentais une certaine révolte, sage. Là où je m'étais cru unique je me découvrais banal. Maintenant je m'irrite après le mondre entier, après moi-même, ma graisse insupportable et flasque, mon corps disgrâcieux et maladroit, qui veillit inutilement et mal, au fur et à mesure que passent les années, alors que se dégonflent une-à-une mes ambitions, comme sous leur propre poids. Je ressens une sainte horreur de moi-même et du monde, qui me saisit si violemment que je m'en fracasserais la tête sur les murs, plutôt que d'assister encore à l'écoulement mou et stupide du monde.
On servit quelques gâteaux, du décaféiné, et un curieux mélange de cidre et de cannelle, excessivement sucré, sans doute au goût américain.
Weldman faisait mal à voir. Elle en était à se contorsionner si convulsivement qu'elle manquait d'en perdre l'équilibre. C'en était difficile d'écouter ses paroles, de se composer pour ne pas paraître remarquer son malaise. Elle me demanda, confiante sans doute en mon admission prochaine:
"Que projetez-vous de travailler ensuite?"
Je lui répondais que tout convergeait maintenant vers Bach, et Bach seul, mais que peut-être je terminerais au préalable la Sonate de Schubert, malgré ses manières efféminées.
"Ah oui, Bach est plus reposant".
Je ne compris ce qu'elle signifiait par là, mais n'osais engager la polémique. Le poids de la musique entière est dans Bach! Dans chaque note! Nécessitant une attention de tous les instants! Sans équivalent! Rien à voir avec ces romantiques imbéciles! Leurs effets faciles! Leur virtuosité tape-à-l'œil! Leurs sentiments bon-marché! Incapables de structure! Je me contins néanmoins. "C'est une aimable imbécile, fis-je mentalement à l'hôtesse qui assistait à notre échange, je ne la contredis pas afin de l'épargner, mais ne croyez pas un instant que je puisse l'approuver". L'hôtesse me retourna un regard vide.
J'appris plus tard qu'elle s'était même excusée de m'avoir introduit au club. "Vous comprenez, je ne l'avais pas entendu jouer au préalable".
Elle m'accueillit d'un large sourire: "Pour vous ce ne devrait présenter de problème. Vous serez reçu haut-la-main."
"Il va auditionner Lundi prochain, dit-elle en guise de présentation. Qu'allez-vous y jouer?"
Elle le savait, mais c'était là une façon de m'inviter dans la conversation.
"Des œuvres de Schumann et Schubert," hésitais-je, ne sachant s'il fallait devenir si spécifique vu le manque visible d'intérêt de l'hôtesse.
"Des œuvres de Schumann et Schubert, renchérit Mme Weldman à qui cette explication semblait insuffisante, et non des moindres: La Fantaisie op.17, Aufschwung, extrait des Fantasiestücke... Une pièce que j'adore tout particulièrement..."
Et elle se mit à chantonner.
Je l’interrogeais avec moins de ménagement. J’aurais bien aimé lui faire cracher ce qu’était sa maladie. Mais enfin, ce n’est pas normal de se contorsionner de la sorte Mille Sabords. Je lui aurais foutu des baffes qu’elle se calme, qu’elle cesse donc de gigoter une minute, enfin. Cette connasse elle a perdu sa fille. Ça fait chic ces tragédies en société. Je la revois encore, outrée qu’elle était, que sacrilège j’ose dire que je n’aimais pas Chopin. Elle s’en est précipitée au piano, elle a plaqué quelques accords d’un Prélude, comme exposant un dogme irréfutable, ne requérant pas d’autre démonstration. Et ça, ce n’est pas beau? Ce n’est pas beau? me faisait-elle accusatrice. Moui moui bien sûr, moi je ne suis pas contrariant. J’aimerais qu’elle admette que ce ne soit pas ma tasse de thé, et que j’empêche personne d’écouter ça. Mais elle n’en démord pas, Chopin par-ci, Chopin par-là.
Heureusement elle est restée sous le coup de la Sonate en Si Mineur de Liszt. Quand je lui ai dit que je jouais ça, ou que j’avais joué ça, du moins en partie… Elle m’a aussitôt pris pour une burne de Jupiter. Elle y revient maintenant, après tout, c’est peut-être de là que provient l’estime qu’elle m’accorde. – Alors, vous avez joué?... Je lui ai déjà décrit mais il faut répéter. – Les deux premiers mouvements, réponds-je, si on considère la Sonate en trois mouvements. – Alors, la fugue, n’est-elle pas terrible? – C’est justement là que commence la troisième partie, je me suis arrèté au terme de la section lente… Ce fut bien sûr là la fin de l’entretien.
Mais sur le sujet de la fugue: Moi, je trouve que personne ne sait jouer ça comme Horowitz, dans son premier enregistrement. Même pas Pollini. C’est d’une précision, comment dire, le piano vivace de Horowitz est inimitable, cette habileté à jouer très doucement mais rapide, avec légèreté et précision malgré l’extraordinaire difficulté. C’est si parfaitement ciselé, la spécialité d’Horowitz je crois (voir aussi la conclusion des Kreisleriana), alors que Pollini n’est pas si à l’aise là-dedans, Horowitz Pollini, Horowitz Pollini, Horowitz. Elle est impressionée. Fière que je puisse exprimer un point-de-vue critique personnel sur l’interprètation. Du coup elle aggrippe Bob par les épaules pour lui narrer tout de suite l’incident, citant les mots avec une certaine précision. Si seulement elle voulait bien cesser de se tordre.
Dans le fond, je n’ai pas grand respect pour les personnes âgés, ni pour les enfants, les jugeant d’un entendement limité, ce qui explique que je ne ressentais aucun trac, m’avançant en pays conquis. J’avais cru ces grabataires un peu à la masse, que finalement on aurait toute liberté en leur présence, ils ne s’en apercevraient pas vraiment. Je considérais de ce public mélomane d’un oeil amusé, car certains des auditeurs dormaient à poings fermés dès les premières mesures, étrangement éveillés par le silence final juste à temps pour applaudir, comme entraînés à cela.
Moi, j;ai fait ma parade pour obtenir un siège me permettant la hauteur adéquate. Dans le temps, j'aurais joué haut perché, virtuose, dominateur. Mais maintenant, plus âgé, le goût mûri, je voudrais me placer plus bas, presque sous le piano, à la Glenn Gould, car ainsi le son sera plus maîtrisé, le touché plus riche et précis, bien que pour Debussy ce n'aurait pas tant d'importance, l'ensemble étant enveloppé d'un large voile de pédale dans un magma sonore diffus, alors que pour Bach il faut que chaque note trouve sa parfaite sonorité, chaque note audible au lieu d'être brouillée d'un voile merdeux. Il ne faut pas hésiter à jouer sec et précis, quitte à commettre quelques maladresses, en appeler aux sonorités d'orchestre, chercher la lourdeur empruntée des cuivres, la respiration mélancolique des bois, la fausse précision des pizzicati, ou les éclats disproportionnés du tutti. Le piano doit se sortir de ce rôle romantique ou impressioniste, dégoulinant de notes comme un harpe. J'aime mieux éclairer Bach de cette percussion frénétique du XXème siècle, ou plutôt laisser toutes les options ouvertes, ne s'interdire aucun moyen pour réaffirmer sans cesse le prodige de la musique. Le concert est l'arène d'une bataille phénoménale entre l'artiste, l'instrument, et le public. Mais il faut cesser de flatter l'auditoire dans le sens du poil, cesser de servir de la guimauve. Que l'on abbatte les Debussystes, Chopinistes, et leurs brumes imbéciles! Ses œuvres à l'attrait trop facile, dont la structure se vide aussitôt, comme s'écroulant leur manque de charpente. Revenons à un language à la fois plus simple et plus étayé, plus recueilli, sans céder à la tentation de la virtuosité qui transforme tant de ces concerts en numéros de cirque. Jouez-moi une Mazurka et je me mettrai à hurler. À bas ces petites fioritures précieuses, pleines de gominats. Et pourquoi pas du Ravel pendant qu'on y est, ses traits dégoulinants et précieux, emplis de crâne, qui sans cesse proclament écoutez, mais écoutez donc, comme je fais de la belle harmonie! Que dites-vous mon cher de cet accord de Neuvième, n'est-ce pas délicieux? Et que je t'arpège ça sur toute l'étendue du clavier, écoutez-moi donc le raffinement de cette sublime dissonance, les mains enchevétrées, la pédale au sol fondant les notes en une coulée liquide. Heureusement encore qu'il ne se prenait pas toujours au sérieux, que débarassé de cette expression ampoulée il arriva tout de même en de rares éclipses à nous pondre quelques chefs-d'œuvres proclamant son extraordinaire talent. Mais je digresse...
Chopin m'agace, et me fascine tout à la fois. Que dire de ces accumulations de pièces un peu trop maniérées, au rubato souvent trop appuyé, aux fioritures précieuses. Il agit comme-ci il s'était débarassé de tout souci formel une fois pour toutes, utilisant presque exclusivement un moule unique, ce qui lui permet d'exprimer son inépuisable fantaisie sans s'embarasser d'avoir à bâtir, à la manière de Scarlatti. Ses pièces expriment le plus souvent une idée unique, obéissant ad nauseam au schéma Exposition-Développement-Réexposition, se limitant à ce carcan simple afin de pouvoir laisser libre-cours à son inspiration. Nul part n'est ce dénuement formel plus apparent que dans les Préludes, qui de ce fait exercent sur moi une fascination tenace, car là Chopin mène ce concept à son aboutissement, véritable emblème de la période romantique, où la fantaisie de l'instant prit le pas sur la structure formelle. Les Préludes expriment chacun avec brièveté une idée musicale concentrée. Et pourtant le cycle entier atteint une étonnante cohésion, presque involontaire. Et enfant que n'étais-je fasciné par les Études et leur virtuosité tapageuse! Et que dire de Scarlatti, dans le même registre, dont l'apparente simplicité ne valorise que mieux l'inspiration sans limite, et dont la virtuosité ludique et tapageuse annonce la jubilation de Prokofiev? On est loin des œuvres magistrales de Bach ou Beethoven, dont la fantaisie égale est cette fois fondée sur les constructions des plus abouties. Mais cette liberté débridée n'est-elle également pas digne de fascination? La décision affirmée de mettre de côté toute construction formelle, de répéter ce carcan unique pour chaque œuvre de manière à ce que le développement formel s'efface au profit de l'idée musicale, me séduit finalement. On est sous le charme de cette apparente improvisation.
Un violoniste se produisit avant moi. Il fut bon, dans le stupide concerto de Mendelsohn. Il fut précédé d'une introduction ronflante, dont l'énumération du curriculum traîna en longueur. Déjà acquainté à certains membres du groupe, il venait ici glâner une nomination assurée. L'hôtesse ne laissa pas de doute: "C'est un ami que nous connaissons fort bien, presque déjà un membre honoraire du club." Ce fut une simple formalité, sa performance fut appréciée. L'hôtesse l'accompagna au clavecin (qu'elle avait joli) d'abord puis au piano, ils débutèrent par une sonate de Haendel, puis on déplaça péniblement fauteuils et grabataires pour se centrer sur le piano. Ils interprétèrent le premier mouvement du concerto pour violon de Mendelsohn, furent abondamment applaudis. L'homme filma sa performance, au moyen d'une caméra vidéo montée sur un trépied. Il omit la cravate. Il porta les cheveux roux et anonymes. Il eut une faible barbe. Il porta de lunettes. Il joua avec la partition. Il fut mince, mais au physique agaçant, subtilement disgrâcieux. Sa sonorité dérailla parfois, aigre, dans les passages lents et piano. Mais il sut en foutre plein la vue, flamboyant dans la cadence du mouvement.
(Unvollendete...)